
Brigitte Bardot et Marilyn Monroe ne se sont rencontrées qu’une fois, au Royal Command Film Performance de Londres en 1956, où elles furent toutes deux présentées à la reine Elizabeth II ; aucun photographe ne les a réunies. Reconstitution Ecostylia Media assistée par IA. Crédits : Ecostylia Media ; sources libres ou du domaine public : Studio Harcourt et Photoplay.
Ce soir du 4 juillet 2026, la baie de New York s’embrase. Les feux d’artifice du 250e anniversaire de l’indépendance montent au-dessus des gratte-ciel et l’Amérique regarde ses drapeaux. Au centre de la rade, une silhouette de cuivre vert lève sa torche vers les fusées : elle est née dans un atelier parisien.
À six mille kilomètres de là, le même week-end, les pelouses de Trianon se couvrent d’uniformes bleus et de redingotes : Versailles rejoue les grandes heures de l’alliance de 1778 avec des centaines de figurants, pendant que les Archives nationales exposent La Fayette. La France ne regarde pas cette fête de loin. Elle y figure, en invitée de la première heure.
Deux cent cinquante ans après la Déclaration d’indépendance, cette histoire commune mérite mieux qu’une carte postale ou qu’un procès. Elle raconte l’un des fils les plus intimes des relations franco-américaines. Une monarchie a armé une république ; deux guerres mondiales ont été payées du même sang ; des icônes se sont échangées comme des lettres : Joséphine Baker contre Marilyn Monroe, La Fayette contre Lady Liberty. Puis deux décennies de brouilles, de l’Irak aux écoutes de l’Élysée, ont mené jusqu’au quasi-divorce des années Trump. Voici l’inventaire, entre amis, de la plus vieille alliance des États-Unis et de la plus disputée des amitiés françaises.
Un anniversaire américain, une histoire française aussi
Côté américain, les commémorations baptisées America250 déploient un an de festivités, des défilés aux expositions itinérantes. Côté français, la relation France-États-Unis prend un relief très concret : une saison américaine au château de Versailles, avec reconstitution historique les 4 et 5 juillet à Trianon ; une exposition consacrée à La Fayette à l’hôtel de Soubise ; enfin, une présence officielle aux célébrations new-yorkaises autour de la Statue de la Liberté.
Le paradoxe saute aux yeux. Cette ferveur mémorielle se déploie dans un moment très froid entre Paris et Washington. Les contentieux sont commerciaux, militaires et politiques. Fin juin 2026, Le Monde résumait l’exercice d’équilibrisme d’une formule : la France s’associe aux célébrations « malgré les tensions ».
Célébrer l’Amérique depuis la France ne consiste ni à applaudir naïvement, ni à juger de haut. C’est regarder une vieille amie devenue puissance-monde, avec gratitude, inquiétude et lucidité. Encore faut-il savoir d’où l’on vient.
Quelles sont les relations entre la France et les États-Unis, sinon ce mélange de mémoire et d’agacement ?
1776, la promesse américaine
Le 4 juillet 1776, à Philadelphie, le Congrès continental adopte un texte surtout rédigé par Thomas Jefferson ; ses cinquante-six signataires le signeront au cours des semaines suivantes. Benjamin Franklin et John Adams le relisent. Ce texte, c’est la Déclaration d’indépendance. Ce n’est pas seulement une rupture avec la Couronne britannique. C’est une proposition politique radicale : un peuple peut se constituer lui-même ; refuser l’arbitraire ; fonder la légitimité du pouvoir sur le consentement des gouvernés. « Tous les hommes sont créés égaux », affirme le texte ; il le dit dans une société qui pratique l’esclavage, écarte les femmes du pouvoir et repousse les peuples autochtones. La contradiction est fondatrice ; l’Amérique la porte encore.
La France des Lumières, elle, s’y reconnaît immédiatement. Droits naturels, souveraineté populaire, critique de l’absolutisme : ces idées circulent déjà dans les salons parisiens et la révolution américaine leur donne soudain un territoire. Voltaire mourant reçoit Franklin ; les gazettes s’arrachent les nouvelles d’Amérique.
Mais dès l’origine, les deux pays ne lisent pas la même chose dans le même mot. L’Amérique pense la liberté d’abord comme protection de l’individu contre le pouvoir. La France la pensera bientôt comme refondation collective du politique. Avant même d’être une puissance, l’Amérique fut une phrase ; et cette phrase parlait aussi français, mais avec un autre accent.
La monarchie qui arma une révolution
Décembre 1776 : Benjamin Franklin débarque en France, bonnet de fourrure et simplicité savamment calculée. L’ambassadeur de la guerre d’Indépendance américaine fascine les salons, les savants et la cour. Derrière la séduction, une négociation serrée, menée avec le ministre Vergennes : le 6 février 1778, la France signe un traité d’alliance avec une république qui n’existe encore que sur le papier.

Le paradoxe est vertigineux : une monarchie absolue arme une révolution républicaine contre une autre monarchie. Louis XVI ne soutient pas l’Amérique par amour de la démocratie ; il veut affaiblir l’Angleterre. Suivent l’argent, les fusils, les volontaires, puis la marine. À l’automne 1781, l’escadre de l’amiral de Grasse verrouille la baie de Chesapeake. Les troupes de Washington et de Rochambeau font plier Cornwallis à Yorktown. La victoire qui scelle l’indépendance est franco-américaine.
L’histoire, ensuite, échappe aux intentions des gouvernements. Les idées ramenées d’Amérique travaillent la société française et la dette creusée pour financer la guerre pèsera lourd dans la crise qui précipite 1789. L’Amérique naît contre un roi, avec l’aide d’un autre roi ; et cette aide contribuera, par ricochet, à emporter le trône de son bienfaiteur. La France n’a pas créé les États-Unis ; elle a rendu leur indépendance possible et s’est transformée en le faisant.
La Fayette, le premier rêve américain français
Il a dix-neuf ans, une fortune, un nom et l’Europe aristocratique s’ennuie. En 1777, Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, affrète un navire et traverse l’Atlantique rejoindre une insurrection que Versailles ne soutient pas encore officiellement. Washington en fait presque un fils. Les Américains y voient l’allié venu se battre ; les Français, bientôt, celui qui rapporte d’Amérique un langage politique neuf.

La Fayette en Amérique devient le premier grand transfert émotionnel entre les deux pays. Sa tournée de 1824 tourne au triomphe national ; des dizaines de villes américaines portent aujourd’hui son nom. En 2026, les Archives nationales lui consacrent, avec le Lafayette College de Pennsylvanie, l’exposition Lafayette entre France et Amérique. Histoire et légende. Le titre dit bien qu’il faut traiter l’homme et le mythe.
Car le mythe n’est pas le même des deux côtés. Les Américains célèbrent le noble ami de Washington ; les Français voient aussi, dans sa trajectoire ultérieure — révolutionnaire modéré, dépassé par sa propre révolution —, l’annonce de leurs divisions. La Fayette n’est pas seulement un pont entre deux rives : il est le premier malentendu heureux de l’histoire franco-américaine.
Deux peuples, deux idées de la liberté
Ce malentendu a une colonne vertébrale et elle traverse les siècles. La liberté américaine se pense comme autonomie de l’individu : méfiance envers l’État fédéral, droit de propriété, liberté religieuse exubérante, culture du self-made man, contre-pouvoirs partout. La liberté française se pense comme citoyenneté : égalité devant la loi, État garant de l’intérêt général, laïcité de 1905, universalisme républicain.
Les deux pays croient parler au nom de l’universel ; ils ne le logent pas au même endroit. L’Amérique le place dans l’individu libre, la France dans le citoyen abstrait. Aux États-Unis, la liberté demande souvent à l’État de s’écarter ; en France, elle lui demande souvent de garantir l’égalité. L’Américain soupçonne l’État d’en faire trop ; le Français lui reproche surtout de ne pas en faire assez.
De là découlent presque toutes les incompréhensions durables. La religion, omniprésente dans la vie publique américaine, quand la France érige la neutralité de l’espace public en idéal. Les armes, liberté constitutionnelle pour une partie de l’Amérique, danger public évident vu de France. L’argent, que l’Amérique exhibe volontiers comme preuve de mérite et que la France admire avec culpabilité, ironie ou suspicion. La race, enfin : les États-Unis en parlent sans cesse parce que leur histoire les y oblige ; la France prétend souvent ne pas en parler au nom de l’universel, mais son silence n’efface ni l’esclavage colonial, ni ses propres discriminations. Sur ce terrain, aucun des deux pays n’est en position de donner des leçons à l’autre.
Lady Liberty, notre fille américaine
L’idée naît en 1865, à la table du juriste Édouard de Laboulaye. Cette figure libérale et antiesclavagiste est fascinée par l’expérience américaine. Il veut offrir aux États-Unis un monument à la liberté pour le centenaire de leur indépendance. Le sculpteur alsacien Auguste Bartholdi lui donne un corps : La Liberté éclairant le monde. Gustave Eiffel lui offre une ossature d’acier. Le financement est populaire des deux côtés de l’Atlantique : les Français paient la statue, les Américains le socle.

Dans les années 1880, les Parisiens voient une géante de cuivre pousser au-dessus des toits du quartier Monceau. Elle est ensuite démontée en caisses. Elle renaît dans la rade de New York, où elle est inaugurée le 28 octobre 1886. Puis l’Amérique s’approprie le cadeau et le dépasse. Avec le poème d’Emma Lazarus scellé sur son socle, la statue devient la mère des exilés. Elle devient aussi le premier visage du pays pour des millions d’immigrants.
La Statue de la Liberté venue de France est française par sa naissance. Elle est américaine par son destin, universelle par le besoin que chacun a d’y croire. L’ironie de 2026 n’échappe à personne. Le monument célèbre l’accueil dans une Amérique qui se déchire sur l’immigration. La France, qui l’a offert, se déchire exactement sur le même sujet.
Le sang de l’alliance
L’amitié franco-américaine n’est pas qu’une affaire d’idées et de symboles. L’alliance franco-américaine a été payée deux fois en vies humaines, dans les deux sens. En avril 1917, les États-Unis entrent dans la Première Guerre mondiale. À la fin de 1918, deux millions de soldats américains auront traversé l’Atlantique. Le 4 juillet 1917, un officier du général Pershing se tient sur la tombe parisienne du héros de l’indépendance. Le colonel Stanton prononce trois mots restés dans l’histoire : « La Fayette, nous voilà ! » La dette du XVIIIe siècle se rembourse au XXe.
Le 6 juin 1944, sous le commandement d’Eisenhower, la plus grande opération amphibie de l’histoire jette les Alliés sur les plages normandes. La France doit une part de sa liberté retrouvée à des adolescents de l’Iowa et du Texas morts sur le sable d’Omaha Beach.

Les quelque 9 400 tombes du cimetière de Colleville-sur-Mer ne sont pas un décor : la gratitude française, sur ce point, est réelle, entretenue, transmise. Mais l’après-guerre change la nature du lien. Plan Marshall, OTAN, dollar : l’Amérique devient superpuissance et l’amitié devient asymétrique. Au XVIIIe siècle, la France a aidé l’Amérique à devenir indépendante ; au XXe, l’Amérique a aidé la France à redevenir libre. Une dette de sang, cependant, ne supprime jamais le désir de souveraineté.
De Gaulle : ami, donc libre
C’est tout le sens du personnage qui domine la relation d’après-guerre. Charles de Gaulle respecte la puissance américaine ; il refuse que l’Europe ne soit qu’une périphérie stratégique de Washington. Force de frappe nucléaire, diplomatie indépendante, sortie en 1966 du commandement militaire intégré de l’OTAN : tout dit la même exigence. La France ne quitte jamais l’Alliance elle-même. L’organisation le rappelle encore aujourd’hui à ceux qui l’oublient.

L’anecdote la plus éclairante date d’octobre 1962. En pleine crise des missiles de Cuba, l’émissaire de Kennedy, Dean Acheson, propose de montrer au Général les photos des rampes soviétiques. Réponse restée célèbre : inutile, la parole du président des États-Unis lui suffit. Tout de Gaulle est là : solidaire sans hésitation dans la crise, insoumis dans l’organisation. La critique française de l’Amérique n’est pas toujours de l’antiaméricanisme ; c’est souvent une doctrine de l’indépendance.
De Gaulle n’a pas voulu rompre avec l’Amérique. Il a voulu lui rappeler qu’un ami n’est pas un vassal. Quarante-trois ans plus tard, en 2009, Nicolas Sarkozy ramènera la France dans le commandement intégré : signe que cette doctrine elle-même n’a jamais cessé d’être discutée, y compris chez nous.
Marilyn, James Dean, Elvis : l’Amérique qui nourrit encore nos rêves
L’Amérique n’est pas entrée en France que par les traités et les débarquements. Elle est entrée par les oreilles, les écrans, les jeans et les rêves d’adolescents. Dans la France des années 1950, trois visages incarnent cette conquête douce. Marilyn Monroe, d’abord, croise la France par un détour très parisien : en 1960, elle tourne Le Milliardaire de George Cukor ; sa liaison avec Yves Montand offre aux deux pays un mélodrame commun ; il est alors l’époux de Simone Signoret, première française oscarisée ; la presse des deux rives y gagne des mois de gros titres.

James Dean, ensuite. Il meurt à vingt-quatre ans le 30 septembre 1955, avant même la sortie de Rebel Without a Cause. En France, il devient une icône générationnelle sous un titre inventé par le distributeur : La Fureur de vivre. L’Amérique ne connaît pas ce titre. Le malentendu est déjà dans la traduction — et il fonctionne magnifiquement.

Elvis Presley, enfin, n’a jamais donné un seul concert en France. La seule fois où la France l’a eu pour elle, c’est en permissionnaire : en juin 1959, il passe un week-end parisien pendant son service militaire en Allemagne ; il fréquente alors le Prince de Galles et les revues du Lido. Qu’importe : son énergie traverse sans lui. Un certain Jean-Philippe Smet, biberonné à Presley, devient Johnny Hallyday. Il prouve qu’une culture importée peut devenir un mythe national. Johnny n’a pas imité l’Amérique : il l’a rendue chantable en français. Autour de lui, Sheila et la génération yé-yé traduisent la teen culture américaine. Les années Salut les copains l’habillent en refrains, scopitones et blousons pour la jeunesse gaullienne.

La suite garde le même double mouvement d’adoption et de traduction. Jimi Hendrix joue ses premières dates françaises à l’automne 1966 en première partie de Johnny Hallyday. Il remplit ensuite l’Olympia en janvier 1968. La contre-culture américaine arrive en France juste à temps pour croiser Mai 68. Elle charrie les droits civiques, le refus du Vietnam et les campus en révolte. Au cinéma, la Nouvelle Vague voue un culte à Hitchcock, Hawks et au film noir. La France invente aussi Cannes. Elle défendra plus tard son « exception culturelle », jusque dans les négociations commerciales de 1993. La France n’a jamais cessé de dénoncer l’américanisation du monde. Elle n’a jamais cessé non plus d’en consommer les chefs-d’œuvre.
Un jour de 1979, le courant s’inverse le temps d’un été. Une danseuse inconnue de vingt ans débarque à Roissy. Les producteurs parisiens de Patrick Hernandez la recrutent pour la tournée de Born to Be Alive. Elle s’appelle Madonna Ciccone. Paris lui offre son premier contrat professionnel. Elle repart au bout de quelques mois conquérir New York, puis le monde. La France aime raconter qu’elle a lancé Madonna. Disons, plus justement, qu’elle fut sa première scène — et qu’elle ne l’a pas retenue.
Joséphine, James, Angela, Jane : la liberté s’apprend à Paris
Dans l’autre sens, le flux est plus grave. Pendant un demi-siècle, Paris fut pour une partie de l’Amérique noire ce que l’Amérique était pour la jeunesse française : la promesse d’une vie plus libre. Sidney Bechet s’installe en France et y devient une gloire nationale ; Miles Davis y trouve en 1949 un public et un amour ; Richard Wright s’y exile ; Nina Simone finira sa vie près de Marseille.
Joséphine Baker ouvre la voie. Elle est révélée le 2 octobre 1925 par la Revue nègre au Théâtre des Champs-Élysées. Moquée puis adulée, elle devient française en 1937. Elle prend ensuite tous les risques pour son pays d’adoption : agent du contre-espionnage, elle sera décorée pour ses services dans la Résistance. En 1963, elle est à la tribune de la marche sur Washington ; elle porte l’uniforme de l’armée de l’air française, aux côtés de Martin Luther King. Le 30 novembre 2021, elle entre au Panthéon ; elle devient la première femme noire à y être honorée.

L’honnêteté oblige à garder la nuance : la France des années folles qui l’applaudissait tenait un empire colonial et goûtait chez elle un exotisme qui dit aussi ses propres préjugés. Joséphine Baker n’est pas la preuve que la France valait mieux que l’Amérique. Elle est la preuve qu’une femme libre peut forcer deux nations à regarder leurs promesses en face.
James Baldwin débarque à Paris le 11 novembre 1948 : il a vingt-quatre ans, quarante dollars en poche. Il fuit un pays où il est doublement assigné : noir et homosexuel. C’est en France qu’il achève ses premiers grands livres ; c’est de France qu’il regarde le mieux son pays : « C’est en France que je suis devenu américain », dira-t-il. Il meurt en 1987 à Saint-Paul-de-Vence. Il y vivait depuis dix-sept ans.

Angela Davis, elle, apprend la France avant que la France ne l’adopte. Étudiante à Paris en 1963-1964, elle perfectionne un français qu’elle parlera toute sa vie. Lorsqu’elle est arrêtée en 1970, la France se mobilise comme pour une des siennes. Comités de soutien, « Free Angela » sur les murs, chanson des Rolling Stones : tout Paris suit l’affaire. Son acquittement, en juin 1972, est fêté comme une victoire locale. Jane Fonda fait le chemin inverse. Mariée en 1965 au cinéaste Roger Vadim, elle devient l’héroïne de Barbarella en 1968. Au contact des mobilisations contre la guerre du Vietnam, la fille d’Hollywood se politise en partie en France. Elle rentre ensuite défier l’Amérique. Son voyage à Hanoï, en 1972, la divise encore.
Quatre trajectoires, une leçon : la France a souvent aimé dans l’Amérique dissidente une liberté que l’Amérique officielle refusait encore à ses propres citoyens. Et l’Amérique, en retour, a souvent trouvé en France le miroir qui lui permettait de se voir.
Jackie et Grace : le beau malentendu
Deux Américaines, dans ces mêmes années, semblent incarner le rêve inverse : celui d’une Amérique amoureuse de la vieille Europe. Jacqueline Bouvier Kennedy d’abord. Nom français, année étudiante à Paris en 1949-1950, français parlé avec l’accent des pensionnats : tout y est. Sa visite d’État au printemps 1961 tourne au sacre. De Gaulle est conquis, la foule scande son prénom. Kennedy se présente à la presse comme « l’homme qui a accompagné Jacqueline Kennedy à Paris ». Elle fait venir un chef français à la Maison Blanche. Elle se lie à André Malraux. Elle obtient de lui le prêt de la Joconde à Washington, au cours de l’hiver 1962-1963. La First Lady la plus francophile de l’histoire, dit-on alors.

La suite est plus piquante et il faudra un demi-siècle pour la découvrir. Dans des entretiens enregistrés en 1964, puis publiés seulement en 2011, Jackie étrille de Gaulle. Elle le juge « rancunier » et plein de ressentiment. Elle va plus loin : « Je déteste les Français. Ils ne sont pas très gentils, ils ne pensent qu’à eux. » La femme que la France croyait sienne ne l’aimait pas tant que ça. Le beau malentendu franco-américain tient dans cette phrase restée cinquante ans sous scellés. On peut porter un nom français, éblouir Paris et chérir sa culture. On peut aussi exaspérer, en privé, tout ce que ce pays a de trop sûr de lui.
Grace Kelly, elle, épouse littéralement le mythe. En marge du Festival de Cannes 1955, Paris Match organise sa rencontre avec le prince Rainier III. La scène se joue le 6 mai, au palais de Monaco. Un an plus tard, en avril 1956, le « mariage du siècle » transforme la star oscarisée de Hollywood. Elle devient princesse d’un rocher francophone, décor de son film La Main au collet. Jusqu’à sa mort en 1982, elle incarne une autre vérité de la relation. L’Amérique aussi a besoin de rêver l’Europe. C’est souvent par la France, sa langue et sa Riviera, que ce rêve passe.

Concorde, la vitesse du prestige
Il y eut même un moment où l’Europe crut battre l’Amérique sur son terrain favori : la modernité. Le Concorde naît d’un accord franco-britannique de 1962. Il entre en service en 1976. Le 22 novembre 1977, il inaugure la liaison Paris-New York : 3 h 39 de traversée, deux fois la vitesse du son. Le Spirit of Saint Louis de Lindbergh avait mis plus de trente-trois heures cinquante ans plus tôt. Il aura d’abord fallu forcer la porte. Jugé trop bruyant par les riverains de l’aéroport Kennedy, l’avion doit attendre. Il obtient le droit d’atterrir après une bataille judiciaire remportée devant la Cour suprême.

Concorde dit tout d’une certaine idée européenne de la modernité : l’exception, l’élégance, la prouesse. Elle s’oppose à la modernité de masse américaine. Magnifique et économiquement fragile : l’appareil est retiré du service en 2003. C’est aussi l’année où des cafétérias du Congrès américain rebaptisent les frites. La Silicon Valley sera moins gracieuse que le grand oiseau blanc, mais infiniment plus rentable. Sur ce point, l’Amérique a gagné la manche.
De l’Irak aux écoutes : la fissure
Car pendant que les icônes circulaient, le socle politique se fissurait. L’année charnière est 2003. Le 14 février, au Conseil de sécurité, Dominique de Villepin refuse au nom de la France la guerre annoncée en Irak : « c’est un vieux pays, la France, d’un vieux continent comme le mien, l’Europe » ; il récolte des applaudissements rarissimes en ce lieu. Washington répond par le mépris : la France de Chirac est rangée dans la « vieille Europe » raillée par Donald Rumsfeld ; les cafétérias de la Chambre des représentants rebaptisent les french fries en « freedom fries » ; le vin français subit des boycotts symboliques. L’Amérique de Bush fils découvre que son plus vieil allié sait dire non ; la France découvre le prix du non.
L’ère Obama ressemble à une réconciliation : dîner d’État pour François Hollande en 2014, embrassades transatlantiques. L’apaisement était de surface : le 23 juin 2015, WikiLeaks révèle, via Libération et Mediapart, que la NSA a intercepté les communications de trois présidents français : Chirac, Sarkozy, Hollande ; au moins de 2006 à mai 2012, c’est-à-dire sous Bush puis sous Obama. L’ambassadrice américaine est convoquée ; Washington assure ne plus cibler le président français. L’épisode, venu après les révélations Snowden sur le téléphone d’Angela Merkel, laisse une leçon glaçante : l’amitié affichée n’excluait pas la surveillance : pratique dont, il est vrai, aucun grand service de renseignement, français compris, n’a le monopole.
Puis vient la rupture de ton. En février 2017, devant la conférence conservatrice CPAC, Donald Trump lâche : « La France n’est plus la France », à propos du terrorisme. Suivent le retrait de l’accord de Paris sur le climat, les taxes sur l’acier européen, les menaces sur le vin et la taxe numérique ; et pourtant, la même année, une parenthèse presque tendre : invité d’honneur du défilé du 14 Juillet 2017, Trump repart ébloui par la puissance mise en scène sur les Champs-Élysées.

La preuve que la dérive dépasse les personnes arrive sous Joe Biden : en septembre 2021, l’alliance AUKUS prive brutalement la France d’un contrat de sous-marins australien de plusieurs dizaines de milliards d’euros, négocié dans son dos. Paris rappelle son ambassadeur à Washington — du jamais-vu depuis le début de la relation diplomatique, en 1778. Biden concédera une gestion « maladroite ». Le second mandat Trump, à partir de 2025, généralise les droits de douane, met l’OTAN sous pression et divise les alliés sur l’Ukraine. Bush, Obama, Trump, Biden, Trump encore : quatre styles, une même pente. Ce n’est plus une brouille, c’est une tendance.
2026, célébrer une Amérique qui se dispute son récit
Le 250e anniversaire tombe donc dans un moment étrange : l’Amérique fête sa naissance sans s’accorder sur son histoire. Les Freedom Trucks, six musées itinérants de l’initiative Freedom 250 soutenue par la Maison-Blanche, qui sillonnent le pays, présentent la fondation comme un « don de Dieu » ; une partie de la presse et des historiens américains y voit un récit national aseptisé, expurgé de l’esclavage et des conquêtes. La question qui traverse ce 4 Juillet est au fond très simple : comment une nation célèbre-t-elle sa liberté quand elle ne s’entend plus sur ce que sa liberté a coûté et à qui ?
La France serait mal venue de sourire. Elle se dispute elle-même sur ses statues, son passé colonial, son roman national et ce que l’école doit en dire. La différence est de style, pas de nature : l’Amérique met en scène ses fractures au format écran géant ; la France les instruit en tribunes, en colloques et en commissions. Des deux côtés de l’Atlantique, le récit de la liberté est devenu un champ de bataille intérieur. C’est peut-être, paradoxalement, ce que les deux pays ont aujourd’hui de plus en commun.
Rester proches, ou pas
Reste la question d’intérêt, qu’il faut poser froidement. La France est-elle toujours amie avec les États-Unis ? Et gagne-t-elle à l’être ? Le dossier « pour » est massif. Les États-Unis figurent au premier rang des investisseurs étrangers en France et comptent parmi ses tout premiers clients hors Union européenne ; les entreprises françaises emploient des centaines de milliers de personnes outre-Atlantique et réciproquement. En matière de sécurité, la coopération du renseignement, intensifiée après les attentats de 2015, a une valeur que les brouilles diplomatiques n’ont jamais entamée ; l’OTAN demeure l’assurance-vie militaire de l’Europe. Ajoutons l’espace, la santé, la recherche et un marché américain décisif pour le cinéma, le luxe et la création française.
Le dossier « contre » n’est pas mince. L’extraterritorialité du droit américain a coûté à BNP Paribas 8,9 milliards de dollars d’amende en 2014 ; elle a pesé sur la vente de la branche énergie d’Alstom à General Electric la même année ; la dépendance numérique — cloud, plateformes, systèmes d’exploitation — fait débattre la France de souveraineté sur des infrastructures américaines ; AUKUS a montré que Washington sacrifie sans état d’âme les intérêts français quand sa stratégie l’exige. D’où la tentation, récurrente, de la distance : une Europe stratégiquement autonome, des partenariats diversifiés, une relation transatlantique ramenée au strict nécessaire.
L’arbitrage honnête tient en une phrase de la diplomatie française elle-même : « alliés, mais pas alignés ». La géographie des intérêts plaide pour de bons termes ; l’expérience des vingt dernières années plaide pour de bons termes sans naïveté. La distance pure a un coût — commercial, sécuritaire, culturel — que la France paierait plus cher que l’Amérique. La proximité pure a un prix — l’alignement — que la France a toujours refusé de payer. Tout l’enjeu est entre les deux.
Les chemins de l’apaisement
Si l’on choisit la réconciliation, les pistes existent et certaines sont déjà sur la table. La première est la diplomatie de la mémoire : le 250e anniversaire, l’exposition La Fayette, Versailles, les plages de Normandie offrent un calendrier tout prêt de rendez-vous ; les deux pays s’y rappellent pourquoi ils se doivent quelque chose ; c’est précisément ce que Paris fait en 2026 en s’associant aux célébrations malgré les différends.
La deuxième est de traiter les contentieux par des mécanismes plutôt que par l’escalade : la trêve conclue en 2021 dans le conflit Airbus-Boeing, après dix-sept ans de guerre de subventions, le prouve ; même les querelles les plus enkystées se négocient. Le même pragmatisme peut s’appliquer aux droits de douane, à la fiscalité du numérique, à la régulation de l’intelligence artificielle ; l’Europe et l’Amérique ont plus à perdre l’une sans l’autre que l’une contre l’autre.
La troisième serait de clarifier enfin la défense : un pilier européen assumé au sein de l’OTAN, qui réponde à la demande américaine de partage du fardeau ; un pilier qui donne corps à l’autonomie réclamée par Paris ; la seule formule qui réconcilie les deux obsessions. La quatrième, plus discrète : des règles écrites entre alliés sur le renseignement, dont l’affaire des écoutes a montré qu’elles manquaient cruellement. La cinquième, enfin, la plus sûre : la jeunesse et la culture ; bourses, universités, résidences d’artistes, tout ce tissu discret qui a survécu à toutes les brouilles depuis 1778.
À 250 ans, l’Amérique n’est plus la jeune république que la France a aidée à naître ; elle est une puissance-monde, admirée, contestée, parfois inquiétante. Mais les trois figures de cette histoire n’ont pas fini leur service. La Fayette dit que la liberté est un engagement. Lady Liberty, qu’elle est un symbole qui n’appartient à personne. Joséphine Baker, qu’elle se vit, se chante et se paie. Entre la France et l’Amérique, l’amitié n’a jamais été l’absence de désaccord : c’est une conversation de deux siècles et demi entre deux peuples ; ils prétendent chacun aimer la liberté ; et ils passent leur histoire à se demander lequel des deux l’a le mieux comprise.