Coco Chanel : l’histoire vraie de Gabrielle Chasnel, l’orpheline qui a inventé la femme moderne

Gabrielle Chanel jeune devant sa boutique du 31 rue Cambon à Paris, montage d’illustration créé à partir de photographies d’époque

Crédits : montage Ecostylia Media, image générée avec l’aide de l’IA — d’après Wikimedia Commons, marinière de 1928 et portrait vers 1920 (domaine public), façade du 31 rue Cambon par Aloveswiki (CC BY-SA 3.0).

Paris, dimanche 10 janvier 1971. De retour de promenade, une vieille dame droite comme un mannequin de cabine croise le concierge de l’hôtel Ritz. Elle y réside à l’année. Il s’enquiert de sa santé. Elle répond, avec une prescience glaciale : « Dans une heure ou deux, je serai morte. »

Un peu plus tard, allongée dans sa chambre, une douleur à la poitrine, elle souffle à sa femme de chambre : « J’étouffe, Jeanne. » Puis, dans un dernier murmure : « C’est comme cela que l’on meurt. » Gabrielle Chanel s’éteint à 87 ans, coiffée, maquillée, élégamment vêtue. Apprêtée pour le dernier voyage, avec ce soin qu’elle mit toute sa vie à paraître.

Qui est vraiment Coco Chanel ? Derrière la façade du 31 rue Cambon et le monogramme aux deux C, il y a Gabrielle Chasnel. Une enfant née pauvre à Saumur en 1883, abandonnée à douze ans dans un orphelinat de Corrèze. Une chanteuse de beuglant devenue modiste autodidacte, puis femme d’affaires implacable. Une collaboratrice compromise sous l’Occupation. Enfin, une revenante triomphale à 71 ans. Plus de cinquante ans après sa mort, son histoire reste la matrice de la mode moderne. La maison qu’elle a fondée vient de confier sa création à Matthieu Blazy. Et le mythe qu’elle a elle-même fabriqué, méthodiquement, n’a rien perdu de son pouvoir.

De Saumur à Aubazine : une enfance effacée

Gabrielle Chasnel voit le jour le 19 août 1883 à Saumur, dans un hospice tenu par des religieuses. L’état civil a écorné le nom d’une lettre. Son père, camelot originaire du Gard, court les foires. Sa mère, Jeanne, couturière, épuise sa santé entre les grossesses et l’ouvrage. Le couple aura six enfants : Julia-Berthe, Gabrielle, Alphonse, Antoinette, Lucien et Augustin.

De cette enfance, la créatrice ne dira presque rien — ou trop. Enfant calme et solitaire, elle idolâtre un père morose et souvent absent. Plus tard, dans ses récits, elle en fera un aventurier négociant outre-Atlantique. Première réécriture d’une vie qui en comptera beaucoup.

En 1895, Jeanne meurt à 31 ans, usée par la tuberculose et le travail. Gabrielle a douze ans. Son père la dépose, avec ses sœurs, à l’orphelinat de l’abbaye cistercienne d’Aubazine, en Corrèze. Il ne reviendra pas.

Aubazine, qu’elle n’évoquera qu’à demi-mot — « traumatisant, malgré tout » —, lui donne pourtant l’essentiel : l’aiguille et l’austérité. Les lignes épurées des lieux, le noir et le blanc des tenues religieuses poseront les fondations d’un style. À 18 ans, pour fuir un mariage arrangé, elle rejoint sa tante à Moulins. Elle s’inscrit chez les chanoinesses de l’Institut Notre-Dame. Faute de pouvoir payer la scolarité, elle y obtient le statut de pupille. Elle n’aura dès lors qu’une obsession : s’élever au-delà de sa condition.

Un vitrail cistercien de l’abbaye d’Aubazine, en Corrèze, dont les entrelacs géométriques auraient inspiré à Gabrielle Chanel le motif du double C. Crédits : MOSSOT / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0.
Un vitrail cistercien de l’abbaye d’Aubazine, en Corrèze, dont les entrelacs géométriques auraient inspiré à Gabrielle Chanel le motif du double C. Crédits : MOSSOT / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0.

Au tournant du siècle, son habileté lui ouvre les portes de la maison Grampayre. L’atelier, réputé, est spécialisé dans les layettes [vêtements pour les nouveau-nés, NDLR].

« Qui qu’a vu Coco ? » : Moulins et l’invention d’un nom

Moulins est une ville de garnison. Au Grand Café, rendez-vous des élégances locales, la jeune couturière croise les officiers du 10e régiment de chasseurs à cheval. Elle rêve de music-hall et se produit dans un bar de la ville. À 24 ans, elle y gagne un surnom, tiré de la chanson qu’elle interprète le plus souvent, Qui qu’a vu Coco dans l’Trocadéro ? Coco est née. Gabrielle ne s’en débarrassera jamais.

La chanteuse attire l’attention de jeunes hommes fortunés. Parmi eux, Étienne Balsan, officier et éleveur de chevaux. Il l’installe dans son château de Royallieu, près de Compiègne, et l’introduit dans le milieu équestre. Habile de ses mains, elle se coud des tenues de cavalière — cravate, bandeau, allure androgyne. Elle les porte elle-même à cheval, au scandale amusé des élégantes.

C’est chez Balsan qu’elle rencontre Arthur Capel, dit « Boy », homme d’affaires anglais, joueur de polo, esprit libre. Elle devient sa maîtresse ; il devient l’amour de sa vie. Pour les courses et les dîners, elle délaisse les robes de couturiers. Elle préfère ses propres créations, sobres, noires et blanches, sous de petits chapeaux portés bas sur le front. Dans le Paris corseté de la Belle Époque, cette silhouette détonne.

Boy Capel et la rue Cambon : les années fondatrices

En 1909, Gabrielle installe un atelier de modiste boulevard Malesherbes, à Paris. Sans formation officielle, elle achète des formes en grand magasin, les épure, les customise. Puis elle les vend à ses amies de Compiègne. Le succès est immédiat ; elle recrute sa sœur et sa cousine Adrienne en renfort.

En 1910, financée par Boy Capel, elle rachète une patente et ouvre un salon au 21 rue Cambon, sous l’enseigne Chanel Modes. Trois ans plus tard, elle inaugure une boutique à Deauville, sous son nom complet, Gabrielle Chanel. D’abord des chapeaux, puis des vestes, des marinières, des robes souples. En 1915, une troisième adresse ouvre à Biarritz, au plus près d’une clientèle fortunée repliée sur les stations balnéaires.

L’essentiel, pourtant, se joue dans la coupe. Dès 1915, Chanel taille des robes de sport dans le jersey. Ce tissu bon marché servait jusque-là aux maillots des garçons d’écurie. La Première Guerre mondiale provoque une pénurie d’étoffes ; le jersey, lui, reste disponible. Elle transforme la contrainte en manifeste : corps libéré du corset, jupes raccourcies, cheveux courts. Et un jeu permanent entre codes masculins et féminins.

Gabrielle Chanel en marinière et pantalon, silhouette emblématique du style jersey, en 1928. Crédits : photographie anonyme de 1928, domaine public, via Wikimedia Commons — recolorisation par IA, Ecostylia Media.
Gabrielle Chanel en marinière et pantalon, silhouette emblématique du style jersey, en 1928. Crédits : photographie anonyme de 1928, domaine public, via Wikimedia Commons — recolorisation par IA, Ecostylia Media.

En 1918, Chanel s’établit aux 27, 29 et 31 rue Cambon — l’adresse historique, toujours active. Elle dirige l’une des maisons les plus en vue de Paris. La même année, elle rembourse Boy Capel jusqu’au dernier franc : elle ne sera pas une femme entretenue. Lorsque Capel épouse une aristocrate anglaise conforme aux attentes de sa famille, l’humiliation est profonde. Lorsqu’il se tue en voiture, en décembre 1919, la perte est totale. « En perdant Capel, j’ai tout perdu », confiera-t-elle. Elle se raccroche au travail ; le travail le lui rendra.

Bien des années plus tard, Karl Lagerfeld baptisera « Boy » un sac emblématique de la maison. Sa première campagne est photographiée dans une écurie — hommage discret aux escapades équestres des deux amants.

Jersey, garçonne, robe noire : la révolution du style

Les années folles sont les années Chanel. Sa silhouette « garçonne » — épaules souples, taille effacée, minceur revendiquée — devient l’uniforme des femmes modernes. La presse qualifie son style de « genre pauvre », tant il tranche avec les ors de l’époque. Elle en fait le luxe suprême : la simplicité.

Ses liaisons nourrissent ses collections. Avec le grand-duc Dimitri Pavlovitch de Russie, elle dessine des robes aux broderies slaves. On raconte qu’une flasque de vodka aurait inspiré le flacon de son parfum. En 1924, elle rencontre Hugh Grosvenor, duc de Westminster, l’un des hommes les plus riches d’Angleterre. Elle pille alors le vestiaire masculin britannique : béret, tweed, cardigans, pyjamas de plage portés du matin au soir.

Coco Chanel et Dimitri Pavlovitch de Russie, 1920. Crédits : photographie anonyme des années 1920, domaine public, via Wikimedia Commons — recolorisation par IA, Ecostylia Media.
Coco Chanel et Dimitri Pavlovitch de Russie, 1920. Crédits : photographie anonyme des années 1920, domaine public, via Wikimedia Commons — recolorisation par IA, Ecostylia Media.

En 1926 arrive la pièce totémique : la petite robe noire. Droite, sans col, manches trois-quarts, elle arrache le noir au deuil. Elle en fait la couleur de l’élégance universelle. L’Amérique y voit une « Ford signée Chanel » : un modèle pour toutes. Chanel refuse l’image d’« esclaves échappées » qu’elle prête aux femmes sanglées de l’ancien monde. Elle prône une liberté vestimentaire totale — jusqu’aux pantalons, qu’elle impose bien avant qu’ils ne soient admis.

Des variations de la petite robe noire de Coco Chanel exposées au Gemeentemuseum de La Haye. Crédits : Marion Golsteijn / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0.
Des variations de la petite robe noire de Coco Chanel exposées au Gemeentemuseum de La Haye. Crédits : Marion Golsteijn / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0.

En 1927, elle fait construire La Pausa, sa villa de Roquebrune-Cap-Martin. L’escalier y reproduit celui d’Aubazine. Jean Cocteau, Salvador Dalí ou Luchino Visconti s’y croisent. La couturière est désormais au centre d’une élite artistique, dont elle est à la fois la mécène et l’égale.

N°5, Wertheimer, diamants : la naissance d’un empire

Chanel comprend très tôt que le parfum prolonge la griffe. En 1921, avec le nez Ernest Beaux, elle lance le N°5 — cinquième essai d’une série, nom de superstition. Composition abstraite, flacon minimaliste : la rupture est aussi olfactive. Suivront le N°22, Gardénia, Bois des Îles ou Cuir de Russie.

Pour l’internationaliser, elle s’associe en 1924 aux frères Wertheimer, qui prennent 70 % des Parfums Chanel. Leurs descendants détiennent aujourd’hui la totalité de la maison. Le contrat, qu’elle jugera léonin, empoisonnera leurs relations pendant trente ans.

Bijoux d’inspiration florale par Coco Chanel exposés au musée Galliera à Paris en 2023. Crédits : Ecostylia Media.
Bijoux d’inspiration florale par Coco Chanel exposés au musée Galliera à Paris en 2023. Crédits : Ecostylia Media.

La même année, elle ouvre un atelier de bijoux fantaisie, fidèle à son credo : l’accessoire fait la tenue. En 1932, elle s’offre une incursion fracassante dans la haute joaillerie. Sa collection Bijoux de Diamants, montée sur platine, fait crier à l’usurpation les joailliers de la place Vendôme. La crise née du krach de 1929 rend le geste plus provocant encore.

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la maison emploie 4 000 ouvrières. Elle honore jusqu’à 28 000 commandes par an. Un empire — que sa fondatrice va fermer du jour au lendemain.

L’Occupation : la part sombre du mythe

En 1939, Chanel licencie ses 4 000 ouvrières, qui réclamaient de meilleures conditions de travail. Elle ferme la couture. Ne restent que les parfums — précisément ceux qu’elle ne contrôle pas.

Sous l’Occupation, elle tente d’en reprendre possession en s’appuyant sur les lois antisémites de Vichy. Le 5 mai 1941, elle écrit à l’administrateur provisoire chargé de la liquidation des biens juifs : « Je me porte acquéreur de la totalité des actions Parfums Chanel qui […] sont encore la propriété de juifs et que vous avez pour mission de céder ou faire céder à des sujets aryens. » La manœuvre échoue : les Wertheimer, réfugiés aux États-Unis, ont juridiquement verrouillé leurs parts. La romancière Françoise Sagan, qui l’a côtoyée, confirmera plus tard son antisémitisme.

Durant la guerre, Chanel vit au Ritz une liaison avec Hans Günther von Dincklage, ancien attaché d’ambassade allemand. Selon plusieurs historiens, elle aurait été approchée dès 1943 pour servir les intérêts du Reich. L’opération Modellhut — « chapeau de mode » en allemand — visait à sonder Londres sur une paix séparée. Elle devait exploiter son ancienne liaison avec le duc de Westminster, proche de Winston Churchill. L’affaire, dénoncée, tourne court. Sa réalité exacte reste débattue.

À la Libération, Chanel est brièvement interrogée, puis relâchée. Certaines sources attribuent cette clémence à une intervention de Churchill lui-même. Elle choisit l’exil doré : une décennie en Suisse, près du lac Léman, coupée de Paris mais jamais des affaires.

1954 : le comeback de la Grande Demoiselle

Pendant son absence, un autre a pris la lumière. Le New Look de Christian Dior — taille cintrée, poitrine haute, jupes corolle — triomphe dans le monde entier. Tout ce que Chanel abhorre. « Dior n’habille pas les femmes, il les rembourre », tranche-t-elle.

Ce sont pourtant les Wertheimer qui financent son retour : la couture fait vendre le parfum. En février 1954, à 71 ans, Chanel rouvre la maison de la rue Cambon. La presse parisienne éreinte sa première collection, jugée datée face à Dior. Elle persiste. Le tailleur en tweed gansé, la blouse de soie, les ballerines bicolores entrent un à un dans la légende. Le sac matelassé 2.55 aussi — créé en février 1955, d’où son nom.

Tailleur trois pièces créé par Coco Chanel au début des années 1960, conservé au National Museum of American History de Washington. Crédits : Daderot / Wikimedia Commons — CC0.
Tailleur trois pièces créé par Coco Chanel au début des années 1960, conservé au National Museum of American History de Washington. Crédits : Daderot / Wikimedia Commons — CC0.

L’Amérique, la première, plébiscite ce style sans effort. En 1957, le prix Neiman Marcus — l’« oscar de la mode » — consacre la revenante. Romy Schneider et Jeanne Moreau portent ses tailleurs à l’écran, dans Les Amants. Marilyn Monroe assure ne dormir vêtue que « de quelques gouttes de N°5 ». Jackie Kennedy porte un tailleur rose de la maison à Dallas, le jour de l’assassinat de JFK, en novembre 1963. Chanel enrichit encore sa gamme de parfums : Pour Monsieur, N°19, Cristalle.

Les années 1960 finiront pourtant par la dépasser. Contre la minijupe popularisée par Mary Quant, elle décrète que les genoux, « comme les coudes », sont laids. Elle traite Paco Rabanne de « métallurgiste » pour ses robes de métal. La femme qui avait libéré le corps refuse la libération suivante. C’est l’ironie de tous les révolutionnaires devenus institution.

L’histoire de la petite orpheline devenue « la Grande Demoiselle » reste indissociable des femmes qui l’ont jalonnée. Les sœurs d’Aubazine, sa sœur Antoinette, sa cousine Adrienne, plus tard Colette ou Romy Schneider. Une famille choisie, qui porta et propagea ses tenues autant que sa légende.

Une fin de règne au Ritz

Jusqu’au bout, Chanel travaille. Elle vit au Ritz, mais reçoit dans son appartement du 31 rue Cambon. Trois pièces drapées de soie et d’or : lustres de cristal de roche, lions de pierre, paravents de Coromandel. L’ensemble est conservé en l’état pour les bonnes clientes et les journalistes. Elle y règne, de plus en plus seule. La plupart de ses amours et de ses amis l’ont précédée dans la mort.

Ses mémoires n’existeront jamais. Dès les années 1950, elle en confie la rédaction à Louise de Vilmorin, femme de lettres et compagne d’André Malraux. L’écrivaine renonce : Chanel ne raconte « que des bobards ».

Le 10 janvier 1971, la mort la cueille dans sa chambre du Ritz. Un dimanche — le seul jour où la maison ferme. Salvador Dalí, Yves Saint Laurent ou Jacques Chazot assistent à ses funérailles. Les mannequins de la maison y occupent le premier rang. Elle repose au cimetière du Bois-de-Vaux, à Lausanne. Sa tombe, qu’elle a dessinée elle-même, s’orne de cinq têtes de lion. Sans descendance directe, elle lègue sa fortune à la fondation Coga — contraction de Coco et Gabrielle. Une part revient à André Palasse, ce neveu qu’elle avait élevé comme un fils. Des avocats suisses servent des rentes à ses proches, employés et artistes.

L’hôtel Ritz, place Vendôme à Paris, où Gabrielle Chanel vécut plus de trente ans. Chaque matin, elle sortait par l’entrée de la rue Cambon pour rejoindre son atelier du numéro 31. Le portier téléphonait alors à la boutique pour annoncer Mademoiselle. C’est dans sa chambre du Ritz qu’elle s’est éteinte le dimanche 10 janvier 1971, seul jour de fermeture de la maison. Crédits : A.shigapov.a / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0.
L’hôtel Ritz, place Vendôme à Paris, où Gabrielle Chanel vécut plus de trente ans. Chaque matin, elle sortait par l’entrée de la rue Cambon pour rejoindre son atelier du numéro 31. Le portier téléphonait alors à la boutique pour annoncer Mademoiselle. C’est dans sa chambre du Ritz qu’elle s’est éteinte le dimanche 10 janvier 1971, seul jour de fermeture de la maison. Crédits : A.shigapov.a / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0.

De Karl Lagerfeld à Matthieu Blazy : la maison après Coco

Après la mort de la fondatrice, la maison vit une décennie en demi-teinte, gérée par ses assistants historiques. Le vrai second souffle arrive en 1983, quand les Wertheimer confient la direction artistique à Karl Lagerfeld. Pendant trente-six ans, le Kaiser réinvente les codes : tweed, camélia, chaîne dorée, double C. Son insolence maintient Chanel au sommet, jusqu’à sa disparition en 2019. C’est aussi l’ère de l’expansion des parfums, du Coco de 1984 au Bleu de Chanel masculin.

Lui succède sa plus proche collaboratrice, Virginie Viard, « son bras droit et gauche en même temps ». Entrée dans la maison en 1987 par la broderie, passée chez Chloé à ses côtés, elle dirigeait le studio de création depuis 2000. Discrète là où Karl était volubile, elle assume la continuité : « On est attachées à deux personnes, à Karl et à Gabrielle Chanel. C’est comme si elle n’était pas morte. » Elle quitte la maison en juin 2024, après cinq ans d’une mode plus douce, parfois jugée trop sage.

Créations de Gabrielle Chanel exposées au palais Galliera, musée de la mode de la Ville de Paris, en 2023. Crédits : Ecostylia Media.
Créations de Gabrielle Chanel exposées au palais Galliera, musée de la mode de la Ville de Paris, en 2023. Crédits : Ecostylia Media.

En décembre 2024, Chanel crée la surprise en nommant Matthieu Blazy, l’homme qui venait de réveiller Bottega Veneta. Son premier défilé est présenté en octobre 2025 au Grand Palais, sous un ciel de planètes suspendues. La presse le salue comme l’un des débuts les plus éblouissants de la décennie. La preuve que l’héritage de Gabrielle Chanel reste une matière vivante, pas un musée.

Chanel à l’écran et au musée

Le mythe se raconte désormais partout. Chaque biographie — de L’Irrégulière d’Edmonde Charles-Roux aux travaux de Justine Picardie — en déplace un peu les lignes. Au cinéma, Coco avant Chanel d’Anne Fontaine (2009) vaut à Audrey Tautou une nomination aux César. À la télévision, Shirley MacLaine endosse le rôle dans le téléfilm Coco Chanel (2008). Au musée, la rétrospective Gabrielle Chanel. Manifeste de mode, au palais Galliera en 2020-2021, a consacré la créatrice comme patrimoine national.

Les affiches du film Coco avant Chanel avec Audrey Tautou et du téléfilm Coco Chanel de 2008 avec Shirley MacLaine. Crédits : affiches Haut et Court / Ciné@ / Warner Bros. Entertainment France / France 2 Cinéma et Lux Vide / Pampa Production / Alchemy Television — montage Ecostylia Media.
Les affiches du film Coco avant Chanel avec Audrey Tautou et du téléfilm Coco Chanel de 2008 avec Shirley MacLaine. Crédits : affiches Haut et Court / Ciné@ / Warner Bros. Entertainment France / France 2 Cinéma et Lux Vide / Pampa Production / Alchemy Television — montage Ecostylia Media.

La publicité entretient la flamme. Beaucoup se sont demandé qui chante dans la pub Bleu de Chanel. Il s’agit d’Amanda Lear, icône des années 1960. Son interprétation de Follow Me a déclenché un boom de recherches jusqu’en Corée du Sud.

L’artisanat, lui, n’a pas quitté la rue Cambon. La maison fait tourner trois ateliers de couture. Deux ateliers flous se consacrent au tulle, à la mousseline et à la dentelle. Un atelier tailleur, gardien du tweed, produit 50 à 70 modèles par collection. Un tailleur classique réclame une centaine d’heures de travail ; une robe de mariée, jusqu’à dix fois plus.

L’héritage Chanel en sept créations

Si l’on ne devait retenir que sept jalons de l’héritage Chanel :

  1. La marinière : empruntée aux pêcheurs normands dans les années 1910, devenue un basique universel.
  2. Le N°5 : lancé en 1921, mélange révolutionnaire d’environ 80 ingrédients, toujours parmi les parfums les plus vendus au monde.
  3. Le pantalon et le costume pour femmes : introduits dès les années 1920, un manifeste d’émancipation.
  4. La petite robe noire : créée en 1926, la simplicité érigée en élégance absolue.
  5. Le tailleur en tweed gansé : signature du comeback de 1954, symbole de chic et de confort.
  6. Le sac 2.55 : né en février 1955, matelassé, porté à la chaîne dorée — réinventé sans cesse depuis.
  7. Les ballerines bicolores : lancées en 1957, beige et noir, pour allonger la jambe et raccourcir le pied.

Coco Chanel en dates

  • 19 août 1883 : naissance de Gabrielle Chasnel à Saumur.
  • 1895 : mort de sa mère ; placement à l’orphelinat d’Aubazine.
  • 1910 : ouverture de Chanel Modes, 21 rue Cambon, à Paris.
  • 1913-1915 : boutiques de Deauville puis Biarritz ; premières robes en jersey.
  • 1921 : lancement du parfum N°5 avec Ernest Beaux.
  • 1926 : création de la petite robe noire.
  • 1939 : fermeture de la maison de couture.
  • 1954 : retour à Paris et renaissance de la maison.
  • 10 janvier 1971 : mort de Coco Chanel au Ritz, à Paris.
  • 1983 : Karl Lagerfeld prend la direction artistique.
  • 2024 : nomination de Matthieu Blazy à la création.

Questions fréquentes sur Coco Chanel

Quel était le vrai nom de Coco Chanel ?

Gabrielle Chasnel — avec un s. Une erreur de l’officier d’état civil, à sa naissance à Saumur en 1883, a écorné le patronyme Chanel. Le surnom Coco date de ses années de chanteuse à Moulins. Il vient de la chanson Qui qu’a vu Coco dans l’Trocadéro ?, qu’elle interprétait au beuglant.

Quelle est la phrase culte de Coco Chanel ?

La plus célèbre reste « La mode se démode, le style jamais ». On lui doit aussi « Pour être irremplaçable, il faut être différente », ou « La simplicité est la clé de toute véritable élégance ». Ces aphorismes résument sa doctrine : le style comme caractère, plutôt que comme ornement.

Qui était le grand amour de Coco Chanel ?

Arthur « Boy » Capel, homme d’affaires anglais rencontré vers 1908, qui finança ses débuts de modiste. Leur liaison dura neuf ans, sans mariage. Sa mort dans un accident de voiture, en décembre 1919, fut la grande blessure de sa vie : « En perdant Capel, j’ai tout perdu. »

Est-ce que Coco Chanel a eu des enfants ?

Non. Coco Chanel ne s’est jamais mariée et n’a pas eu d’enfant. Elle a en revanche élevé André Palasse, le fils de sa sœur Julia-Berthe. Elle le considérait comme son fils ; il fut l’un des principaux bénéficiaires de son héritage.

De quoi est morte Coco Chanel ?

Elle est morte le 10 janvier 1971, à 87 ans, dans sa chambre de l’hôtel Ritz à Paris. Une crise cardiaque, vraisemblablement, au retour d’une promenade. Elle est inhumée à Lausanne, en Suisse, dans une tombe qu’elle avait dessinée elle-même.

Pourquoi Coco Chanel est-elle célèbre ?

Parce qu’elle a libéré le vêtement féminin du corset et inventé le vestiaire de la femme moderne. Jersey, petite robe noire, tailleur en tweed, sac 2.55, ballerines bicolores — et le parfum N°5. Fondatrice de la maison Chanel, elle est considérée comme la couturière la plus influente du XXe siècle.

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Cet article a été rédigé par Ecostylia Editorial Team.