
À Pak Kret, près de Bangkok, Ève Gilles, 22 ans, Miss France 2024, représente la France à Miss Univers 2025. Le 19 novembre 2025, elle a dévoilé un costume national inspiré de Jeanne d’Arc : armure argentée, épée et drapeau blanc orné d’une colombe, pour porter un message de paix. Dernier concours pour la jeune Nordiste, avant une finale Miss Univers 2025 diffusée en France sur Paris Première le 21 novembre à 2 h.
Une héroïne française réinventée, dans la lumière thaïlandaise
Elle a 22 ans, un port altier et un goût assumé pour les clins d’œil historiques. Ève Gilles, élue Miss France le 16 décembre 2023 au Zénith de Dijon, avance aujourd’hui avec assurance. En effet, elle se présente sur la scène de Miss Univers 2025 en Thaïlande telle une actrice principale. La jeune femme ne se contente pas de concourir parmi un peu plus de 120 candidates. Elle écrit une fable moderne où Jeanne d’Arc devient étendard de paix. L’armure brille sous les projecteurs, tandis qu’une épée est attachée à la taille. De plus, un drapeau blanc est brodé d’une colombe et d’un ruban tricolore. Le geste est clair. Dans un monde qu’elle dit très divisé, elle veut « incarner une guerrière engagée pour la paix ». La formule, que d’autres auraient utilisée comme un slogan, elle l’assume sans ironie. Par ailleurs, elle le fait avec une ferveur contenue qui convient aux héroïnes. En effet, cela est vrai quand elles savent d’où elles viennent et où elles vont.
Un costume pensé comme un récit
Le costume national a été confié à Aymerick Zana, créateur rompu aux habits de scène et familier des métamorphoses flamboyantes. L’armure se compose d’un corset et d’un jupon aux reflets métalliques. De plus, elle inclut des cuissardes, des manchettes et une cape. Ensemble, ces éléments sont taillés pour la scène et la caméra. Au flanc, l’épée constellée de clous. Dans la main, l’étendard aux signes de paix. Rien ici n’est décoratif. Ce vocabulaire visuel, emprunté au Moyen Âge imaginaire, se nourrit d’une culture pop qui aime les héroïnes cuirassées. Il relie les légendes d’hier à l’esthétique de la Gen Z et rappelle combien Jeanne d’Arc glisse d’un siècle à l’autre sans perdre sa brûlure.
La référence n’est pas innocentée de tout risque. En France, Jeanne d’Arc demeure une figure disputée, convoquée par des récits antagonistes, tantôt nationale, tantôt mystique, tantôt féministe. En choisissant ce totem, Ève Gilles marche sur une crête. Elle l’assume. Elle insiste sur la liberté et la paix, deux mots qui neutralisent les tentations de récupération. Elle revendique un hommage à « une femme inspirante » et veut tenir l’histoire vivante. Cependant, elle ne cherche pas à fétichiser une sainte. En revanche, elle veut rappeler qu’une adolescente a pu déplacer le cours d’un pays. Le symbole est remis au goût du jour par des volumes années 80 et des épaulettes soulignées. Enfin, une théâtralité qui s’autorise la brillance sans céder au clinquant complète cette remise au goût du jour.

Cilaos, La Réunion, comme signe et comme source
Entre l’idée et l’armure, il y a eu un chemin. La piste de Jeanne a d’abord été soufflée par le père d’Ève Gilles. Puis la candidate raconte un moment de révélation à Cilaos, sur l’île de La Réunion, devant une représentation de la Pucelle. Elle y a vu un signe, une manière de relier son itinéraire à un récit plus vaste. Les mythes ont besoin d’un lieu pour se déposer. Celui-ci, niché dans la haute vallée réunionnaise, sert de matrice intime à une construction scénique. La jeune femme ajoute une strate personnelle au monument national et déjoue ainsi la tentation du costume carte postale. Pas de béret, pas de baguette, pas d’affiches de cabaret. Elle écarte sciemment les clichés et préfère une France narrative, verticale, un peu mystique et tournée vers la paix.
Depuis son arrivée en Thaïlande début novembre, l’agenda alterne séances photo à Phuket et Pattaya, visites, préparation physique, répétitions de défilé, travail de l’Anglais. Le 19 novembre 2025, près de Bangkok, elle a présenté son costume national. Dans les travées, les smartphones composent un deuxième public. Les images fusent, découpées en stories, en réels, en vidéos verticales où chaque détail devient un chapitre. Le concours lui-même a intégré ce miroir démultiplié. Il ne s’agit plus seulement d’impressionner un jury, mais de capter un nuage d’écrans.
Dans cette arène, l’entourage joue le rôle d’une bulle. Le danseur Max, Nordiste comme elle, règle le catwalk. Yacine, ami précieux, veille aux cheveux courts et au maquillage. Les parents et le compagnon font rempart contre la dispersion. L’équipe conserve le tempo et protège la candidate. Elle répète que Miss Univers 2025 est son dernier concours dans le monde des Miss. La promesse est posée sans dramatisation. Si la couronne l’appelait, elle se dit prête à vivre un an à l’étranger pour honorer l’éventuel règne. Elle est prête à suspendre la vie française, les habitudes et le couple.
La fabrique d’une silhouette très visible
Derrière l’armure, il y a un langage de mode. Avec le styliste Joanes, Ève Gilles a défini une signature lisible. Les couleurs flambent, les volumes s’élargissent, la tenue affirme une signature, les pantalons prennent de l’ampleur, les épaules se marquent. Cette grammaire des années 80 revisitées se décline en silhouettes qui captent la lumière. La stratégie est nette. Dans un concours où se joue l’attention mondiale, être vu importe autant qu’être noté. Les tenues, conçues comme des scènes successives, convoquent des maisons françaises et des créateurs à la pointe. Pierre Cardin pour l’architectural, Stéphane Rolland pour l’épure spectaculaire, On Aura Tout Vu pour l’audace d’atelier. La mode française se donne ici en patchwork maîtrisé, plus qu’en uniforme. L’ensemble compose un trousseau à la fois varié et cohérent, qui assure une identité sans se figer dans une école.

Jeanne d’Arc dans l’imaginaire français : lectures contemporaines
Figure plurielle, Jeanne d’Arc a glissé de l’hagiographie à la politique, de la peinture de genre aux récits nationaux. Les historiens ont montré combien son image fut construite, critiquée, réappropriée. Colette Beaune rappelle que la Pucelle cristallise, dès le XVe siècle, la naissance d’une nation autour de mythes fédérateurs. Ensuite, elle est réinterprétée aux XIXe et XXe siècles selon les régimes et les sensibilités. Régine Pernoud, grande médiéviste populaire, a contribué à défaire les clichés sur le Moyen Âge et à replacer des femmes d’action, dont Jeanne, au cœur des sources, loin des caricatures scolaires. La culture visuelle contemporaine, des podiums au cinéma, prolonge cette plasticité : l’armure devient un signe qui dit la force, tandis que le drapeau blanc déplace l’allégorie vers l’apaisement. Le costume d’Ève Gilles s’inscrit dans cette histoire longue : il synthétise une héroïne nationale et un langage pop immédiatement lisible, sans assigner Jeanne à une lecture unique.
Côté mode, la stylisation du médiéval croise un imaginaire « gothique » et spectaculaire que des théoriciennes de la mode, comme Valerie Steele, ont analysé en lien avec les corps armés, le corset, les silhouettes qui performatisent la puissance tout en jouant du théâtre du vêtement. Cette grammaire s’harmonise avec l’esthétique années 80 d’Ève Gilles : épaules élargies, volumes assumés, brillance technique. Elle raconte moins une nostalgie qu’une traduction contemporaine des symboles français.
Miss et #MeToo : entre empowerment et codes hérités
Depuis #MeToo, les concours négocient une zone grise : offrir une tribune à des trajectoires individuelles tout en héritant de codes de sélection et de spectacle durablement critiqués. Miss Univers a fait évoluer ses règles et ses costumes : depuis 2023, les femmes mariées et mères peuvent concourir. Cela marque un mouvement vers plus d’inclusivité, auquel s’ajoutent d’autres ouvertures déjà engagées. Ces inflexions ne dissolvent pas toutes les critiques, mais elles déplacent le cadre du jugement. Celui-ci s’oriente vers des parcours et des projets autant que vers la stricte morphologie.
Dans ce contexte, la proposition d’Ève Gilles joue une partition d’empowerment sobre : convertir des controverses sur son corps ou ses cheveux courts en signature, s’adosser à une héroïne dont la légende a longtemps servi de caisse de résonance aux débats français, et faire de la mode un langage de puissance non agressif. La tension demeure : le bikini et le catwalk coexistent avec des messages de paix et de liberté. Mais cette tension, loin d’invalider l’exercice, peut constituer la matière d’un débat public utile. Dans ce contexte, les signes sont discutés, réinterprétés et contestés. Ici, l’armure n’est pas une clôture : elle est un outil scénique qui cadre la parole.
Les réseaux comme seconde scène
Miss Univers se joue désormais en deux temps. Il y a la scène, avec ses projecteurs, ses jurys, ses horaires, ses codes. Il y a la seconde scène, numérique, qui forme un fleuve parallèle. Stories, selfies, vidéos courtes, directs, commentaires, palmarès de l’instant. Dans ce régime d’images, la visibilité devient mesure de puissance. Ève Gilles a pris ce pli. Ses silhouettes colorées créent des vignettes mémorables. Elles circulent naturellement dans le flux, s’ancrent dans les mémoires rapides, nourrissent une conversation planétaire. La performance se prolonge dans la répétition d’images qui, par accumulation, fabriquent un récit.
La chorégraphie est réglée avec l’aide d’un coach de catwalk et d’un coiffeur-maquilleur qui connaissent les angles, la lumière, le rythme. Le concours devient un atelier d’images. Il faut tenir la grâce sans perdre l’endurance, parler juste sans perdre l’élan. La candidate ne cesse de rappeler l’honneur de porter la France et sa volonté d’ouvrir la scène internationale. De plus, elle souhaite promouvoir des créateurs hexagonaux. Cette circulation d’influences ressemble à une définition contemporaine du soft power. La mode, la langue, les signes, l’allure, tout circule à la faveur d’une silhouette.
Le débat sur l’utilité des concours au XXIe siècle
Reste la question que la société française adresse à ces concours. À quoi servent-ils encore au XXIe siècle ? À la marge, ils gardent l’écho d’un format jugé daté, parfois sexiste, régulièrement contesté. Ils sont aussi devenus des plateformes où des jeunes femmes prennent la parole et portent des causes. Par ailleurs, elles construisent une visibilité utile à des engagements. La tension n’est pas soluble. Elle se négocie, soir après soir, avec des avancées réelles et des angles morts persistants. La trajectoire d’Ève Gilles, ses cheveux courts, sa minceur assumée, sa parole posée, déplacent certaines lignes. Elles ne renversent pas la table. Elles obligent le format à se reformuler légèrement, à tenir compte d’une pluralité de silhouettes et de récits.
Les critiques rappellent que l’émancipation ne se mesure pas à la longueur d’une traîne ou à l’éclat d’une couronne. Les partisanes soulignent que les scènes ainsi gagnées deviennent des tribunes. La vérité, comme souvent, se loge dans un entre-deux. Il y a des structures lentes, il y a des vies rapides. Les candidates y négocient leurs marges d’action. Ce soir-là, dans l’armure argentée, la Française propose une lecture pacifiée d’une icône guerrière. Elle fabrique un dialogue entre la force et l’apaisement. La contradiction est apparente. Elle est surtout féconde.
Un trousseau comme carte de visite de la mode française
La promesse d’Ève Gilles est d’emporter sur la scène mondiale un panorama de la mode française. Le trousseau agrège des maisons et des ateliers plus pointus. La variété des textures et des couleurs construit un album à feuilleter pour les caméras. La France n’y apparaît pas figée dans une imagerie de musée. Elle s’exprime en coupes affirmées, en matières vives, en silhouettes qui ne craignent pas l’angle. L’armure Jeanne d’Arc, pièce la plus spectaculaire, s’inscrit dans cet atlas et lui donne un sommet narratif. On y lit une manière d’habiter la scène et de l’habiller, geste à la fois culturel et diplomatique.
Cette stratégie avance de concert avec une attention aux mots. L’engagement pour la paix revient comme un refrain. Il n’annule pas la compétition. Il la chaîne à une cause lisible, qui parle à un public large au-delà des frontières. La candidate ne promet pas de régler le tumulte du monde. Elle assume un message simple et presque naïf, puis le fait résonner avec l’image d’une héroïne. En outre, son histoire a traversé les siècles. La simplicité, ici, n’est pas faiblesse. Elle est tenue, note juste, motif récurrent.
Le calendrier, la scène, l’écran
La finale de Miss Univers 2025 se tient à Pak Kret, près de Bangkok, le 21 novembre 2025. En France, la chaîne Paris Première diffuse l’émission à partir de 2 h du matin. Ensuite, une rediffusion plus confortable est proposée en journée. Il y aura un classement, des listes, des visages en larmes discrètes, des sourires lumineux. Il y aura surtout la trace qu’un pays a laissée ce soir-là dans l’imaginaire partagé. Les concours passent. Certaines images demeurent. L’armure argentée, le drapeau blanc à la colombe, l’allure décidée d’une jeune femme venue du Nord–Pas-de-Calais pourraient bien rester dans la mémoire des spectateurs, au-delà des podiums.