À la Mostra de Venise 2025, Emma Stone irradie : mode, mythe et vertige conspirationniste dans ‘Bugonia’

Lido, 28 août 2025 : Emma Stone aimante la Mostra de Venise. Robe Louis Vuitton, rose poudré et spirales argentées. Avant la séance de ‘Bugonia’, le tapis rouge raconte déjà. À l’intérieur, l’ovation frôle sept minutes.

Au Lido, le 28 août 2025, Emma Stone présente avec Yorgos Lanthimos Bugonia en compétition officielle à la Mostra de Venise. Robe Louis Vuitton, crâne rasé à l’écran, elle aimante le tapis rouge avant une ovation d’environ sept minutes. Remake de Save the Green Planet!, fable conspirationniste, le film mêle humour noir et vertige politique. Venise découvre une actrice qui met son image en jeu.

Mostra de Venise : un tapis rouge aux allures d’entrée en scène

Venise, 28 août 2025. Elle apparaît comme on prend la parole : Emma Stone, 36 ans, traverse la passerelle du Palazzo del Cinema sans forcer l’effet. Robe Louis Vuitton (elle est ambassadrice de la maison), rose poudré, buste architecturé, tulle brodé, spirales argentées ; un volume de jupe tenu, presque un nuage maîtrisé. Le glamour n’écrase pas le corps : il le sculpte, l’aère, l’expose au jeu des flashs. L’image circule, aussitôt, comme une promesse. Louis Vuitton liste l’actrice parmi ses ambassadrices : https://www.louisvuitton.com.

Ce soir-là, la mode n’est pas accessoire : elle installe le récit. Le vêtement, chez Stone, a toujours été une ponctuation – on l’a vu aux Golden Globes, janvier 2025, lorsqu’elle dévoilait une pixie cut qui troquait la chevelure star contre l’idée de personnage. Voir Vogue pour l’apparition aux Globes : https://www.vogue.com/article/emma-stone-pixie-cut-golden-globes-2025.

Quatrième pas de deux avec Yorgos Lanthimos. ‘Bugonia’ réinvente ‘Save the Green Planet!’. Complotisme, humour noir, corps en apnée. Stone captive dans la peau d’une PDG assiégée.
Quatrième pas de deux avec Yorgos Lanthimos. ‘Bugonia’ réinvente ‘Save the Green Planet!’. Complotisme, humour noir, corps en apnée. Stone captive dans la peau d’une PDG assiégée.

Bugonia, le nouveau film avec Emma Stone à la Mostra de Venise

Quatrième rendez-vous avec Yorgos Lanthimos après The Favourite, Poor Things et Kinds of Kindness, Bugonia est le remake anglophone de Save the Green Planet! (2003) du Coréen Jang Joon-hwan. Deux jeunes hommes, nourris de théories du complot, kidnappent la PDG d’un géant pharmaceutique – Michelle. Ils sont persuadés qu’elle est une extraterrestre chargée de détruire la Terre. Distribution : Emma Stone ; Jesse Plemons ; Aidan Delbis ; Alicia Silverstone ; Stavros Halkias. Contexte : Bugonia sur : Wikipédia) ; fiche du film sud-coréen : Save the Green Planet!.

On retrouve la grammaire du cinéaste : cadres serrés, humour noir, cruauté cérémonielle. La photographie de Robbie Ryan, le montage de Yorgos Mavropsaridis, la partition de Jerskin Fendrix et le dessin sonore de Johnnie Burn affûtent une sensation de proximité presque animale.

Quand l’ovation mesure l’électrochoc

À Venise, la métrique des applaudissements vaut baromètre – relatif, certes, mais parlant. Bugonia a récolté entre six et sept minutes d’ovation selon les médias présents, une ferveur qui dit autant l’adhésion que le trouble. Elle est de ces ovations ambivalentes : mélange d’euphorie cinéphile et de sidération, typique d’un festival où le spectaculaire croise la mise en crise.

Le titre comme programme : d’où viennent les abeilles ?

Le mot « bugonia » renvoie à une croyance antique : des abeilles nées de la dépouille d’un bœuf. Une fiction agronomique détaillée par Virgile dans les Géorgiques, reprise par la tradition savante. Le film joue de ce mythe de régénération – l’horreur ramenée au cycle, la vie arrachée à la putréfaction. Ce n’est pas de l’ésotérisme pour initiés : c’est une métaphore. De la terre contre le mensonge, des communautés humaines face aux narrations délirantes qui les traversent.

Une actrice qui met son image en jeu

La transformation structure le film autant que le parcours de Stone. Elle l’a confirmé : elle s’est réellement rasé la tête devant la caméra, sans truquage numérique, pour une scène d’enlèvement. La scène a été filmée dans l’habitacle d’un 4×4. C’était un geste d’actrice, mais aussi une manière de désacraliser la star. « Le premier shampoing après s’être rasée ? Incroyable », confie-t-elle dans son entretien de couverture pour Vogue, où l’on apprend qu’elle a, en amont, passé la tondeuse à son réalisateur, Lanthimos, en jeu d’échauffement.

Pour le rôle, elle se rase réellement le crâne. Geste frontal, sans effets, dans l’habitacle d’un 4x4. ‘Le premier shampoing après ? Incroyable.’ L’image star s’efface au profit du personnage.
Pour le rôle, elle se rase réellement le crâne. Geste frontal, sans effets, dans l’habitacle d’un 4×4. ‘Le premier shampoing après ? Incroyable.’ L’image star s’efface au profit du personnage.

Ce rasage, Stone l’inscrit dans une réflexion plus vaste : la frontière entre moi et moi public, la duplicité nécessaire aux existences hyper-exposées. À Venise, elle lâche une petite bombe sous forme de boutade sérieuse : « Oui, je crois aux extraterrestres ». Ce n’est pas pour flatter l’imaginaire du film. C’est plutôt pour rappeler un point important à la manière de Carl Sagan. En effet, se croire seuls dans l’univers relève d’une illusion selon elle.

À la Mostra de Venise, elle assume : elle croit aux extraterrestres. Clin d’œil à Carl Sagan, mesure et malice. La fable interroge nos croyances autant que la peur. Et si le monstre venait surtout du récit ?
À la Mostra de Venise, elle assume : elle croit aux extraterrestres. Clin d’œil à Carl Sagan, mesure et malice. La fable interroge nos croyances autant que la peur. Et si le monstre venait surtout du récit ?

Entre fiction et fait divers : l’ombre Mangione

Depuis Telluride, Emma Stone a souligné un télescopage troublant : l’intrigue de Bugonia et l’assassinat du PDG de UnitedHealthcare, Brian Thompson, le 4 décembre 2024, dont est accusé Luigi Mangione. On ne force pas le parallèle – le film n’est pas un décalque – mais le climat est là : violence politique, ressentiment contre les industries de la santé, rhétorique complotiste.

Ce qui intéresse Lanthimos, c’est moins la thèse que l’errance des croyances : comment un récit « fait système » et finit par dévorer celles et ceux qui y adhèrent. Dans Bugonia, l’apiculteur n’est pas un cliché de « fou dangereux », mais un croyant du doute, pris dans une logique qui se referme.

L’art de l’étrangeté : les motifs Lanthimos

De Dogtooth à Poor Things, Lanthimos travaille la défamiliarisation : gestes ralentis, corps entravés, protocoles absurdes. Ici, il intègre une dimension managériale avec la PDG et une perspective écologique incluant les abeilles et le miel. Par ailleurs, le bruit des ruches emplit l’espace, enrichissant cette couche écologique. En outre, une dimension médiatique s’ajoute : le film est saturé d’écrans et de fragments de messages. De plus, des flux complètent cet univers médiatique. La violence n’y a pas la spectaculaire complaisance des blockbusters : elle dérange parce qu’elle est procédurale, administrée, presque bureaucratique.

Face à cela, Emma Stone invente une présence à la fois proie et metteur en scène de sa proie : la voix se brise, le regard défie, l’ironie revient comme une respiration. On sait depuis La La Land (Oscar 2017) et Poor Things (Oscar 2024) combien l’actrice sait déplacer son image. Ici, elle la met à nu, littéralement.

Le tapis rouge comme contre-champ

On aurait tort de séparer la robe du rôle. Le rose poudré de Louis Vuitton et l’architecture du buste révèlent une esthétique particulière. De plus, la grâce sans mièvrerie évoque un cinéma audacieux. En effet, ce cinéma n’a pas peur du beau, même lorsqu’il s’associe au grotesque. La mode chez Stone (et son long compagnonnage avec Nicolas Ghesquière) n’est pas l’échappée mondaine d’une artiste « sérieuse » : c’est une discipline du cadre.

De la pixie cut des Globes au dépouillement du film. Même ligne : élaguer, révéler, oser. Sortie US le 24 octobre 2025 (limitée), puis le 31 octobre (large). France : 26 novembre 2025.
De la pixie cut des Globes au dépouillement du film. Même ligne : élaguer, révéler, oser. Sortie US le 24 octobre 2025 (limitée), puis le 31 octobre (large). France : 26 novembre 2025.

Ce que Bugonia raconte de nous

Au cœur du dispositif, deux gestes : raconter et croire. Raconter, c’est ordonner les faits, dompter l’inquiétude ; croire, c’est parfois se soumettre à une fable qui rassure parce qu’elle explique tout. Le complotisme tel que le filme Lanthimos n’est ni une anecdote ni une thèse : c’est un affect contemporain. Bugonia en exagère la forme pour en exposer la mécanique, et, en retour, Stone en donne la contre-image : un visage rasé, désarmé, qui tient par le jeu.

Deux Oscars plus tard, elle change encore de peau. Jeu nerveux, ironie tendre, regard qui dévie. Mode et cinéma dialoguent au cordeau. Venise en fait la preuve, sans démesure.
Deux Oscars plus tard, elle change encore de peau. Jeu nerveux, ironie tendre, regard qui dévie. Mode et cinéma dialoguent au cordeau. Venise en fait la preuve, sans démesure.

Dernière bobine

On sort de Bugonia avec des images entêtantes : un bruit d’ailes, un cuir de banquette piqué de cheveux, une spirale rosée qui, quelques heures plus tôt, tournoyait sur la robe. À Venise, cette année, le style et le cinéma n’étaient pas séparés par un couloir : ils se répondaient. Reste à voir comment, d’ici octobre-novembre 2025, la fable voyagera – et si l’ovation, six ou sept minutes peu importe, partage ou divise. C’est la loi des contes : ils se racontent toujours au présent.

Cet article a été rédigé par Pierre-Antoine Tsady.