
Quand le Moyen-Orient vacille, l’Europe redécouvre aussitôt la vulnérabilité de ses approvisionnements. Depuis mi-mars 2026, la guerre régionale a remis au premier plan une question que l’on disait réglée. En effet, cette question était considérée comme partiellement résolue depuis la grande réorganisation des approvisionnements gaziers du continent. Où trouver, vite, des volumes plus sûrs, plus proches, moins exposés au tumulte du Golfe ? Dans cette géographie de l’urgence, l’Algérie réapparaît comme une évidence. Elle est là, de l’autre côté de la Méditerranée, liée de longue date à plusieurs États membres, déjà raccordée au marché européen. Mais une évidence géographique n’est pas encore une solution industrielle. Toute la question est là.
Le retour d’Alger dans une Europe redevenue inquiète
Ce qui se joue depuis quelques jours dépasse de loin un simple mouvement de marché. Le gaz européen a de nouveau pris de la hauteur, dans le sillage des craintes liées aux exportations du Golfe et aux routes maritimes qui acheminent une part décisive du gaz naturel liquéfié. RFI, dans ses éditions du 19 et du 29 mars, comme France 24 dans ses analyses diffusées au même moment, décrivent le même enchaînement. Il suffit qu’une perturbation menace le détroit d’Ormuz ou les installations gazières régionales. Alors, les opérateurs augmentent immédiatement le prix du risque. Même sans interruption immédiate et généralisée des livraisons, le marché européen se tend.
Cette fébrilité n’a rien d’irrationnel. Depuis la chute des importations russes par gazoduc, l’Union a largement renforcé son recours au gaz naturel liquéfié. Cette diversification lui a offert de nouvelles portes d’entrée. Elle l’a aussi rendue plus sensible aux secousses du commerce maritime mondial. Dès lors, une crise au Moyen-Orient n’est pas un événement extérieur que l’Europe observerait de loin. Elle agit comme un révélateur de dépendance. Elle souligne que la sécurité énergétique européenne dépend encore de lieux éloignés de ses centres de décision. De plus, elle se joue au croisement des routes maritimes, des terminaux méthaniers et des arbitrages commerciaux les plus volatils.

C’est dans ce contexte que l’Algérie reprend une place singulière. Non parce qu’elle disposerait, d’un coup, d’une manne illimitée. Mais puisqu’elle fait partie des rares fournisseurs voisins déjà ancrés dans le paysage énergétique européen. D’après Eurostat, elle représentait encore au troisième trimestre 2025 14,6 % des importations extra-européennes de gaz à l’état gazeux. Ce chiffre ne suffit pas à dire combien Alger pourrait ajouter demain aux flux actuels. Il dit en revanche une chose essentielle. L’Algérie n’est pas une hypothèse de cabinet. Elle est déjà l’un des piliers du système.
L’Italie l’a compris avant beaucoup d’autres, ou plus exactement, elle ne l’a jamais oublié. Rome tente depuis plusieurs années de consolider son rôle de plaque tournante énergétique en Méditerranée. Mais cette ambition stratégique se double d’une vulnérabilité très concrète. Selon l’Agence internationale de l’énergie, plus de 40 % de l’électricité italienne est encore produite à partir du gaz. Dans ces conditions, chaque flambée de prix devient une affaire de compétitivité, de pouvoir d’achat et de stabilité politique. Que Giorgia Meloni regarde de nouveau vers Alger n’a donc rien d’un geste symbolique. C’est un calcul de nécessité.

Les tuyaux existent, les marges sont moins évidentes
Le récit politique, lui, va souvent plus vite que les infrastructures. Or ce sont elles qui fixent les limites du possible. Côté espagnol, l’axe principal reste Medgaz, le gazoduc sous-marin reliant Beni Saf à Almería. Son opérateur revendique une capacité de 10,16 milliards de mètres cubes par an. Côté italien, le grand corridor demeure Transmed, qui traverse la Tunisie avant de rejoindre la péninsule. Les données industrielles historiques d’Eni situent sa capacité théorique autour de 33,2 milliards de mètres cubes par an. À cela s’ajoutent les exportations algériennes de gaz naturel liquéfié, embarquées depuis les terminaux côtiers et redirigées selon les besoins du marché.
Sur le papier, cette architecture impressionne. Elle explique pourquoi l’Algérie revient si vite dans les conversations européennes dès qu’un désordre régional menace les flux du Golfe. Mais le papier n’est pas le terrain. Une capacité affichée ne correspond jamais automatiquement à un volume disponible. Entre le chiffre théorique et le gaz réellement mobilisable, plusieurs éléments interviennent. En effet, la production amont et les besoins intérieurs jouent un rôle important. De plus, les contraintes de maintenance et les engagements contractuels déjà pris influencent aussi cette disponibilité. Enfin, l’état des réseaux est également déterminant dans cette équation complexe.
C’est précisément le point de prudence mis en avant par France 24 dans son article du 24 mars consacré aux capacités algériennes. Le média pose frontalement la question que beaucoup de responsables contournent par commodité. L’Algérie peut-elle compenser les besoins européens ? La réponse, telle qu’elle ressort des experts cités et des données disponibles, est nuancée mais ferme. Oui, Alger peut contribuer à amortir le choc. Non, elle ne peut pas remplacer tous les volumes que l’Europe voudrait sécuriser à court terme. En effet, si la crise régionale devait durer ou s’aggraver, cette substitution resterait impossible.
Cette nuance n’est pas un détail technique. Elle sépare l’analyse sérieuse du récit commode. Présenter l’Algérie comme un recours total serait céder à une illusion de proximité. Le pays dispose d’atouts puissants. Il a la géographie pour lui, des infrastructures opérationnelles, une relation ancienne avec les acheteurs européens et un groupe national, Sonatrach, habitué à ces négociations sensibles. Mais il ne possède pas un réservoir infini où l’Europe pourrait puiser à volonté.
L’Espagne et l’Italie, d’ailleurs, ne formulent pas les mêmes attentes. Madrid regarde d’abord la solidité de Medgaz, devenue cruciale depuis l’arrêt du gazoduc Maghreb-Europe qui transitait par le Maroc. Rome, elle, voit plus large. Elle espère consolider son approvisionnement, mais aussi conforter sa vocation de carrefour énergétique entre l’Afrique du Nord et le reste du continent. Cette différence de perspective éclaire bien des discours récents. L’Italie ne cherche pas seulement du gaz. Elle cherche aussi une position.
Une puissance de voisinage, pas une promesse sans borne
Pour Alger, la séquence ouvre une fenêtre diplomatique autant qu’économique. Dans une Europe travaillée par la peur du manque, le voisin qui peut encore livrer gagne nécessairement en influence. Le pouvoir algérien le sait. Le pays retrouve une centralité dans les échanges énergétiques, ravivée par la crise ukrainienne. De plus, cette centralité est accentuée par la nouvelle tension moyen-orientale. Cette centralité, pourtant, n’efface aucune des contraintes structurelles qui pèsent sur lui.
Les champs ne se développent pas à la vitesse des communiqués. Les investissements demandent du temps. Les capacités de production ne se décrètent pas depuis une salle de négociation. Et surtout, la demande intérieure algérienne continue de peser sur l’équation exportatrice. Les analystes du secteur soulignent souvent cet élément. En outre, les médias ont documenté ce regain d’intérêt européen. L’Algérie peut vendre davantage dans certaines limites. Elle ne peut pas se transformer instantanément en assurance tous risques pour l’Union.
Il faut donc la décrire pour ce qu’elle est réellement dans cette crise. Ni une simple roue de secours, tant son rôle est déjà installé dans le dispositif européen. Ni un sauveur énergétique, car aucun chiffre vérifié ne permet de soutenir une telle affirmation. L’image la plus juste est sans doute celle d’un pare-chocs stratégique. Un fournisseur peut absorber une partie de l’onde de choc. Ainsi, il donne du temps aux acheteurs et réduit l’exposition immédiate. Cependant, il ne peut abolir la vulnérabilité du continent.

Vu de Paris, le dossier est moins celui d’une dépendance bilatérale spectaculaire que celui d’un marché européen remis sous pression. La France n’apparaît pas, dans les sources mobilisées ici, comme le pays le plus directement exposé politiquement à un surcroît de gaz algérien. En revanche, elle reste pleinement concernée par la volatilité des prix, par l’équilibre du marché continental et par les arbitrages stratégiques de ses voisins. Le vrai sujet n’est donc pas seulement de savoir qui achètera tel volume supplémentaire. Il est de comprendre ce que cette séquence révèle de l’Europe elle-même. Un continent qui a bien diversifié ses dépendances depuis 2022, mais qui ne les a pas abolies. Il les a déplacées, parfois dispersées, jamais effacées.
La leçon de ce mois de mars est nette. L’Europe n’a pas effacé sa vulnérabilité gazière. Elle l’a déplacée. Dès qu’une guerre menace les routes du Golfe, les dépendances, les prix et les distances reprennent toute leur force. Dans cette équation, l’Algérie n’est ni une providence ni un acteur secondaire. Elle demeure un voisin indispensable, capable d’amortir une partie du choc, sans offrir à lui seul la sécurité qui manque encore au continent.