
Crédits : Kacy Bao / WikiPortraits / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0.
Mardi 12 mai, au Grand Auditorium Louis Lumière, le Festival de Cannes a ouvert sa 79e édition avec Eye Haïdara en maîtresse des cérémonies. Selon Le Monde, l’actrice y a salué « celles et ceux qui tentent de résister ici et ailleurs ». La formule, dont il n’existe pas encore de transcription officielle complète, a suffi à déplacer légèrement le centre d’une soirée très codifiée. Moins mondaine qu’attendue, l’ouverture a donné au cinéma une portée plus nettement publique.
Une voix plutôt qu’un simple visage d’ouverture
À Cannes, une cérémonie d’ouverture obéit à un protocole bien établi. Elle installe une édition, règle un ton, distribue les premiers symboles. Les marches produisent des images. La salle produit une hiérarchie. Et la scène rappelle que le Festival aime d’abord se présenter comme la capitale mondiale du cinéma. D’ordinaire, la mécanique est si bien huilée qu’elle absorbe presque tout. Mardi soir, elle a laissé passer autre chose.
Le Festival avait annoncé le 25 mars qu’Eye Haïdara succéderait à Laurent Laffitte comme maîtresse des cérémonies de cette 79e édition, organisée du 12 au 23 mai 2026. L’information pouvait sembler purement institutionnelle. Elle ne l’était pas tout à fait. À Cannes, sélectionner la personne qui ouvre et clôt le Festival détermine un rythme et une tenue. Cette décision influence la manière d’adresser simultanément la salle, les professionnels et le public plus large observant de loin.
Le choix d’Eye Haïdara annonçait déjà une séquence originale. Le Festival mettait en avant une comédienne passée par le théâtre et le cinéma, capable d’autorité sans raideur, d’élan sans emphase. Ce profil comptait. Il importait moins de faire briller un nom que de trouver une présence susceptible de tenir ensemble l’apparat et la parole.
Selon le compte rendu publié par Le Monde, c’est bien ce qui s’est produit. Eye Haïdara ne se serait pas contentée d’occuper la fonction. Elle l’aurait travaillée. Le quotidien rapporte qu’elle s’est adressée aux téléspectateurs et aux internautes. Elle a évoqué les lieux où Internet a été coupé. Ensuite, elle a mentionné ceux où l’intelligence artificielle remplacerait le réel. Enfin, elle a salué « celles et ceux qui tentent de résister ici et ailleurs ». En l’absence de vidéo isolée ou de verbatim complet publié par le Festival, ces éléments doivent être attribués au journal du soir. Ils n’en dessinent pas moins une tonalité.
Dans cette séquence, telle qu’elle est rapportée, ce qui frappe n’est pas seulement la présence du mot « résister ». C’est son usage. Rien n’indique, dans les sources disponibles, qu’Eye Haïdara ait voulu transformer la cérémonie en tribune géopolitique. Le terme paraît employé dans un sens plus large et plus culturel. Toujours selon Le Monde, elle a rappelé qu’un film sud-coréen pouvait émouvoir un spectateur brésilien. De plus, elle a souligné qu’une fable iranienne pouvait traverser le mur de l’indifférence. La résistance, ici, ne désigne donc pas un mot d’ordre plaqué sur la soirée. Elle renvoie à la possibilité, pour les films, de circuler d’un monde à l’autre et d’arracher le regard à l’habitude.
Le déplacement est discret, mais réel. Dans une ouverture cannoise, le cinéma est souvent célébré en termes très généraux. On lui prête volontiers une mission universelle, au risque de l’abstraction. Eye Haïdara, telle que la rapporte Le Monde, lui rend au contraire une fonction plus concrète. Les œuvres voyagent, défont l’indifférence, relient des publics qui ne se connaissent pas et opposent à la fermeture du monde une expérience de passage. Dit ainsi, le propos reste mesuré. Il n’en est pas moins politique, au sens le plus net du terme.
Une cérémonie qui parle aussi du festival de Cannes lui-même
Cette lecture ne vaut toutefois que replacée dans la composition de la soirée. Cannes ne juxtapose jamais innocemment ses séquences. Le Festival agence ses hommages, ses présences et ses annonces de façon à raconter quelque chose de lui-même. L’ouverture 2026 n’a pas échappé à cette logique.
Selon Le Monde, Peter Jackson a reçu une Palme d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Jackson n’incarne ni le seul cinéma d’auteur célébré par la Croisette, ni un simple versant spectaculaire opposé au reste. Sa filmographie évoque à la fois la démesure industrielle et le savoir-faire technique. De plus, elle montre un sens de la fabrique et une capacité rare à inscrire des imaginaires populaires dans une mémoire cinématographique durable. Le distinguer lors d’une ouverture traversée par une réflexion sur la circulation des œuvres n’a rien d’anecdotique.
On aurait tort, pourtant, d’y voir un message trop univoque. Cannes ne se convertit pas soudain au grand spectacle mondial. Il rappelle plutôt qu’il sait aussi consacrer des cinémas qui ont déplacé la frontière entre prestige artistique et succès populaire. Dans cette soirée, Peter Jackson n’apparaît pas comme une concession. Il fonctionne comme un signe supplémentaire de l’ampleur que le Festival entend donner à sa propre définition du cinéma.
La fin de cérémonie, toujours selon Le Monde, prolongeait ce jeu de résonances avec les interventions de Gong Li et Jane Fonda. Le détail ne relève pas seulement du cérémonial. Gong Li aurait insisté sur la rencontre entre l’est et l’ouest. Jane Fonda aurait parlé du cinéma comme d’un « acte de résistance ». Là encore, la formule pourrait paraître attendue dans un grand gala international. Ce qui la rend plus intéressante est son insertion dans un ensemble déjà préparé par la parole d’Eye Haïdara. D’une voix à l’autre, la soirée a fait circuler la même intuition sans la marteler.
C’est là, sans doute, que l’ouverture a trouvé son point juste. Cannes est une machine de prestige. Le Festival vit de son protocole, de sa photogénie, de sa capacité à transformer chaque séquence en emblème mondial. Mais c’est précisément pour cela que toute inflexion de ton y prend autant de relief. Quand une telle scène laisse entrer l’inquiétude du temps et la mémoire des fractures du monde, cela se voit davantage. En outre, on perçoit mieux l’idée qu’un film peut encore agir sur ceux qui le regardent.
Quand le film d’ouverture prend le relais
Après les discours et les hommages, la soirée devait se poursuivre avec La Vénus électrique de Pierre Salvadori. Le Festival l’avait confirmé dans son communiqué du 1er avril, en précisant que le film serait projeté en avant-première mondiale. Ensuite, il serait diffusé simultanément dans des salles françaises au Grand Théâtre Lumière. Ce détail, d’apparence pratique, mérite qu’on s’y arrête. Il dit lui aussi quelque chose de l’édition.
Cannes demeure un lieu de sélection, donc de distinction. Rien n’y est pensé contre l’idée de hiérarchie. Mais la diffusion simultanée du film d’ouverture rappelle qu’une grande cérémonie ne peut plus se justifier seulement par son entre-soi. Elle doit aussi donner le sentiment que quelque chose sort du Palais et passe au-delà des badges. Ainsi, cela touche un public qui n’est pas physiquement sur place. La soirée du 12 mai s’inscrivait dans cette logique de rayonnement.
Le choix de Pierre Salvadori s’inscrit dans le même mouvement. Son cinéma n’a jamais cherché la majesté pour elle-même. Il préfère les décalages, les glissements de situation, les formes de grâce qui naissent d’un pas de côté. Ouvrir Cannes avec La Vénus électrique après une cérémonie où l’on a parlé, selon Le Monde, de celles et ceux qui résistent, ne revient pas à politiser artificiellement le film. Cela suggère plutôt qu’un festival peut défendre une idée sérieuse du monde sans renoncer à l’allure, à l’humour ni à la fiction.
Dans cet enchaînement, deux pièges habituels étaient évités. Le premier consiste à transformer l’ouverture en manifeste passager aussitôt dissous dans le bruit médiatique. Le second consiste à neutraliser toute parole au nom de la seule célébration du cinéma. Mardi soir, Eye Haïdara a semblé tenir une ligne plus rare. Ni égérie décorative, ni oratrice d’occasion, elle a donné à la fonction de maîtresse des cérémonies un peu plus de densité qu’on n’en attend d’ordinaire.
Au fond, c’est peut-être cela que l’on retiendra de cette ouverture. Non pas une petite phrase isolée, encore moins un geste de rupture. Plutôt un réglage plus subtil. Pendant quelques minutes, Cannes ne s’est pas contenté de lancer son édition. Le Festival a laissé entendre, à travers la voix d’Eye Haïdara puis dans la composition même de la soirée, qu’un film peut encore être autre chose qu’un produit culturel ou un simple motif de prestige. Il peut rester un lieu de passage, de mémoire et d’attention au monde.

