Romain Gavras à Manhattan : lumière crue, vérité assumée

Romain Gavras, auteur d’Athena, marie le tumulte urbain et une mise en scène chorégraphique. Du laboratoire Kourtrajmé aux clips pour M.I.A. et Justice, il forge une grammaire de la vitesse et du plan-séquence. Son cinéma cherche moins l’explication que la sensation, politique par la forme. Portrait d’un styliste qui capte la fièvre des villes pour éprouver l’époque.

Dimanche 9 novembre 2025, à Manhattan, Emily Ratajkowski, 34 ans, et Romain Gavras, 44 ans, ont été photographiés s’enlaçant dans la rue. Ces images, diffusées par des titres people et lifestyle, nourrissent l’hypothèse d’une relation au grand jour, non officialisée. Prétexte assumé pour revenir sur l’œuvre de Gavras, de Kourtrajmé à Athena, et comprendre ce que ses images disent d’un auteur façonné par l’énergie urbaine.

À New York, une scène de rue comme un plan-séquence

Dans la lumière laiteuse d’un dimanche de novembre, Manhattan étire ses artères. Les taxis glissent, un marchand de hot-dogs relève sa casquette, et, au coin d’une avenue, un couple s’arrête. Elle, manteau caramel, allure précise, sourire sur le fil. Lui, silhouette massive, t-shirt bleu dissimulé sous un pardessus sombre, démarche de grand promeneur. On les voit se rapprocher, se tenir, s’embrasser. L’instant paraît saisi au vol, et pourtant tout y respire la composition. Emily Ratajkowski, 34 ans, mannequin et autrice, et Romain Gavras, 44 ans, réalisateur français, traversent New York comme s’ils entraient dans un plan de cinéma. Des photos paparazzi à New York circulent déjà, multipliées par les sites et les réseaux. La ville bruisse, les rumeurs aussi.

La vision impressionne parce qu’elle surprend à ciel ouvert. Les gestes sont tendres, assumés. On y lit peut-être la volonté de vivre une histoire sans se cacher. Il n’existe pas d’officialisation, pas de communiqué, rien d’autre que ces images et leur force. On ose donc le conditionnel. Le réalisateur d’Athena et l’autrice de My Body marchent de concert. Le reste appartient à l’intime, et c’est très bien ainsi.

Un cinéaste façonné par l’énergie urbaine

Romain Gavras a grandi dans le sillage d’un nom qui compte, mais il a conquis son terrain à lui, à coups d’images qui cognent et de récits menés tambour battant. Cofondateur du collectif Kourtrajmé (école et collectif) au mitan des années quatre-vingt-dix avec Kim Chapiron, il a d’abord trouvé sa cadence dans le clip, terrain d’expérimentation où la musique se soude au cadre. Sa caméra aime l’angle franc, les foules en tension, les visages au bord de l’explosion. Il y a chez lui cette manière de filmer la ville comme une matière vivante : blocs, rampes, façades, tout devient surface de friction.

La violence, chez Gavras, n’est jamais documentaire. Elle s’exprime à travers une stylisation assumée, proche du ballet. Les corps semblent chorégraphiés, les poursuites ressemblent à des danses. On pense aux courses effrénées de ses images pour Justice. On imagine aussi le souffle rouge de M.I.A.. D’autre part, les silhouettes casquées et les fumigènes suggèrent un monde proche de l’embrasement. Le geste est politique par la forme, plus que par le discours : il capte le moment où la société grince, où l’ordre vacille, où la jeunesse cherche une place.

Le long métrage Notre jour viendra à posé une première pierre, récit halluciné de marginaux à la dérive. Le Monde est à toi a su plus tard mêler fantaisie pop et satire douce-amère. C’est comme si l’auteur s’amusait à saboter les codes du polar par des échappées de comédie. Avec Athena (Netflix), en 2022, Gavras a poussé l’ambition à son apex : grands angles, plans séquences en rafale, palette de braise. Les critiques se sont divisées, signe qu’une œuvre touche au nerf : on y a vu à la fois virtuosité plastique et ellipse politique, coup de poing formel et parabole parfois trop nette. Reste la sensation d’un cinéma qui assume la démesure pour dire l’époque, quitte à la bousculer.

Biographie et héritages : filiations et singularité

On ne s’appelle pas Gavras par hasard. Le patronyme renvoie à Costa-Gavras, son père et cinéaste majeur, qui fit entrer le politique dans le récit avec une limpidité narrative devenue modèle. Romain, lui, a choisi d’autres chemins. Le politique ne s’énonce pas frontalement, mais il infuse par la mise en scène. Une sirène retentit, puis une autre suit immédiatement. Des gyrophares illuminent la scène, tandis qu’une foule se rassemble. Ensuite, un face-à-face entre jeunes et forces de l’ordre se produit, créant ainsi un climat particulier. Cette filiation éclaire une différence. Le fils privilégie le choc sensoriel, le père l’architecture du récit. Pourtant, un même souci traverse les deux : comprendre comment l’individu se débat avec l’époque.

Le collectif Kourtrajmé nourrit cette singularité. À l’origine, il y a l’amitié, l’artisanat, l’envie de faire et d’apprendre en filmant. L’école Kourtrajmé, fondée plus tard, prolongera ce geste. S’y dessine une idée simple : l’image comme outil d’émancipation, la rue comme décor naturel, les marges comme protagonistes. Dans ce creuset, Romain Gavras a trouvé l’énergie qui irrigue ses films : un refus de la tiédeur, une croyance tenace dans la puissance des formes, une curiosité pour les dynamiques collectives.

L’art du clip, laboratoire d’un style

Justice, M.I.A., Jay-Z et Kanye West : ces noms jalonnent la trajectoire d’un réalisateur passé maître dans l’art du court format musical. Avec Stress de Justice, il a capturé la violence sourde hantant certaines rues. Cela provoque un débat sur la représentation. Ensuite, la question de sa responsabilité est soulevée. Avec Born Free, il a frôlé l’allégorie politique, empruntant des images insoutenables pour mieux interroger le regard. No Church in the Wild a scellé l’alliance entre souffle mythologique et colère urbaine. Chaque fois, un même motif revient : la foule, le groupe en mouvement, l’élan et la casse. La caméra cherche moins à expliquer qu’à faire ressentir.

Ce laboratoire nourrit le cinéma. Les sautes d’intensité, l’écriture par blocs, la confiance dans la durée du plan deviennent des armes narratives. Chez Gavras, le montage n’est pas une béquille, mais un rythme interne, celui d’une pulsation. L’image ne rassure pas, elle expose. Le spectateur est placé au milieu du tumulte, sommé de décider où porter les yeux. Cette éthique du regard, exigeante, s’accorde avec une époque saturée d’images où l’attention se disperse. Ici, au contraire, elle se focalise, happée par la force centripète d’un plan qui refuse la distraction.

L’actualité pour accroche, l’œuvre pour boussole

Revenons à Manhattan, à ce dimanche 9 novembre 2025, à ces baisers qui enflamment les pages people. D’après les titres qui relaient les clichés, la démonstration d’affection publique suggérerait une relation assumée. Mais un principe s’impose : prudence du conditionnel, respect de la vie privée, refus de l’intrusion. Ce qui nous intéresse, c’est la manière dont cette scène de trottoir éclaire un parcours d’artiste.

New York, 9 novembre 2025 : Emily Ratajkowski et Romain Gavras s’étreignent dans la rue. La démonstration d’affection, relayée par la presse people, suggère au conditionnel une relation assumée. Elle sert ici d’accroche à un portrait d’auteur, sans intrusion ni spéculation. Une scène de trottoir comme un plan de cinéma, qui replace l’œuvre au centre.
New York, 9 novembre 2025 : Emily Ratajkowski et Romain Gavras s’étreignent dans la rue. La démonstration d’affection, relayée par la presse people, suggère au conditionnel une relation assumée. Elle sert ici d’accroche à un portrait d’auteur, sans intrusion ni spéculation. Une scène de trottoir comme un plan de cinéma, qui replace l’œuvre au centre.

Un cinéaste obsédé par l’énergie urbaine, les flux et les collisions, est naturellement captivé par une balade new-yorkaise. On pourrait y lire, par ricochet, une forme d’apaisement. L’homme qui filme la conflagration accepte ici la simplicité d’un geste tendre. Le réel, parfois, offre ses contrechamps. Et le public, friand d’histoires, projette sur cette image ce qu’il aime deviner : l’esquisse d’un roman.

Emily Ratajkowski, elle, avance depuis longtemps avec une lucidité rare sur la célébrité, la sexualité, le regard posé sur les corps. Divorcée en 2022, mère d’un enfant né en 2021, elle cultive une présence sociale qui affirme autant qu’elle se protège. Sa notoriété extrême nourrit les curiosités et les emballements. D’où l’embarras lorsqu’il faut nommer ce qui n’a pas encore été dit par les premiers concernés. On s’en tiendra donc aux faits publics, et à l’angle culturel qui nous occupe : le portrait d’un cinéaste que l’on surprend ce jour-là, à la faveur d’un sourire.

Ce que disent ses images de l’homme

À regarder les films et les clips de Romain Gavras, on décèle des obsessions. D’abord la vitesse. Les récits démarrent très vite, comme s’il fallait d’emblée trouver le battement cardiaque qui va gouverner l’ensemble. Ensuite, la communauté : même lorsque l’histoire suit un protagoniste, le groupe ne disparaît jamais, il encercle, il attire, il emporte. Enfin la ritualisation : sirènes, étendards, feux, couleurs saturées, musique martiale. Les scènes s’installent comme des cérémonies profanes. Ces choix disent un tempérament, une manière de vivre le monde par intensités successives.

Derrière l’aura médiatique, un cinéaste Kourtrajmé : vitesse, foules, rituels visuels. Chez lui, la forme devient boussole pour éprouver l’époque et non la commenter. Héritier d’un nom, il trace pourtant sa voie, sensorielle et physique. Le regard frontal épouse la ville et la met en scène comme une matière en fusion.
Derrière l’aura médiatique, un cinéaste Kourtrajmé : vitesse, foules, rituels visuels. Chez lui, la forme devient boussole pour éprouver l’époque et non la commenter. Héritier d’un nom, il trace pourtant sa voie, sensorielle et physique. Le regard frontal épouse la ville et la met en scène comme une matière en fusion.

Il reste un envers plus doux, perceptible dans Le Monde est à toi, comédie en trompe-l’œil. L’affection pour les personnages rivalise avec le goût du chaos. De ce balancement naît une figure d’auteur : un directeur d’orchestre aimant le fracas. Cependant, il sait laisser une place à la débandade joyeuse, à la tendresse inattendue et à la fantaisie. L’homme aperçu à New York n’est pas loin du cinéaste : un corps pris dans la ville, au milieu des passants, avec l’envie d’avancer, et, parfois, de s’arrêter.

Réception critique : louanges, réserves, débats

On a souvent reproché à Athena d’embraser le réel sans l’expliquer. On lui a aussi rendu grâce de savoir traduire en cinéma le vertige d’une époque fracturée. Les festivals ont salué la maîtrise de sa mise en scène. Cependant, des critiques ont pointé la clarté occasionnellement trop géométrique de son propos. Peu importe au fond : la discussion qu’il suscite atteste de sa place dans le paysage. Dans un cinéma français fréquemment tenté par l’intime feutré, la geste spectaculaire de Gavras tient de la déviation nécessaire. Elle ouvre un couloir d’air où la virtuosité n’est pas ennemie de l’ambition.

Trajectoire et ligne de force

Ces repères dessinent moins un curriculum qu’une ligne de force : né d’un geste collectif, trempé au clip comme moteur d’invention, le cinéma de Gavras avance par accélérations et prises de risque, du conte fiévreux au polar baroque puis à la fresque sous tension. Ce trajet a davantage compté dans la discussion critique que dans les palmarès. En effet, il révèle un auteur misant sur la forme pour éprouver le réel et préférant l’empreinte au trophée.

Ce que change une image volée

Les photographies qui ont déclenché l’émoi new-yorkais rappellent une évidence : le droit à l’image n’est pas un détail. Elles existent parce que l’espace public s’ouvre à tous les regards. Cependant, leur réemploi obéit à des licences précises, à des territoires définis et à des durées contractuelles. Derrière la légèreté d’une promenade, il y a l’industrie des agences. De plus, on trouve la rapidité des rédactions en ligne et le tourbillon des reprises. Cet écosystème impose à qui raconte l’actualité une hygiène méthodique : vérifier, attribuer, contextualiser. La vie privée se protège mieux lorsqu’on limite les hypothèses. En effet, on doit se tenir aux seuls éléments utiles à l’éclairage culturel.

Filmographie de Romain Gavras et compagnonnages

On retient trois longs métrages qui dessinent une courbe : Notre jour viendra : errance rougeoyante, force brute, poésie noire. Le Monde est à toi : pastiche tendre et féroce, galerie de comédiens en verve, élégance d’un regard qui dégonfle les mythologies du banditisme. Athena : fresque chauffée à blanc, geste opératique, partition d’images plus hautes que nature. Entre les trois, une même détermination : faire sentir le monde plutôt que l’expliquer.

De 'Notre jour viendra' à 'Le Monde est à toi', puis 'Athena', une trajectoire de risque formel où la comédie frôle le chaos et révèle une tendresse inattendue. Les clips dialoguent avec les longs, apportant vitesse et ritualisation. La signature s’affirme entre flamboyance plastique et curiosité pour le collectif. Une filmographie qui préfère l’empreinte aux trophées.
De ‘Notre jour viendra’ à ‘Le Monde est à toi’, puis ‘Athena’, une trajectoire de risque formel où la comédie frôle le chaos et révèle une tendresse inattendue. Les clips dialoguent avec les longs, apportant vitesse et ritualisation. La signature s’affirme entre flamboyance plastique et curiosité pour le collectif. Une filmographie qui préfère l’empreinte aux trophées.

Autour de ces films, des compagnonnages ont façonné la signature : M.I.A., Justice, Jay-Z et Kanye West. Le clip y forge un théâtre baroque où les symboles pèsent et les basses résonnent. En outre, ces courtes œuvres dialoguent avec les longs, leur apportant vitesse, ritualisation et sens du collectif. Ce ne sont pas des parenthèses, mais des échanges décisifs, qui ont nourri la grammaire visuelle de Gavras et affermi sa place singulière.

Dernier plan à Manhattan

Le soir tombe. Le ciel de New York s’assombrit comme un écran. On souhaiterait que la scène continue, et que le couple s’éloigne au ralenti. Par ailleurs, on aimerait entendre le lointain d’une sirène. Peut-être que, demain, les concernés prendront la parole. Sûrement pas. On conservera de ce dimanche une image nette : des mains qui se trouvent et un rire partagé. De plus, en arrière-plan, l’ombre d’un réalisateur apparaît, lui qui préfère habituellement l’arène des plateaux. Romain Gavras n’a pas besoin d’une romance pour exister, son œuvre suffit. Mais la romance, si romance il y a, raconte à sa manière quelque chose de son désir de monde. Laissons-la vivre, et retournons aux films.

Cet article a été rédigé par Émilie Schwartz.