À VivaTech, Édouard Philippe veut faire de l’IA un test de crédibilité présidentielle pour 2027

Édouard Philippe à Deauville en 2020, face aux photographes, dans une image de responsable public déjà installé dans le paysage national. Le portrait accompagne une séquence où son pari IA devient un marqueur de 2027. Crédits : Georges Biard / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Crédits : Georges Biard / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Édouard Philippe a profité de VivaTech, mercredi 17 juin 2026 à Paris, pour installer l’intelligence artificielle dans son début de programme présidentiel. Le candidat d’Horizons promet des investissements, une commande publique européenne et une souveraineté du calcul. Son discours reste toutefois à éprouver par un chiffrage complet, un calendrier et des instruments politiques précis.

Une visite de salon devenue séquence de campagne

À VivaTech, Édouard Philippe cherchait moins à visiter un salon qu’à tester une posture de candidat. D’après Le Monde, l’ancien premier ministre a défendu une accélération du marché européen des capitaux. Il a aussi plaidé pour un recours plus offensif à la commande publique afin de financer l’intelligence artificielle. Autrement dit, il a tenté de transformer un thème technologique en démonstration de crédibilité économique.

Le contexte sert cette stratégie. La 10e édition de VivaTech se tient du 17 au 20 juin 2026 à Paris Expo Porte de Versailles. L’IA, la robotique et la souveraineté numérique y occupent le centre de l’affiche. Le Gouvernement y met aussi en avant France 2030. Cela oblige le candidat à préciser ce qu’il ajoute à une politique industrielle déjà installée.

Pour Édouard Philippe, l’enjeu est donc politique. Candidat déclaré à la présidentielle de 2027, maire du Havre et fondateur d’Horizons, il veut parler aux entrepreneurs. Il cherche aussi à ne pas se limiter à l’héritage macroniste de la start-up nation. La présence à ses côtés de Nathalie Kosciusko-Morizet, revenue dans le jeu politique pour le soutenir, ajoute un signal. Il veut entourer son offre d’une compétence numérique identifiable, sans se présenter lui-même comme technicien.

Un programme IA autour de trois leviers

Le socle le plus précis de sa doctrine figure dans l’entretien accordé à Maddyness, publié deux jours avant l’article du Monde. Édouard Philippe y décrit l’IA comme une infrastructure critique, au même titre que l’électricité ou Internet. Sa priorité affichée est double. Il veut maîtriser les modèles et la puissance de calcul. La France et l’Europe dépendraient ainsi moins d’acteurs américains ou chinois.

Cette logique passe d’abord par le financement. Le candidat défend la mobilisation de l’épargne européenne et la création de fonds de pension plus profonds en France. Il propose aussi un « livret capital France » et une véritable union des marchés de capitaux à l’échelle européenne. L’idée est classique dans les milieux économiques. Elle devient ici un argument de campagne. Sans capital patient, les entreprises européennes d’IA risquent de rester dépendantes de financeurs ou d’infrastructures étrangères.

Deuxième levier : la commande publique. Édouard Philippe propose de soutenir les champions européens, Mistral en tête, par les achats de l’État et des collectivités. Il évoque aussi un Buy European Tech Act et des marchés technologiques européens. Ces outils permettraient de grouper les achats dans l’IA, le véhicule autonome ou la cybersécurité. La proposition pose immédiatement deux questions. Quels critères de préférence européenne seraient compatibles avec le droit de l’Union ? Quels budgets publics seraient réellement mobilisés ?

Troisième levier : la transformation de l’État. Dans son entretien à Maddyness, Édouard Philippe dit vouloir créer un CTO public. Ce responsable serait chargé de l’architecture numérique d’ensemble et de l’achat des meilleures solutions françaises et européennes. Il promet aussi une adaptation de l’école, du recrutement et de la reconversion aux effets de l’IA sur le travail. La formule est ambitieuse. Elle devra être traduite en institutions, en formations et en garanties pour les agents publics comme pour les usagers.

Souveraineté numérique, dépendance américaine et effet Anthropic

L’alerte autour d’Anthropic sert surtout d’arrière-plan à la démonstration. Selon France 24 avec l’AFP, l’administration Trump a demandé à l’entreprise de suspendre certains accès étrangers. La mesure concernait ses modèles les plus puissants. Washington invoque la sécurité nationale. Pour Édouard Philippe, l’épisode illustre une dépendance plus large. Si l’Europe ne maîtrise ni les modèles ni la puissance de calcul, sa souveraineté numérique reste vulnérable aux décisions d’autres États.

Ce diagnostic rejoint une inquiétude déjà portée par l’exécutif. Le Gouvernement a annoncé, mardi 16 juin, 655 millions d’euros supplémentaires pour l’IA, selon France 24. Ces crédits s’inscrivent dans France 2030. Ils visent les infrastructures, le calcul, la recherche, les entreprises et les filières industrielles.

La concurrence entre l’offre gouvernementale et celle du candidat Philippe est donc immédiate. Le premier ministre parle d’investissements publics, de France 2030 et de services publics. Édouard Philippe déplace le sujet vers les infrastructures européennes, la capitalisation et la commande publique. Il y ajoute la réforme des retraites comme outil de financement. Les deux discours partagent le mot souveraineté. Ils ne distribuent pourtant pas la même charge politique. L’un défend une politique d’État déjà engagée, l’autre cherche à bâtir un axe présidentiel.

Gabriel Attal occupe déjà le même terrain

Édouard Philippe n’est pas seul sur ce créneau. Gabriel Attal est lui aussi candidat à l’élection présidentielle. Selon Le Parisien, il place déjà l’IA parmi ses quatre « chantiers capitaux », avec l’école, les salaires et les frontières. La comparaison suffit à situer le terrain. L’intelligence artificielle devient un marqueur du bloc central, pas un thème isolé de spécialiste.

La différence tient surtout au style politique. Attal met l’accent sur l’accélération, la formation massive et la promesse d’un pays à l’avant-garde. Philippe cherche à installer un registre plus institutionnel : infrastructures, énergie, marchés de capitaux, commande publique, CTO de l’État. Pour être crédible, son programme 2027 sur l’intelligence artificielle devra donc montrer ce qu’il ajoute à la stratégie nationale existante. Le vocabulaire de souveraineté, lui, est déjà très partagé.

Ce qui reste à prouver

La séquence apporte d’abord un bénéfice clair au positionnement d’Édouard Philippe. Elle lui permet de parler d’avenir productif, de souveraineté européenne et de réforme de l’État dans un même cadre. Elle évite aussi de réduire l’IA à une simple promesse de modernité. En reliant l’IA à des questions civiques, il donne au sujet une portée présidentielle. Qui finance l’innovation ? Qui contrôle les infrastructures ? Qui achète les technologies, forme les travailleurs et protège les services publics ?

Édouard Philippe lors d’une séance de dédicace à Paris en 2025. L’image donne au dernier mouvement de l’article un visage de campagne, entre notoriété personnelle et programme encore à préciser. Crédits : Maxime Davaine / Wikimedia Commons, CC BY 4.0.
Édouard Philippe lors d’une séance de dédicace à Paris en 2025. L’image donne au dernier mouvement de l’article un visage de campagne, entre notoriété personnelle et programme encore à préciser. Crédits : Maxime Davaine / Wikimedia Commons, CC BY 4.0.

Cette clarification ne suffit pas encore à faire programme. Aucun texte intégral public de la prise de parole de VivaTech n’a été retrouvé à ce stade. Le chiffrage complet des mesures, le calendrier de mise en œuvre et les marges européennes réelles restent à préciser. Il en va de même des arbitrages entre innovation, propriété intellectuelle et protection sociale. Il faudra aussi mesurer la cohérence du discours avec le bilan numérique d’Édouard Philippe à Matignon. La stratégie nationale pour l’IA avait alors été lancée après la mission confiée à Cédric Villani.

L’ancien premier ministre a donc réussi à installer un thème et à le relier à son image de candidat gestionnaire. Il n’a pas encore levé toutes les conditions de crédibilité. Elles feraient de l’IA autre chose qu’un marqueur de modernité dans une précampagne présidentielle déjà encombrée. À VivaTech, Édouard Philippe a parlé de puissance. La suite dira s’il peut transformer cette grammaire en programme gouvernable.

Cet article a été rédigé par Christian Pierre.