Édika, maître de la BD d’humour absurde, nous quitte à 84 ans

Portrait d’Édika devant sa bibliothèque. Le 16 décembre 2025, il s’éteint à Rochefort-du-Gard, à quelques heures de ses 85 ans. Dans ce visage calme, on devine pourtant l’artisan du débordement, celui qui préférait la digression à la chute et faisait de l’absurde une mécanique.

Dans la soirée du 16 décembre 2025, un communiqué de Fluide Glacial annonce la mort d’Édika, Édouard Karali, à Rochefort-du-Gard, à 84 ans, à la veille de ses 85. Né à Héliopolis en 1940 et installé en France dès 1976, il a imposé un humour absurde en BD, de débordement, sans chute obligatoire, où la famille Bronsky Proko et le chat Clark Gaybeul déplacent le gag vers la dérive. Reste une œuvre qui apprend à rire en s’égarant.

Un soir de décembre, la nouvelle tombe

La nouvelle se répand comme une rumeur d’abord, puis comme un fait. Fluide Glacial confirme, la presse reprend, et l’on comprend que Édika s’est éteint à Rochefort-du-Gard, à 84 ans, à quelques heures de l’âge rond que l’on salue malgré soi. Les circonstances ne sont pas précisées. Ce silence n’empêche pas l’évidence de se frayer un passage. On perd un auteur dont le rire avait une signature. Cette signature était une manière de déjouer la ligne droite.

Dans l’argot tendre du milieu, il était devenu le « Prince de la déconnade ». Le titre dit bien ce qu’il faut : une souveraineté sans cour, une autorité gagnée à la force du trait et de l’incongru. Édika n’était pas un amuseur au sens étroit. Il était un architecte du désordre et un maître des digressions. Il prouvait qu’un gag pouvait préférer la dérive à la chute. De plus, il montrait que la saturation pouvait être privilégiée au bon mot.

D’Héliopolis à la France, une vie déplacée et recomposée

Il naît le 17 décembre 1940 à Héliopolis, en Égypte, dans cette lumière qui semble déjà contredire l’hiver où sa mort sera annoncée. À 19 ans, il quitte le pays avec sa famille. Le chemin passe par le Liban, où il travaille comme maquettiste avant de devenir illustrateur publicitaire. On pourrait croire à un détour alimentaire. C’est aussi une école : apprendre à frapper vite, à simplifier sans appauvrir, à faire tenir une idée dans un signe.

En 1976, il s’installe en France, attiré par son frère Paul Karali, dit Carali, dessinateur déjà implanté. Édika publie alors dans Pilote, Charlie Mensuel, Psikopat. Il cherche sa cadence et trouve surtout un territoire où l’excès n’est pas un défaut. Il ne renie pas l’ordinaire, il le charge. Sa vie, dira plus tard Fluide Glacial, fut relativement classique. Ses planches, elles, ne le furent jamais.

Fluide Glacial, maison d’adoption et terrain de jeu

Quand Édika entre à Fluide Glacial en 1979, la revue a déjà installé son pacte : l’humour comme littérature populaire, la bande dessinée comme espace adulte, la liberté comme méthode. Né en 1975 sous l’impulsion de Gotlib, Fluide s’est toujours méfié des morales trop propres. Dans cette maison, Édika ne vient pas seulement apporter une série. Il vient apporter une logique.

Sa première planche publiée dans le magazine, Corruption, indique l’axe : une situation qui s’emballe, des personnages qui parlent trop, une énergie qui refuse le point final. Très vite, il devient un auteur phare, un habitué du kiosque, celui dont la signature suffit à promettre un vertige. L’éditeur le célèbre comme un maître de « l’humour absurdus-débiloff profondikoum ». L’étiquette est volontairement excessive, comme ses cases, et elle ressemble à sa manière : inventer même la langue qui servira à le décrire.

BD d’humour absurde : l’art de la digression et le refus de la chute

On résume souvent Édika par ses « histoires sans chute ». Il faudrait dire plutôt : des histoires qui déplacent la chute. Chez lui, le gag ne se ferme pas, il se multiplie. La phrase bifurque, le dialogue s’enfle, la situation change d’échelle sans prévenir. L’absurde n’est pas un décor, c’est une mécanique. Le lecteur n’est pas guidé vers une conclusion, il est entraîné dans un courant.

Le dessin, à l’avenant, déborde. Les détails s’accumulent, les expressions se contredisent, le fond commente la forme. Édika a ce génie rare de faire sentir que le cadre ne suffit plus sans jamais perdre le fil. On rit, puis on s’aperçoit que l’on rit aussi de sa propre attente. Le plaisir provient d’un déséquilibre maintenu, donnant l’impression que tout peut s’effondrer. Ainsi, c’est précisément là que l’histoire tient.

Cette poétique de l’excès a compté bien au-delà de ses lecteurs les plus fidèles. Dans une bande dessinée d’humour souvent construite sur l’efficacité du trait et la netteté de la chute Édika a rappelé qu’un gag pouvait être une longue forme, une phrase qui refuse de finir, une montée en pression qui s’amuse de sa propre démesure. Certains y ont vu une provocation, une manière de fatiguer l’œil et d’épuiser la logique. D’autres, la majorité de ses lecteurs, y ont reconnu une liberté plus rare : celle de laisser le comique s’emballer. Comme un moteur qui tourne trop vite, cela produit une sorte de vérité oblique sur nos tics et obsessions. Ainsi, notre besoin d’avoir raison est également mis en lumière.

À l’époque des formats courts et des blagues calibrées pour circuler vite, cette œuvre résiste. Elle ne se donne pas en capture d’écran. Elle demande du temps, de l’attention, et même une petite disponibilité à l’absurde. C’est une vertu presque politique, au sens le plus simple : Édika n’ordonne pas le monde, il le met en désordre, et ce désordre, soudain, devient lisible.

Bronsky Proko, la famille, le chat vert

Ses personnages, eux, sont restés. La famille Bronsky Proko s’impose comme un feuilleton domestique qui finit par ressembler à une petite cosmologie. Olga, Georges, Paganini et leurs proches traversent des scènes de voisinage qui se dérèglent aussitôt, comme si le quotidien, chez Édika, était un système prêt à s’emballer dès qu’on le touche.

Le génie de cette tribu tient à sa capacité à faire exister une intimité bruyante, encombrée, presque tactile. Les dialogues se chevauchent, les obsessions se répondent, les digressions deviennent l’intrigue. L’appartement se transforme en monde clos où l’on s’épuise à parler, à prouver et à convaincre. Cependant, on ne parvient jamais à conclure, et c’est précisément de cette incapacité à fermer la porte que naît le rire.

Une couverture d’album comme un résumé de sa méthode. Le trait foisonne, la case refuse de se refermer, le gag se démultiplie au lieu de conclure. C’est tout l’univers Édika, où la famille Bronsky Proko transforme le quotidien en opéra déréglé, tandis que le chat Clark Gaybeul, vert et muet, impose son jugement en silence.
Une couverture d’album comme un résumé de sa méthode. Le trait foisonne, la case refuse de se refermer, le gag se démultiplie au lieu de conclure. C’est tout l’univers Édika, où la famille Bronsky Proko transforme le quotidien en opéra déréglé, tandis que le chat Clark Gaybeul, vert et muet, impose son jugement en silence.

Et puis il y a Clark Gaybeul, ce chat vert au regard las, dont le nom contient un clin d’œil de cinéma. Clark n’a pas besoin de discourir. Il juge. Il attend. Il résume parfois, par un simple silence, ce que des pages entières de bavardage s’acharnent à contredire. Dans un univers où les humains parlent comme s’ils voulaient remplir l’air, l’animal exige une pause. Cette pause, chez Édika, devient un gag aussi sûr qu’une chute.

Couvertures, bricolages, et l’objet revue comme terrain d’invention

Édika laisse plus de trente-cinq albums et, dans les pages de Fluide Glacial, plus d’une soixantaine de couvertures. Cela représente une présence considérable dans le magazine qui l’a porté. Ses couvertures ont marqué des générations de lecteurs. Les lecteurs achetaient Fluide Glacial d’abord pour ce que le kiosque montrait. En effet, les couvertures donnaient le ton avant même la première planche. Elles ont fait de la première page une scène, une affiche et occasionnellement un gag autonome. Cela rappelle que l’humour, avant d’être un discours, est aussi un choc visuel.

Il aimait le bricolage. Il collait, découpait, détournait. Certaines images semblent fabriquées comme on monte un numéro. Elles expriment une joie matérielle de l’encre et du papier. Ainsi, elles contredisent l’instantanéité numérique. La revue, entre ses mains, devient un objet à manipuler, à conserver, une preuve que le rire s’imprime et s’accumule.

Image de coulisses, à lire comme l’envers du décor. On y projette le bricolage patient, les découpes et les collages. Cette joie matérielle de l’encre et du papier nourrissait aussi ses couvertures pour Fluide Glacial. Chez lui, même l’atelier paraissait parler trop, et c’est cette surcharge qui faisait tenir le rire.
Image de coulisses, à lire comme l’envers du décor. On y projette le bricolage patient, les découpes et les collages. Cette joie matérielle de l’encre et du papier nourrissait aussi ses couvertures pour Fluide Glacial. Chez lui, même l’atelier paraissait parler trop, et c’est cette surcharge qui faisait tenir le rire.

Ces couvertures, plus que de simples vitrines, étaient souvent des histoires en soi. Elles jouent avec la matière, la typographie et le montage. Elles rappellent que la bande dessinée n’est pas seulement une image. C’est aussi un objet, un pli et une page que l’on tourne. À l’heure où l’image se dématérialise, cette sensualité du papier prend une valeur inattendue. Elle prolonge ce que ses planches avaient de plus précieux : une façon de faire durer le rire. De plus, elle le dépose dans une pile de revues qui sent l’encre, la poussière et l’adolescence prolongée.

Un humour de kiosque, donc, mais un kiosque traité comme un laboratoire.

Le sérieux du rire et la place laissée vide

Édika parlait de son métier avec une gravité presque inattendue. Il a confié que publier chez Fluide était « Une formidable aventure et une chance unique ». En effet, cela lui permet de raconter tout ce qui lui passe par la tête. Il utilise de l’encre et du papier pour exprimer ses pensées. De plus, il est payé pour cela. Il ajoutait, sans se donner le beau rôle, que l’on s’amuse parfois moins qu’on ne le croit. Car faire rire est un travail sérieux, surtout quand on refuse les recettes.

Sa disparition survient au moment où Fluide Glacial vit l’âge des bilans et des anniversaires. Le magazine, né dans les années soixante-dix, a fabriqué une idée de la liberté comique. De plus, cette idée a irrigué bien au-delà de ses pages. Dans cette histoire, Édika restera une figure à part : un auteur qui a fait de l’excès une méthode, du mauvais goût une matière, de la digression une élégance. Il laisse une œuvre qui se relit comme on réécoute une chanson idiote et savante à la fois. On y revient pour un détail, on y reste pour la sensation d’une énergie qui ne consent jamais à se refermer.

Une manière de lire et de rire qui survit à l’époque

On aurait tort de réduire Édika à une étrangeté de kiosque, à un humour pour initiés. Son œuvre a durablement déplacé l’idée même de bande dessinée humoristique. Elle a démontré que le gag pouvait être une longue forme. De plus, une page pouvait contenir plusieurs vitesses. Ensuite, elle intègre plusieurs registres ainsi que divers niveaux de commentaires. Elle a aussi ouvert un espace où l’auteur se glisse dans sa propre fiction, revient dans le cadre, se critique, se contredit, comme si le dessin pensait à voix haute.

Dans un paysage culturel souvent tenté par l’efficacité, Édika défendait l’inverse, l’encombrement, la surcharge, le détour. Cette obstination rejoint une tradition du nonsense, du burlesque et de la satire, mais elle la tord jusqu’à la rendre méconnaissable. Relire Édika aujourd’hui, c’est accepter de perdre du temps, de s’égarer avec joie, de comprendre que l’absurde, quand il est tenu, n’est pas une fuite du réel. C’est une manière de le regarder en face, avec une grimace qui tient lieu de lucidité.

Le 16 décembre 2025, un homme s’est tu. Cependant, ses personnages continuent de parler et de se couper. Ils s’emportent et encombrent la page. De plus, ils offrent ce cadeau paradoxal : un rire qui ne conclut pas. Ainsi, pour cette raison même, ce rire ne finit jamais.

Cet article a été rédigé par Pierre-Antoine Tsady.