« Hurlevent » : la “dark romance” qui se prend pour Brontë… et finit en pub de luxe

Un rose de vitrine, des regards aimantés, et cette promesse d’orage qui tient sur un visuel comme une accroche de parfum. Le film vend l’absolu, la jeunesse et le vertige, mais l’écran, lui, se débat sous la mousse des effets. Dans cette image, tout est déjà là, la passion affichée comme un produit, la lande réduite à un décor, l’âme remplacée par une pose. Reste à savoir si l’amour, le vrai, peut survivre à une campagne qui l’a emballé avant même de l’avoir raconté.

Sorti en France le 11 février 2026, Hurlevent réunit Margot Robbie, Jacob Elordi et Emerald Fennell autour d’un monument, Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, paru en 1847. Présentée comme une dark romance au cinéma à grand spectacle, cette version de 2 h 16 s’ancre dans la fièvre des débuts. Cependant, elle élimine le reste. En conséquence, une tempête de reproches surgit. On y juge moins un film qu’un symptôme. Ce symptôme reflète un cinéma qui privilégie l’emballage au vertige et convertit le classique en objet de désir mondialisé.

La lande en carton et le cœur en plastique

Il faut imaginer la lande du Yorkshire, cette peau de bruyère, de vent et de silence. En effet, elle est devenue ici une scène de studio. On croit d’abord voir la brume, puis l’on comprend que c’est un voile, posé pour faire croire à la profondeur. On croit entendre le vent, puis il ressemble à un effet sonore trop poli. Et l’on se surprend à chercher, derrière le décor, le moindre grain ou la moindre aspérité. En effet, on cherche quelque chose qui raye l’image et rappelle que cette histoire est née dans la boue. Elle n’est pas issue d’une vitrine.

Le film prend souvent la pose de la sauvagerie. Il en emprunte les signes, la chevelure indomptée, le costume froissé, l’étreinte comme menace, mais il en évite la texture. Ce que Brontë faisait surgir par la construction et les récits emboîtés, la mise en scène le remplace différemment. En effet, elle utilise des éclats immédiats et des plans qui cherchent l’icône. On sort avec cette sensation étrange d’avoir vu beaucoup d’images et peu de temps. C’est comme si la tragédie avait été compressée pour tenir dans un flux.

Dans le roman, le paysage n’est pas un fond. Il est un personnage, une pression atmosphérique, un nerf à vif. Dans le film, il ressemble à une toile peinte qui a trop cru aux filtres. La brume calibrée et les ciels d’aquarelle numérique créent une atmosphère particulière. De plus, les intérieurs luisent comme des vitrines de grand magasin. Tout s’exhibe, tout sature et tout réclame d’être vu.

Cette accumulation n’a rien d’innocent. Elle traduit une époque qui confond l’intensité avec le volume. Quand Brontë construit un monde de fractures sociales, de rancœurs héréditaires et de violence intime, Fennell, elle, semble préférer la pose à la profondeur. La passion se transforme en une suite de tableaux et un album d’images évocatrices. Ainsi, on respire moins l’odeur de tourbe. Mais on perçoit davantage le parfum des projecteurs.

Le scandale n’est pas que de goût. Il touche à une question plus sourde, celle de l’adaptation comme acte de lecture. S’attaquer à Les Hauts de Hurlevent revient à entrer dans une maison qui grince, où chaque porte ouvre sur une autre porte, où les récits s’emboîtent comme des malédictions. Le film choisit de murer ces couloirs. Il ne garde que la première poussée, l’embrasement initial entre Catherine et Heathcliff (Cathy et Heathcliff), puis s’arrête, comme si l’histoire n’était qu’un prélude à la promotion.

Le studio fait semblant de respirer, mais l’air y paraît trop propre, comme si la tempête avait été désinfectée. Ce décor illustre l’échec central du film, une lande devenue showroom où la noirceur est absente. Tandis que Brontë décrivait la boue, la sueur et la honte sociale, la caméra cherche à flatter les étoffes. Par conséquent, on comprend le naufrage quand le monde de la fiction devient simplement photogénique plutôt qu’habitable.
Le studio fait semblant de respirer, mais l’air y paraît trop propre, comme si la tempête avait été désinfectée. Ce décor illustre l’échec central du film, une lande devenue showroom où la noirceur est absente. Tandis que Brontë décrivait la boue, la sueur et la honte sociale, la caméra cherche à flatter les étoffes. Par conséquent, on comprend le naufrage quand le monde de la fiction devient simplement photogénique plutôt qu’habitable.

Emerald Fennell : de l’insolence à l’industrie du chic

On a connu Emerald Fennell mordante, imprévisible, capable d’installer une gêne durable dans un salon trop poli. Avec Promising Young Woman, elle s’était avancée comme une scénariste à cran, maniant l’ironie comme une lame, et l’indignation comme un moteur dramatique. Avec Saltburn, elle avait poussé plus loin, jusqu’à l’indécence stylisée, au grotesque assumé, à la provocation comme signature.

Hurlevent donne l’impression d’un troisième mouvement, moins libre, plus industriel. La réalisatrice conserve son goût pour l’outrance, mais l’outrance a changé de propriétaire. Elle n’est plus l’arme d’une autrice contre les conventions. Elle devient le carburant d’une machine à fabriquer de l’événement. Ce n’est pas la cinéaste qui impose sa vision, mais le système lui offre un écrin et un budget massif. De plus, il propose une campagne mondiale et attend en retour un produit reconnaissable.

Dans cette logique, la lecture du roman s’ajuste. Le film supprime, simplifie, gomme. Il écarte des personnages structurants, rétrécit les enjeux sociaux, atténue la dimension de hantise et de fureur métaphysique. La maison n’est plus un lieu où l’on revient comme on revient à une blessure. Elle devient un décor où l’on se photographie en costume.

Le pari est connu, et parfois fécond. On peut trahir un classique et lui rendre la vie, pourvu que la trahison soit habitée. Ici, la trahison ressemble à une stratégie. On n’a pas l’impression que le film lit Brontë. On a l’impression qu’il l’utilise, comme un titre prestigieux collé sur une bouteille de soda.

Ce qui manque, au fond, c’est la part d’ombre qui fait la force de Fennell quand elle se permet le malaise. Ici, la mise en scène semble demander la permission à ses propres accessoires. Le gothique devient un style plutôt qu’un trouble, une couleur plutôt qu’une menace. L’orage n’éclate pas, il est annoncé, mis en vitrine, puis soigneusement essuyé.

Le visage d’Emerald Fennell, entre ironie et contrôle, semble porter à lui seul la question de ce film. Comment une autrice qui aimait la morsure en vient-elle à emballer la violence d’un roman dans du velours marketing. Son cinéma, jadis insolent, se retrouve ici prisonnier d’un luxe qui a besoin de choquer sans jamais se salir. Le naufrage n’est pas seulement esthétique, mais il est politique au sens discret du terme. En effet, il s'agit d’un regard devenu compatible avec l’industrie.
Le visage d’Emerald Fennell, entre ironie et contrôle, semble porter à lui seul la question de ce film. Comment une autrice qui aimait la morsure en vient-elle à emballer la violence d’un roman dans du velours marketing. Son cinéma, jadis insolent, se retrouve ici prisonnier d’un luxe qui a besoin de choquer sans jamais se salir. Le naufrage n’est pas seulement esthétique, mais il est politique au sens discret du terme. En effet, il s’agit d’un regard devenu compatible avec l’industrie.

Margot Robbie : star-productrice dans la chambre aux miroirs

Margot Robbie n’est plus seulement une actrice. Elle est une marque, un pouvoir, une décisionnaire. Sa position de productrice ajoute une couche de lecture à Hurlevent. Car le film, malgré son ambition gothique, semble souvent construit comme une scène pour ses deux têtes d’affiche. Tout converge vers elles, tout les éclaire, tout les encadre.

Ce n’est pas un reproche moral. C’est un constat de fabrication. Le cinéma hollywoodien, ces dernières années, a appris à transformer la star en centre de gravité total. Elle ne joue pas seulement un personnage, elle est le personnage, elle est l’événement, elle est l’argument. Dans cette adaptation, Catherine paraît parfois moins une héroïne brontëenne, dévorée par ses contradictions, qu’une silhouette pensée pour survivre en image, pour circuler, pour devenir un extrait.

Le décalage est d’autant plus sensible que Brontë écrit une jeunesse brutale, pas une jeunesse présentable. Catherine est une force qui s’autodétruit. Elle est une tempête qui refuse les compromis et finit par se punir elle-même. Quand l’interprétation bascule du côté du chic, l’orage devient un accessoire.

En filigrane, la carrière récente de Margot Robbie plane comme une ombre portée. Après avoir incarné un mythe pop mondial, elle s’avance ici dans une romance sombre. C’est comme si le cinéma cherchait à convertir l’énergie de la célébrité en gravité romanesque. La star traverse le film, mais le film, lui, peine à traverser Brontë.

On devine la tentation, faire de Catherine une figure d’aujourd’hui, une héroïne qui s’énonce en gestes, en silhouettes, en éclats. Mais Brontë n’écrit pas une posture. Elle écrit une contradiction. Et c’est là que la star, paradoxalement, se retrouve enfermée. Ce n’est pas par manque de jeu, mais parce que le film préfère l’emblème à l’ambivalence.

Margot Robbie, sourire net et regard tranquille, incarne aujourd’hui ce que Hollywood sait fabriquer de plus efficace. Dans Hurlevent, elle porte à la fois Catherine et le poids d’une production qui la place au centre de tout, même du roman. Son personnage devrait être une blessure en mouvement, il devient parfois une icône sous verre, admirable mais lointaine. Et l’on sort avec cette question, non pas sur son talent, mais sur le piège du cinéma. Ce dernier demande aux actrices d’être des affiches avant d’être des êtres.
Margot Robbie, sourire net et regard tranquille, incarne aujourd’hui ce que Hollywood sait fabriquer de plus efficace. Dans Hurlevent, elle porte à la fois Catherine et le poids d’une production qui la place au centre de tout, même du roman. Son personnage devrait être une blessure en mouvement, il devient parfois une icône sous verre, admirable mais lointaine. Et l’on sort avec cette question, non pas sur son talent, mais sur le piège du cinéma. Ce dernier demande aux actrices d’être des affiches avant d’être des êtres.

Jacob Elordi en Heathcliff : sex-symbol dans un rôle trop étroit

Jacob Elordi a l’allure d’une époque, celle où le désir se raconte à coups de plans calibrés et de silences photogéniques. Il incarne Heathcliff, l’un des personnages les plus difficiles de la littérature anglaise, un être façonné par l’humiliation, l’exclusion, la rage et l’obsession. Heathcliff n’est pas un amoureux noir. Il est une énigme, une violence, une présence qui contamine le récit.

Or le film, en se concentrant sur une succession de scènes passionnelles, réduit son mystère. Il l’aplatit, le rend lisible, donc consommable. La critique française a pointé une interprétation jugée mécanique. Mais au-delà de l’acteur, c’est la fonction que le film lui assigne qui interroge. Elordi semble instrumentalisé comme figure de désir, plus que travaillé comme figure tragique.

À cette réduction s’ajoute une polémique sur le casting de Heathcliff. Dans le roman, Heathcliff est décrit avec une altérité marquée, au moyen de termes et de catégories du XIXe siècle, qui nourrissent le racisme et le mépris social dont il est la cible. Chaque adaptation se heurte donc à une question contemporaine, comment représenter cette altérité sans la caricaturer ni la nier. En choisissant un acteur blanc, le film déplace le débat. Certains y voient un effacement, d’autres rappellent que Brontë elle-même cultive l’ambiguïté et que les adaptations ont souvent varié. Le film, lui, ne semble pas vouloir habiter cette tension. Il la contourne, comme il contourne tant d’aspérités du roman.

Le plus cruel, pour Heathcliff, est peut-être là. Son altérité, chez Brontë, n’est pas un détail décoratif. En effet, c’est le moteur d’une humiliation fabriquant un monstre. Si l’on retire cette fêlure, il ne reste qu’un héros sombre, un romantisme prêt-à-porter. Et l’on comprend alors pourquoi l’histoire, au lieu de mordre, se contente souvent de caresser le sens du poil.

Jacob Elordi, image virale parmi d’autres, résume malgré lui le sort réservé à Heathcliff dans cette adaptation. Le personnage, issu de la honte et de l’exclusion, se transforme en sex-symbol. Ainsi, il est prêt à circuler sur les réseaux plus rapidement que le récit ne respire. La controverse sur son casting aurait pu ouvrir une réflexion sur l’altérité chez Brontë, elle se dissout dans le bruit promotionnel. Et le drame, au lieu de grincer, se contente souvent de poser, comme si la tragédie devait d’abord séduire avant de déranger.
Jacob Elordi, image virale parmi d’autres, résume malgré lui le sort réservé à Heathcliff dans cette adaptation. Le personnage, issu de la honte et de l’exclusion, se transforme en sex-symbol. Ainsi, il est prêt à circuler sur les réseaux plus rapidement que le récit ne respire. La controverse sur son casting aurait pu ouvrir une réflexion sur l’altérité chez Brontë, elle se dissout dans le bruit promotionnel. Et le drame, au lieu de grincer, se contente souvent de poser, comme si la tragédie devait d’abord séduire avant de déranger.

Le marketing comme scénario, la critique comme champ de bataille

Le lancement français du film Hurlevent a ressemblé à une démonstration de discipline. Peu d’images sont offertes en amont, et l’accès est contrôlé. La parole est encadrée, pourtant une présence massive s’impose. En effet, avant-premières, réseaux, images officielles colonisent les écrans. Le film, dit-on, ressemble à l’extension de sa campagne. C’est comme si le récit n’était qu’un prétexte à l’événement.

Ce déploiement repose sur un gros budget annoncé autour de 80 millions de dollars. De plus, il inclut deux visages capables de transformer une adaptation en rendez-vous planétaire. Le calcul est simple, transformer une œuvre rugueuse en destination émotionnelle, où l’on achète une atmosphère autant qu’une histoire.

Cette impression nourrit la violence de la réception. En France, plusieurs critiques ont parlé de saccage, d’un film qui fait mal au roman et fatigue l’œil. La charge vise autant la forme surchargée que le fond jugé appauvri. À l’inverse, une défense minoritaire a émergé et dénonce une sévérité teintée de condescendance. Parfois, des réflexes sexistes sont pointés du doigt, parfois un rejet générationnel est observé. Ce rejet s’adresse à un registre assumé, celui de la dark romance contemporaine.

Ce débat est révélateur. Il ne s’agit pas seulement de dire si le film est bon ou mauvais. Il s’agit de savoir ce que l’on attend d’une adaptation, et ce que l’on accepte qu’Hollywood fasse d’un texte canonique. Quand un roman devient un produit mondial, il attire des publics différents, des attentes opposées. Les uns cherchent le vertige littéraire, les autres une expérience émotionnelle immédiate. Le film choisit le chemin le plus direct et s’expose à la colère de certains spectateurs. Ces derniers espéraient l’ombre, le silence et la cruauté patiente.

Brontë, la hantise effacée et le malentendu de la dark romance

Classer Les Hauts de Hurlevent dans la romance n’est pas absurde, mais c’est insuffisant. Le livre raconte une passion, oui, mais une passion qui se nourrit d’injustice, d’argent, d’éducation, d’humiliation. Il est traversé par une cruauté sociale et par la question de la propriété. En outre, il aborde comment une maison peut devenir une machine à reproduire les blessures. Brontë ne compose pas une histoire d’amour, elle écrit une contagion.

Le film revendique une lecture de dark romance, un registre contemporain où la fascination flirte avec le danger. De plus, il explore un domaine où le désir s’éprouve comme une épreuve. Sur le papier, l’étiquette pourrait convenir. Dans les faits, elle sert de raccourci. Elle fournit un mode d’emploi émotionnel, immédiatement lisible, et elle simplifie la complexité du roman. Ainsi, elle l’intègre dans une esthétique et une campagne.

En ne gardant que la première moitié, l’adaptation se prive de ce que Brontë déploie ensuite, la propagation du mal, la transmission, l’idée terrifiante que la passion des uns devient le destin des autres. La vengeance, au lieu de s’installer comme une architecture, reste une impulsion. La hantise, surtout, s’évapore. Dans le roman, l’apparition du fantôme de Catherine au début n’est pas un effet. C’est une déclaration. Ce qui s’est joué ici ne se refermera pas.

Il y a là un malentendu presque comique. La dark romance promet le vertige. Le film offre souvent le vertige d’un décor, pas celui d’un destin. Le noir est un filtre. La violence, une posture. La brume, cette sensation que le roman laisse au lecteur comme une morsure dans la gorge, disparaît. En effet, elle se dissout au premier rayon de projecteur.

Un classique au cinéma, de l’ombre au miroir

Si l’on mesure la difficulté de Wuthering Heights (Les Hauts de Hurlevent) à l’écran, c’est que le livre résiste depuis toujours aux versions trop sûres d’elles. Le cinéma y revient comme on revient à une énigme. Il y eut des adaptations qui choisissaient la noblesse, d’autres la terre, d’autres l’épure. Certaines, en gommant la structure labyrinthique, ont fabriqué de beaux mélodrames. D’autres ont essayé de rendre l’altérité de Heathcliff, la brutalité des classes, le caractère presque animal de cette enfance volée.

La mémoire du public garde parfois une version ancienne, où l’on confond le romantisme avec le prestige. Elle garde aussi des tentatives plus rugueuses, qui rappellent que l’amour, chez Brontë, ne réconcilie rien, il fracture. À l’aune de cette histoire, Hurlevent paraît moins une nouvelle lecture qu’une conversion du roman en miroir contemporain, un miroir qui ne renvoie pas la lande, mais le désir d’en faire une image partageable.

Ce basculement explique peut-être la colère. Les spectateurs ne viennent pas seulement vérifier une fidélité. Ils viennent retrouver une sensation d’inconfort, ce sentiment que l’on a en entrant dans une maison habitée. En effet, tout est habité, même le silence. Quand le film leur offre une expérience plus lisse, plus décorative, l’écart devient une offense.

La musique de Charli XCX, bouée de sauvetage ou échappatoire

Un élément fait consensus, même chez les détracteurs les plus sévères, la bande originale signée Charli XCX. Le choix est malin. Il ancre le film dans une modernité pop. Il crée une passerelle entre le XIXe siècle et l’ère du streaming. Par ailleurs, il prolonge l’expérience en dehors des salles.

Mais cette réussite musicale dit aussi quelque chose de troublant. On peut apprécier la musique sans le film. Cela signifie que le film n’a pas réussi à s’intégrer à son récit. La bande originale de Charli XCX, l’un des rares points d’accord, devient une sortie de secours, une manière de garder le meilleur, de laisser le reste.

Dans un monde où les films se déclinent en playlists, en looks, en extraits, en campagnes, la musique n’est plus seulement un commentaire, elle est un produit parallèle. Charli XCX, en livrant un album à part entière, joue le jeu du siècle, celui de l’œuvre fragmentée, consommable par morceaux. Et l’on se demande, un instant, si Hurlevent n’a pas été pensé pour cela, pour survivre en dehors de lui-même.

Un classique mondialisé, une tragédie domestiquée

Au fond, le naufrage de Hurlevent n’est pas seulement celui d’un film. Il raconte une métamorphose plus large, celle des classiques quand ils entrent dans la machine mondiale. On les simplifie pour les exporter. On les stylise pour les reconnaître. On les cast pour les vendre. On leur retire ce qui colle, ce qui fait honte, ce qui demeure inexpliqué, au profit d’une intensité plus facile à empaqueter.

Le roman de Brontë, lui, résiste à la facilité. Il ne flatte pas, il mord. Il n’offre pas des héros, il offre des êtres qui s’abîment. Il ne promet pas une histoire d’amour, il montre une obsession qui contamine un monde entier. De ce point de vue, l’adaptation de Fennell ressemble à une vitrine posée devant une maison hantée. Elle brille et attire, faisant entrer du monde. Ensuite, elle laisse les visiteurs au seuil, là où le livre, lui, vous tirait par le col.

Et pourtant, dans ce ratage même, quelque chose se révèle. Hollywood ne s’intéresse pas à Brontë par amour du patrimoine. En réalité, Brontë est une marque idéale pour les posters. Le classique devient un label de qualité et un vernis littéraire. Ainsi, il donne à la consommation romanesque l’illusion d’une culture. Il suffit d’un titre, d’un couple, d’un slogan, et le reste peut être raboté.

Ce film aura peut-être une vertu, malgré tout. Il rappelle, par contraste, que les grandes œuvres ne supportent pas d’être réduites à leur résumé. Elles demandent du temps, du silence, une forme de courage. Et si Hurlevent échoue à rendre la lande habitable, il peut au moins donner envie d’y retourner autrement, par les pages, par la mémoire, par cette phrase que le cinéma oublie trop souvent, la plus simple et la plus rude, l’intensité ne s’achète pas.

Bande-annonce (2026)

La vidéo promet l’orage en quelques plans, et y retrouve la grammaire du film : glamour immédiat, noirceur stylisée, passion mise en vitrine. Elle condense ce que l’article raconte : un classique raboté pour devenir un objet mondial, un récit réduit à la fièvre, une lande transformée en plateau trop propre. On y perçoit également le cœur du malentendu. La tragédie de Brontë, faite de classes, de honte et de hantise, est remplacée par une intensité d’affiche. On comprend enfin pourquoi la promotion a parfois semblé écrire le scénario. La bande-annonce paraît plus sûre de son effet que le film de sa vérité.

Cet article a été rédigé par Christian Pierre.