
Sous les lambris de la salle Lamartine, le 10 décembre 2025, Delphine Ernotte Cunci affronte quatre heures et demie d’interrogations sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public. Présidée par Jérémie Patrier-Leitus, aiguillonnée par le rapporteur Charles Alloncle, la séance met à l’épreuve la doctrine du service public. Le lecteur y trouvera les faits, les chiffres et les enjeux politiques qui dessinent l’avenir de France Télévisions. Grand oral décisif pour l’avenir de l’audiovisuel public, entre régulation, finances et réforme de l’audiovisuel public.
L’audition qui cristallise une décennie de débats
Dans la salle Lamartine de l’Assemblée nationale, en cette fin d’après-midi du 10 décembre 2025, le tempo s’impose immédiatement. La présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte Cunci, s’assied, ajuste ses notes, puis s’installe dans la durée. Elle le dit sans hausser le ton : « Moi, j’ai tout mon temps, on peut y passer la soirée si vous voulez. ». Une manière de poser le cadre d’une longue audition, plus de quatre heures et demie de questions et répliques. La stratégie de la réflexion calme répond aux assauts d’un rapporteur décidé à forcer l’aveu. À ses côtés, Christophe Tardieu, directeur général du groupe, est également interpellé. En face, une commission d’enquête au large spectre : neutralité, fonctionnement et financement de l’audiovisuel public. Au pupitre, Jérémie Patrier-Leitus, député Horizons, préside et rappelle que l’exercice n’est pas un tribunal.

Dans la lumière crue des caméras, le rapporteur Charles Alloncle, député de l’Hérault, assume une méthode de réquisitoire. Les cinquante questions annoncées se déploient comme une liste accusatoire : dépenses de réception, nuitées contestées, rémunérations des dirigeants, supposés emplois fictifs, ligne éditoriale des antennes, jusqu’à la liste de programmes de FranceTV Slash épinglés comme « woke ». La mécanique est huilée, ponctuée de reprises sur les réseaux, à la recherche de la séquence qui fera foi. Delphine Ernotte répond longuement, parfois en bottant en touche sur les cas individuels, souvent en replaçant les chiffres et les règles ; elle défend une neutralité qualifiée d’« exigence absolue » et rappelle la vocation universelle du groupe.
Une scène de théâtre politique
Le décor est connu, mais la pièce se joue avec une intensité rare. Jérémie Patrier-Leitus coupe les débordements, Charles Alloncle relance, des élus de tous bords s’échauffent. On entend des « la honte ! » à la lecture des intitulés des programmes de Slash ; on voit, surtout, une bataille de définitions. Que signifie neutralité dans un paysage bouleversé par la montée des chaînes d’opinion ? Jusqu’où va l’impartialité quand l’offre d’information s’étire entre la vérification de faits et le débat clivant ? La vérification de faits est essentielle, mais le débat de plateau peut influencer la perception de l’impartialité. À la table des témoins, Delphine Ernotte distingue les métiers. France Télévisions n’est pas CNews, dit-elle, et le redira. Elle ne moralise pas, insiste-t-elle : elle décrit un modèle éditorial. L’un prétend à la représentation pluraliste des points de vue, l’autre revendique une grille d’opinion. Nommer n’est pas condamner, résume-t-elle. Le droit, selon elle, gagnerait à reconnaître ces modèles afin de clarifier les obligations sans confondre les genres.
Sous les lambris, le rapport de forces affleure. UDR, RN, LFI, MoDem, élus du centre et de la gauche : l’alignement n’est pas symétrique, mais la ligne de crête, elle, est claire. Les uns veulent « faire rendre des comptes » au service public et l’amener à confesser un tropisme idéologique. Ils souhaitent même réduire son périmètre. D’autres redoutent des attaques contre les médias publics, une institution tenue pour essentielle au pluralisme. Le débat sur la privatisation glisse comme une ombre portée. À court terme, la commission promet un rapport au printemps 2026. À moyen terme, elle influence déjà les arbitrages d’un secteur en tension. Cela se situe entre réformes structurelles et fusion envisagée des entités publiques. En outre, il y a une contraction des moyens.
France Télévisions, entre déontologie et erreurs reconnues
La présidente déroule sa défense. La transparence serait la règle, l’équilibre des opinions un devoir, les sanctions internes un garde-fou. Une seule sanction de l’Arcom a frappé le groupe durant ses deux premiers mandats : un sujet à Nice en 2016, tard dans la nuit, où un témoin avait été interrogé au chevet du corps de sa femme. Récemment, une mise en garde a été notifiée après un bandeau mal rédigé sur les otages palestiniens. Delphine Ernotte ne minimise pas ces épisodes ; elle en fait des exemples d’apprentissage. Elle annonce, surtout, la création d’une direction transversale de la déontologie, chargée d’aligner les standards des magazines produits en interne et des productions externes. Il s’agit de mettre au même niveau d’exigence des formats d’information pour des écosystèmes parfois distincts. Cela inclut la rédaction nationale ainsi que les cases déléguées.
Ce rappel déontologique n’est pas un détail. Il touche au cœur du contrat démocratique liant les citoyens à leur audiovisuel public. Dans l’architecture française, France Télévisions a été conçue comme un contrepoids aux logiques de concentration. En outre, elle s’oppose à la captation d’audience par la polémique. Le pluralisme ne se décrète pas, il s’organise : diversité des invités, contradiction assumée, vérification des faits, traçabilité des corrections. En creux, la joute du jour renvoie au temps long du reportage, aux régions qui irriguent l’antenne, aux formats culturels et aux soirées documentaires qui ne cèdent pas au bruit du cycle court.
FranceTV Slash : l’offensive et la bataille des mots
La séquence la plus bruyante aura été cette salve sur FranceTV Slash, la plateforme jeunesse du groupe, destinée aux adolescents et jeunes adultes. Le rapporteur égrène une liste, parle de « privilège blanc », de mégenrage, de sexualité, va jusqu’aux spectres du « porno trans ». Dans la salle, cela gronde. Delphine Ernotte assume. Elle rappelle que ces programmes répondent aux questions de génération qui surgissent à l’âge des bascules : corps, identité, relations, dangers en ligne. Informer n’est pas prescrire ; expliquer n’est pas militer. La pédagogie peut heurter lorsqu’elle aborde des mots sensibles au débat public. Cependant, elle reste une mission du service public. Sur ce terrain, la présidente opte pour la clarté. En effet, elle sait que la polémique visera son extrait et ses dix secondes.
Plus profondément, une autre bataille s’esquisse : celle des algorithmes. La chaîne d’opinion vit de la boucle brève et de la fidélisation par l’indignation. L’audiovisuel public, lui, porte l’obligation d’accessibilité et la diversité des publics : jeunesse connectée, seniors attachés au linéaire, foyers modestes pour lesquels l’information gratuite hors abonnement constitue une respiration civique. Dans cet équilibre, Slash est un laboratoire. Il expose des fragilités et des réussites, des choix éditoriaux perfectibles, mais il rappelle que ne pas parler aux jeunes, ce serait les abandonner à d’autres écosystèmes moins soucieux d’outils critiques.
La querelle des chiffres et la régulation financière
Viennent les chiffres, leur froideur utile, leur plasticité redoutable. Delphine Ernotte met en avant des « efforts massifs ». À euros constants, France Télévisions coûterait environ 500 millions d’euros de moins par an aux Français qu’en 2015. Entre 2017 et 2023, les effectifs auraient reculé d’environ 10 %. Charles Alloncle s’attarde pourtant sur des lignes de dépenses : achats alimentaires pendant le Covid, frais d’hôtel, réceptions. La présidente répond, décrit des paniers-repas pour des salariés mobilisés, renvoie aux procédures internes et aux contrôles multiples. Elle précise que tout salaire supérieur à 100 000 € est visé par Bercy, indique une rémunération d’environ 400 000 € bruts annuels pour sa propre fonction, rappelle la tutelle de l’État sur les arbitrages. Le président de la 3ᵉ chambre de la Cour des comptes, Nacer Meddah, a dressé quelques jours plus tôt un diagnostic sévère sur la situation financière ; l’échange avait alors viré à la passe d’armes. Cette fois, la prudence domine : pas de triomphalisme, pas de mea culpa spectaculaire, mais la promesse d’ajustements et la mention d’un équilibre en 2026 jugé difficile sans priorisations claires.
Un autre point électrique vrille l’air : un courriel supposé qu’aurait adressé Christophe Tardieu à la Cour des comptes pour décaler la publication d’un rapport critique. La Cour nie catégoriquement avoir reçu un tel message. Christophe Tardieu dit n’en avoir retrouvé aucune trace. Le rapporteur insiste, revient en fin de séance. La présidente ne s’emporte pas. Elle demande que tout document, s’il existe, soit authentifié. Dans un espace public sursaturé par les captures d’écran, cette scène agit à la fois comme symptôme et avertissement : la preuve n’est pas le bruit qu’on fait autour d’elle.
CNews, pluralisme et loi à écrire
Le nœud théorique, ce soir-là, est une phrase simple. « CNews est une chaîne d’opinion », répète Delphine Ernotte. Elle n’en tire aucune condamnation morale, elle en déduit une conséquence légale : la loi gagnerait à nommer et définir ce modèle, pour en encadrer les obligations spécifiques sans les confondre avec celles du service public. Ce n’est ni une interdiction ni une tentative d’affaiblissement de la concurrence. C’est une demande de lisibilité. Dans l’écosystème français, les radios d’opinion existent depuis longtemps, la presse d’opinion aussi. La télévision a longtemps résisté à cette catégorie. Elle y est désormais exposée. Le pluralisme s’entend alors comme un pluralisme des modèles, à condition que le public sache qui parle, au nom de quoi et sous quelles garanties.
Le propos touche une corde sensible. Pour les soutiens d’Éric Ciotti et de l’UDR, point n’est besoin de reconnaissance : France Télévisions serait déjà, selon eux, une chaîne engagée en faveur d’un camp. Pour la gauche et le centre, l’enjeu est différent. En effet, ils doivent préserver une maison commune accueillant tout le débat national. Le journalisme de service public, tel qu’il s’y définit, n’est pas l’effacement des opinions ; c’est la mise en scène équitable de leur confrontation, sous l’œil d’une déontologie explicite et contrôlée.
Ce que la commission d’enquête peut changer
La commission d’enquête a été lancée le 25 novembre 2025. Elle a enchaîné des auditions les 9 et 10 décembre, prolongées par celle de Delphine Ernotte le 10 décembre. La semaine suivante, Sibyle Veil doit être entendue, puis Adèle Van Reeth, Thomas Legrand et Patrick Cohen. Le rapport du rapporteur est attendu au printemps 2026. Sa portée est politique avant d’être juridique. Il peut préempter un agenda législatif, nourrir des propositions sur la gouvernance de l’audiovisuel public, remettre sur la table l’idée d’une privatisation partielle ou totale, encourager une fusion ou une holding commune des médias publics. Il peut aussi recommander une définition légale des chaînes d’opinion et un ajustement des règles de pluralisme.

Pour le public, l’impact est tangible. Qui finance quoi ? Pour quelles missions ? Le service public assume des coûts non rentables à court terme : information locale, culture, éducation aux médias, sport amateur, accessibilité aux personnes en situation de handicap. Cette écologie éditoriale a un prix que l’on peut contester, mais qui répond à une obligation démocratique. À l’inverse, l’audiovisuel privé d’opinion opère différemment. Il fonctionne sur des économies d’antenne plus resserrées et une monétisation agressive. De plus, il est piloté par l’audience instantanée. Entre les deux, le téléspectateur navigue. La commission ne tranchera pas seule ce choix, mais elle organise le rapport de force qui l’entoure.
Delphine Ernotte, portrait en situation
Au fil des heures, Delphine Ernotte tient la ligne. Ni posture martiale, ni fausse componction. Une pédagogie qui prend son temps, un refus d’entrer dans les duels verbaux. Elle assume des erreurs, défend l’indépendance des rédactions, insiste sur la régulation comme protection. Elle cite Bercy pour les salaires, la Cour des comptes pour le diagnostic, l’Arcom pour la sanction de 2016 et la mise en garde récente. Elle rappelle enfin qu’un média public n’est pas un média d’État : il vit sous contrôle, mais il respire par la distance avec le pouvoir. Cette distance, disputée, constitue l’axe véritable de l’audition.
Devant la commission, cette femme reconduite au printemps 2025 pour un troisième mandat par l’Arcom avance sans s’excuser de gouverner une maison contestée et regardée.Elle sait que son calme sera interprété différemment. Certains le verront comme une défense dilatoire, mais d’autres y verront la preuve d’une maîtrise. Elle sait, surtout, que la séquence déborde l’enceinte parlementaire : elle se rejoue sur les plateaux, les réseaux, dans le pays où la défiance face aux médias ne décroît pas. La phrase de début de séance, « on peut y passer la soirée », résonne alors comme une déclaration programmatique : prendre le temps est une manière de reprendre la main. Dès la semaine suivante, la commission doit entendre Radio France et plusieurs figures éditoriales ; le rapport attendu au printemps 2026 fixera le cadre des années à venir.
Commission d’enquête : cadre et calendrier
La commission d’enquête, née le 25 novembre 2025 par droit de tirage du groupe UDR conduit par Éric Ciotti, mène des auditions publiques non judiciaires, comme le rappelle Jérémie Patrier-Leitus. Le rapporteur, Charles Alloncle, assume une approche accusatoire. La Cour des comptes a livré un constat sévère ; France Télévisions invoque sa trajectoire d’économies. L’épisode du courriel prétendument adressé à la Cour reste non étayé ; la Cour et l’intéressé le démentent. Les auditions se poursuivent jusqu’au printemps 2026, échéance à laquelle un rapport est attendu.