
À Rennes, le 27 novembre 2025, treize représentants d’environ 2 000 lycéens ont décerné à la romancière franco-mauricienne Nathacha Appanah le Goncourt des lycéens pour La nuit au cœur. Couronné aussi par le Femina et le Renaudot des lycéens, ce livre qui affronte les violences faites aux femmes a été célébré le soir même à l’Élysée. Une jeunesse juge et prescriptrice, un texte qui oblige à regarder.
À l’Hôtel de ville de Rennes, une décision portée par la jeunesse
La délibération finale s’est tenue à Rennes. Treize jurés (12 lycéennes et 1 lycéen) venus de toutes les régions ont tranché, au terme d’environ deux heures d’arguments serrés : Nathacha Appanah reçoit le prix Goncourt des lycéens 2025 pour La nuit au cœur, publié chez Gallimard. L’annonce, faite le 27/11/2025 vers 13 h 00, a résonné comme l’épilogue d’un long travail mené, de septembre à novembre, par près de 2 000 élèves issus d’une cinquantaine à 57 lycées en France et à l’étranger. La scène est simple, presque austère : des chaises alignées, des carnets ouverts, des jeunes voix qui disent leur émotion et leur exigence.
Une triple saison de prix qui change l’échelle

La distinction rennaise s’ajoute à deux prix littéraires majeurs : le prix Femina (attribué le 03/11/2025) et le prix Renaudot des lycéens (13/11/2025). En un automne, La nuit au cœur aura donc connu une triple consécration aux prix littéraires. Depuis sa parution le 21/08/2025, le livre s’est écoulé à environ 52 000 exemplaires. Il s’est hissé en tête de plusieurs palmarès de libraires. Cette progression confirme l’effet d’entraînement des prix de l’automne. La jeunesse y joue désormais un rôle de premier plan.
Un livre en clair-obscur : trois femmes, un même vertige

Le récit tresse trois destins : Chahinez Daoud, Emma, Nathacha Appanah elle-même. Deux sont mortes, victimes de féminicides. La troisième, l’autrice, raconte la survie le corps qui se souvient, la peur recouvrée par les mots. Mérignac en 2021, l’île Maurice en 2000 : deux lieux, deux crimes, la même fracture intime. Dans La nuit au cœur, l’exigence d’une justesse se joue. Il ne s’agit pas de l’exhaustivité impossible, mais de l’approche au plus près. Cela concerne la sensation, le souffle, la nuit qui tombe et la langue qui tient. Rien n’est édulcoré. Les lycéens le disent : un livre « cru », « réaliste », parfois nauséeux, qui bouscule les consciences.
Dans les classes, le choc et la parole
Pendant près de deux mois, les élèves lisent, comparent, débattent. Les rencontres avec les auteurs se multiplient en région et à Paris. Par exemple, on se souvient d’une séance au Cabaret Sauvage le 06/10/2025. Dans ce corps-à-corps avec les textes, les mots prennent une nouvelle densité. Une jurée, Manon, 17 ans, confie qu’il a fallu s’arrêter occasionnellement, reprendre haleine, tant certaines pages sont éprouvantes, notamment celles qui reviennent sur le meurtre de Chahinez Daoud. La force du dispositif est là : ouvrir la parole dans la classe, affûter l’esprit critique, flatter le goût de lire. Les enseignants disent la même chose : la littérature devient affaire d’attention partagée.
À l’Élysée, la remise qui engage
Le soir du 27/11/2025, la lauréate reçoit son prix au Palais de l’Élysée, à Paris. Cela se passe en présence du président de la République, de son épouse et d’environ 200 lycéens. Le chef de l’État salue un roman magnifique et bouleversant, puis voit dans cette lecture une contribution décisive. En effet, cela contribue au combat contre les violences faites aux femmes. Il en profite pour rappeler que lire reste un acte de résistance : l’attention s’étire, l’expérience se densifie, loin du défilement des vidéos sur nos téléphones. Une manière d’inscrire, au cœur du protocole, un plaidoyer pour le temps long.
Ce que décide un prix de la jeunesse
Créé en 1988, le Goncourt des lycéens a su s’ancrer dans le paysage. Il est coorganisé par la Fnac et le ministère de l’Éducation nationale, sous le haut patronage de l’Académie Goncourt. Son secret ? Une sélection de 14 romans, quasiment calquée sur celle du prix Goncourt adulte, une chaîne de lectures et de rencontres régionales, puis une instance finale qui condense, à Rennes, le cheminement collectif. Certaines années, son effet prescripteur entraîne des ventes massives, au bénéfice de la vie des librairies et des bibliothèques. Ici, le mouvement est net : la visibilité médiatique de Nathacha Appanah change d’échelle, l’autrice bascule dans une notoriété plus large, en particulier auprès des lecteurs adolescents.
L’art de la rencontre : une langue tenue, un regard offert

Nathacha Appanah, romancière franco-mauricienne née en 1973 à Mahébourg, vit et écrit en France. Elle a longtemps éprouvé ce que l’exil déplace : le sentiment de distance, la nécessité de trouver une voix. Son œuvre porte les thèmes qui la traversent : l’origine, la jeunesse, les violences sociales et intimes, la mer comme horizon. Sa langue, précise et souple, garde une lumière même lorsqu’elle s’avance dans la nuit. La nuit au cœur est sans doute son roman le plus personnel. Elle y revient sur une relation violente et s’interroge : comment l’amour se déforme, se fait poison au plus près du corps ? Dans les rencontres avec les lycéens, elle note la franchise des questions et l’exigence sur la langue. De plus, ces moments de confidence « très précieux » prolongent la lecture après la séance officielle.
Un dispositif rigoureux, une décision collective
Chaque établissement participant désigne des délégués. Ils défendent leurs choix au niveau régional. De là, certains sont retenus pour composer le jury final à Rennes. Le 27/11/2025, le protocole est clair : 10 minutes de temps de parole par livre, un tour d’arguments, un vote. La nuit au cœur s’impose. Elsa Lelaumier, porte-parole du jury, en restitue l’élan : un choix engagé, réaliste, qui nomme une « problématique longtemps taboue ». Rien d’un coup de cœur capricieux : plutôt la constatation que la littérature peut, ici et maintenant, rendre visible ce qui reste encore trop invisible.
Enjeux de lecture : attention et émancipation
Ce prix dit quelque chose de notre moment. À l’heure où le temps d’attention se fragmente, la lecture apparaît comme un appui pour la jeunesse. Non pas un refuge, mais une épreuve de liberté. Lire demande d’accorder du temps, de se confronter à l’altérité. Dans La nuit au cœur, l’altérité est immédiate et proche, ce sont des vies brisées et des corps atteints. Par ailleurs, une société hésite encore à nommer les violences conjugales pour ce qu’elles sont : des crimes. Les lycéens l’ont senti : le texte déplace le regard, déplie des nuances, donne des mots pour parler.
Le rôle des institutions et des libraires
Le partenariat entre la Fnac et l’Éducation nationale assure l’ancrage du prix dans les établissements. Les libraires, eux, mesurent rapidement l’impact des délibérations. Les palmarès s’ajustent, les tables de nouveautés se réorganisent autour des livres primés. Le livre existe dans le bouche-à-oreille des classes puis, très vite, dans celui des familles. Cette année, l’élan se traduit par des ventes soutenues et une circulation accrue du roman dans les bibliothèques. Le Goncourt des lycéens n’est pas seulement un trophée : c’est un mécanisme qui fait lire.
Lecture et soin : quelques ressources utiles
Parler de violences faites aux femmes suppose sobriété et prudence. Pour toute situation d’urgence, composer le 17 (ou le 114 par SMS pour les personnes sourdes ou malentendantes). Pour une écoute et une orientation, le 3919 (appel anonyme et gratuit). Ces numéros n’épuisent pas l’aide disponible : associations, centres d’hébergement, consultations spécialisées.
Mentions et crédits
Prix coorganisé par la Fnac et le ministère de l’Éducation nationale, sous le haut patronage de l’Académie Goncourt. Les citations directes attribuées à Nathacha Appanah et au président de la République sont rapportées telles qu’énoncées lors des rencontres et de la cérémonie.