
À Genève, la nonagénaire Nadine de Rothschild livre, à 93 ans, un combat judiciaire contre sa belle-fille Ariane et ses quatre petites-filles pour faire reconnaître l’héritage d’Edmond de Rothschild et l’accès aux œuvres du château de Pregny. Depuis 2021, audiences, fondation et projets de musée s’entrecroisent. Au cœur de l’affaire : que devient une collection privée lorsqu’elle prétend au bien commun ?
Le décor de Pregny, entre faste et silence
Le château de Pregny domine le Léman, vaste demeure où les salons ont longtemps bruissé de conversations élégantes et de verres levés. La maison évoque encore les soirées de Nadine de Rothschild. Autrefois star des plateaux, elle est devenue gardienne d’un art de vivre minutieux. Elle vit désormais à l’écart, dans une villa plus simple, dans la campagne genevoise. La porte du château ne s’ouvre plus pour elle. Elle en a fait un motif de justice, un dossier d’archives, une cause publique.
Pregny n’est pas un simple refuge familial. C’est un théâtre où s’emboîtent boiseries et mythologies européennes. Il contient des maîtres anciens, dessins et objets du goût d’Edmond de Rothschild, banquier discret et grand collectionneur. De plus, il possède une collection d’art reconnue. C’est aussi un lieu où s’éprouve la transmission, la loyauté, le temps qui passe et ne répare pas tout.
Nadine, de la scène à la garde d’un nom
Avant de porter le nom qui fit rêver les chroniqueurs, Nadine Lhopitalier était comédienne. Elle devint Nadine de Rothschild en 1963, épouse d’Edmond. Son style en imposait. Elle écrivit des best-sellers sur le savoir-vivre, fit profession d’étiquette, d’intonation et de mesure. Elle avait la repartie vive et l’œil sûr. Elle s’installait dans les mémoires télévisuelles, sûres d’elles-mêmes, même lorsque l’auditoire se montrait retors. Elle appartient à ces figures de l’après-guerre qui ont appris à tenir une table et à mener une vie.
Le veuvage s’ouvrit en 1997 avec la mort d’Edmond. La baronne eut alors la charge d’une mémoire. Elle disait agir pour la préserver. Dans son esprit, la collection d’art patiemment réunie par son mari devait respirer hors des murs. Ainsi, elle souhaitait qu’elle se laisse voir et instruise. Elle soutient que le testament d’Edmond lui accorde une part des œuvres conservées à Pregny, à Genève. Depuis 2021, elle réclame un inventaire précis. Ainsi, elle veut distinguer ce qui lui revient de ce qui demeure pour la descendance de son fils.
Edmond, le collectionneur et l’héritage d’un goût
Edmond de Rothschild aimait les œuvres qui ne crient pas. Le château de Pregny les rassemble encore, comme un cabinet d’ombres et de lumières. Nadine dit que la volonté du défunt lui confie une part de ce trésor. Elle nuance, explique, cite les textes et leur esprit. Elle veut mettre de l’ordre dans cette constellation, et la confier à une institution qui porterait le nom du couple.

Au cœur du projet figure une fondation. La Fondation Edmond et Nadine de Rothschild, pivot du projet d’héritage, rassemble l’ambition d’un musée genevois. De plus, elle incarne l’idée d’une maison ouverte. Dans l’ancienne dépendance du domaine, le pavillon de Pregny, Nadine imagine un petit lieu de mémoire autour de l’impératrice Élisabeth d’Autriche, dite Sissi. Elle y voit un salut du public à une figure européenne, un jeu de miroirs avec l’histoire du goût. Ce musée, dit-elle, serait une façon d’ancrer le nom dans la cité. Elle veut que Genève profite de cette collection et que les œuvres reprennent l’air.
Benjamin, l’héritier blessé et la fracture intime
Il faut raconter Benjamin de Rothschild pour comprendre la douleur qui s’est posée sur la table familiale. Fils unique, dirigeant, homme de projets, il connaissait le poids des patronymes et celui des attentes. La relation avec sa mère se fit distante, déclarent plusieurs témoins. Les récits évoquent des désaccords, des maladresses, une tendresse souvent empêchée. Le transfert par Nadine de plus de 160 millions de francs suisses vers une autre banque aurait ulcéré le fils. En effet, cette banque n’appartient pas au groupe familial. La brèche était ouverte. On évoque alors des silences, des fêtes séparées, des mots qui manquent.

Le 15 janvier 2021, au château de Pregny, Benjamin meurt. Nadine affirme avoir été avertie trop tard et ne se rend pas aux obsèques. Le choc est familial et juridique : la disparition rebattit les cartes de l’usufruit et de l’accès aux lieux. La fracture intime devient un contentieux.
Ariane, le pouvoir calme et la citadelle domestique
Face à la baronne, Ariane de Rothschild s’impose aujourd’hui comme l’axe du groupe familial. Veuve de Benjamin, dirigeante, elle a choisi la réserve. Elle occupe Pregny avec ses quatre filles, jeunes femmes que la presse nomme à voix basse. Son principe est clair. Elle défend une vision patrimoniale concentrée. Les œuvres resteraient dans le cercle privé et ne flotteraient pas d’une institution à l’autre. Elle porte la thèse d’une collection inséparable des lieux qui l’ont vue grandir.

Son camp s’adosse à des arguments d’usufruit, d’accès, de conservation. Il rappelle qu’un château n’est pas un simple écrin mais un organisme vivant, avec ses contraintes et ses circulations. En juin 2024, la jurisprudence genevoise a marqué un tournant dans l’affaire d’héritage genevoise. Elle a reconnu aux petites-filles l’usage du château principal. Par conséquent, la porte juridique s’est refermée sur l’espoir de Nadine d’accéder aux collections par ce biais. Cette décision ne tranche pas tout le fond, mais elle érige une véritable citadelle domestique juridiquement consolidée.
Les juges de Genève, arbitres du temps long
Dans les salles claires du tribunal civil de Genève, la bataille s’est déplacée du salon à la barre. Les premiers jugements ont dessiné une ligne sinueuse. Une action engagée contre Ariane fut déclarée irrecevable. Les juges ont orienté Nadine vers ses quatre petites-filles, désormais héritières directes du père disparu. Elles sont reconnues comme parties légitimes au litige. Les procédures ont suivi leur cours, avec leurs délais, leurs écritures, leurs portes entrouvertes et aussitôt refermées.
Sur un autre front, la justice a reconnu à la fondation le droit d’user du prénom Edmond. C’était un point de principe. Nadine y a vu une validation symbolique de son projet. Cependant, la même juridiction a acté l’usufruit du château au bénéfice des héritières. Elle a ainsi privé la baronne du levier le plus concret. Les œuvres sont à Pregny, à Genève. Les clefs aussi.
La fondation, promesse d’un musée et foyer des malentendus
Nadine préside sa fondation avec conviction. Elle s’entoure de collaborateurs fidèles. Le projet genevois est modeste et précis. Il est installé dans un lieu excentré du château. Par ailleurs, il est pensé pour accueillir un public curieux. On y imagine des vitrines, des textes courts, un récit sensible de l’Europe des arts. L’ancienne actrice connaît l’importance des décors. Elle souhaite un cheminement soigné, une identité graphique claire, un programme d’édition. Elle a même mentionné des objets de boutique avec les initiales du couple. C’est comme un salut discret à une époque de correspondances et de papiers à lettres.
C’est ici que le malentendu a grandi. Lors de rencontres privées à l’été 2024, la baronne a présenté une idée à ses petites-filles. Elle proposait d’extraire l’ensemble des œuvres du château pour les confier à la fondation. La stupeur aurait été palpable. Ariane et ses filles entendent préserver l’intégrité de l’ensemble, de ses cheminements et de sa respiration. Elles défendent la cohérence d’une collection d’art qui perdrait son âme à se voir morcelée. Deux visions se font face. La première place l’intérêt public au premier rang en confiant les œuvres à un lieu accessible. La seconde protège l’intimité d’une collection familiale, tout en se fiant à l’avenir. Elle compte sur sa propre capacité à faire vivre le nom.
Les conseillers, l’ombre portée et le conditionnel
Autour de la baronne, des conseillers apparaissent, décrits comme des soutiens indispensables. Leurs noms circulent dans les pages des journaux. Nicolas Didisheim accompagne les démarches et dialogue avec les tribunaux. Frédéric Binggeli suit les avoirs et gère une partie de la stratégie patrimoniale. Selon certains récits, ils auraient joué un rôle déterminant. D’après des proches cités, leur influence serait forte auprès de Nadine. Rien n’en apporte la preuve définitive. Le conditionnel s’impose. Ce qui est attesté relève de leurs fonctions et de leur présence aux côtés de la baronne dans la gouvernance de la fondation et les échanges avec la presse.
Ces noms disent aussi la solitude d’une femme très âgée face à un labyrinthe juridique. La vieillesse et la vulnérabilité forment un angle mort des grandes dynasties. Elles posent la question de l’autonomie et des décisions prises au crépuscule de la vie. Elles soulignent qu’un patrimoine est moins un coffre, mais plutôt une suite de choix. Ces choix incluent leurs angles morts, regrets et parfois leur grandeur.
La parole publique, entre confidences et lignes rouges
Nadine n’a pas déserté la scène médiatique. En 2023, elle a publié un livre sur les femmes portant le titre de baronne, Très chères baronnes de Rothschild. Ce livre s’adresse à ses petites-filles. Elle a exprimé sa colère et son projet aux journaux. L’interview accordée à L’Illustré fin septembre 2024 a relancé le feuilleton. Elle y mentionne un legs à un musée en Israël si Genève n’accueille pas son ambition. La formule a frappé les esprits. Elle a aussi tendu les fils déjà fragiles d’une réconciliation à peine esquissée pendant l’été.

Les petites-filles, désormais jeunes adultes, gardent le silence. Les avocats retravaillent les formulations. On préserve la discrétion d’Olivia, Noémie, Alice et Eve. Ce sont elles qui détiennent l’usage du château. Elles sont aussi les dépositaires d’un nom que l’on voudrait léger et qui pèse autant que la pierre. Le débat se situe entre l’exigence intime et l’apparat public. Il oscille entre les vertus de l’ouverture et la prudence. Cette prudence concerne la conservation à l’intérieur des murs.
Les scènes, les dates et ce qu’elles laissent
Il reste des images. Une table dressée à Pregny, les verres lourds, les plateaux qui glissent comme au théâtre. 1963 et un mariage qui ouvre une vie mondaine. 1997 et l’ombre d’un deuil qui coupe le monde en deux. 2015 et l’éloignement de la baronne vers une maison plus tranquille, loin du grand escalier. 2021 et ce 15 janvier où tout s’effondre. 2023 et le livre ouvert comme une lettre. 2024 et la justice qui découpe l’usage des lieux. Le 27 novembre 2025, une enquête de presse relance l’affaire sur la place publique. Elle y ajoute ses récits et hypothèses. En outre, elle inclut ses reliures journalistiques.
Les dates ne font pas un roman, mais elles jalonnent un conflit d’héritage. On y revient pour comprendre pourquoi une famille si soucieuse de son image accepte soudainement l’exposition publique. De plus, elle permet que ses désaccords se racontent à haute voix. On y lit un conflit d’interprétation. Le testament d’Edmond devient un texte à déchiffrer, avec ses lignes claires et ses marges blanches. La loi fait ce qu’elle peut. La généalogie, elle, pèse de tout son poids.
À hauteur de Genève, une question d’intérêt général
L’affaire dépasse la chronique mondaine. Elle pose un enjeu plus vaste qui concerne Genève et sa politique culturelle. Un musée de taille modeste est logé dans un pavillon. Pourrait-il nourrir un récit collectif autour de la collection d’art Rothschild ? En outre, ce patronyme est devenu si commun qu’il en est presque abstrait. Ou bien ce récit, doit-il rester à l’intérieur d’une maison où la mémoire se cultive dans le secret, au château de Pregny. Les deux ambitions se répondent. L’une privilégie l’accès, l’autre la cohérence. Les deux se réclament de la fidélité à Edmond.
À l’heure où les grandes familles repensent la transmission, l’histoire de Pregny dit quelque chose de l’Europe patrimoniale. Elle raconte la difficulté d’ajuster le goût privé à l’intérêt public. Elle oblige à prendre en compte la part sensible des décisions. Elle impose de regarder l’âge et sa lenteur, l’amour et ses brusqueries. Elle rappelle enfin que les œuvres, dès qu’on les expose, posent un contrat tacite avec la cité.
Repères juridiques et muséologiques
En droit suisse, l’usufruit confère la jouissance d’un bien conformément à la volonté du disposant. Tandis qu’une fondation doit poursuivre un but déterminé sous la surveillance d’une autorité indépendante. À Genève, la politique culturelle valorise l’accès des publics, la médiation et la cohérence territoriale des projets. Appliquée à Pregny, cette grille appelle trois exigences : préserver l’intégrité des ensembles plutôt qu’un panachage décoratif; garantir une gouvernance transparente et finalisée, alignée sur les standards professionnels de l’ICOM; assurer un véritable service au public par l’accueil, la médiation et la traçabilité des œuvres en cas de transfert ou de prêt. Ces repères offrent un cadre d’évaluation au-delà du feuilleton familial et replacent la querelle dans une logique d’intérêt général.
Mémoire et héritage : issue ouverte
Rien n’est terminé. La justice poursuivra son travail. Les avocats réécriront. Les heures de Pregny s’égrèneront. Peut-être la fondation trouvera-t-elle un chemin. Sûrement les petites-filles accepteront-elles une forme de partage qui ne cède ni la sécurité des lieux ni la visibilité des œuvres. Certainement au contraire la collection demeurera-t-elle sur ses socles, offerte aux seuls regards qui en ont la charge.
À 93 ans, Nadine n’a pas renoncé. Elle parle de devoir et de mémoire. Le mot revient, simple et droit. Son projet genevois embrasse l’idée d’un héritage mis au service du public. En face, Ariane et ses filles invoquent la responsabilité d’un lignage et la prudence des gardiennes. À Pregny, on ne se bat pas seulement pour un trousseau de clefs. On se bat pour une définition du bien commun et pour le sens d’un nom.