
Figure majeure du cinéma européen, réputée jusqu’à Hollywood, Claudia Cardinale est morte le 23 septembre 2025 à Nemours, à 87 ans, annonce à l’AFP son agent Laurent Savry. Née à Tunis, l’actrice franco-italienne aura traversé Visconti, Fellini et Leone, de l’Italie à la France et aux États-Unis. Sa voix retrouvée, ses combats et des rôles emblématiques dessinent un portrait où s’éclaire une époque et ses contraintes. Parmi les films avec Claudia Cardinale, beaucoup sont devenus cultes entre l’Italie, la France et Hollywood.
Le 23 septembre 2025, à Nemours, une présence s’éteint
Claudia Cardinale est morte le 23 septembre 2025 à Nemours (Seine-et-Marne), où elle s’était installée récemment. L’annonce, faite à l’AFP par son agent Laurent Savry et rendue publique le 24 septembre, précise qu’elle s’est éteinte « auprès de ses enfants ». Née le 15 avril 1938 à Tunis, l’actrice franco-italienne, laisse l’empreinte d’une star européenne passée par toutes les modernités : l’Italie de Visconti et Fellini, l’Amérique de Sergio Leone, la France des décennies suivantes. Une silhouette droite, un regard sombre, et surtout cette voix rauque d’abord confisquée. Puis, retrouvée, elle aura réconcilié l’image avec le timbre.
Tunis 1938 – Rome 1963 : l’apprentissage puis la révélation
Tout commence par un concours, « la plus belle Italienne de Tunis », en 1957. La jeune femme arrive en Italie, découvre les plateaux, signe des contrats d’exclusivité qui encadrent sévèrement ses choix. Elle perce vite : Goha (1958), Rocco et ses frères (1960), La Fille à la valise (1961) révèlent une actrice qui refuse l’ingénuité automatique. Mais 1963 bascule : Huit et demi et Le Guépard l’installent au centre de la carte. Chez Fellini, elle joue la tentation et le miroir, chez Visconti, Angelica Sedara irradie le bal de Donnafugata avec une autorité tranquille. Quelques années plus tard, Sergio Leone lui confie Il était une fois dans l’Ouest précisément en 1968 : Jill McBain entre dans l’histoire par la gare poussiéreuse, héroïne de l’Ouest et de son propre destin.

Retrouver sa voix : sortir des contrats, entrer dans le champ
Dans ses premiers films italiens, Cardinale n’était pas toujours doublée par elle-même : l’italien tardif, les usages des studios, le goût d’un timbre féminin plus lisse expliquent ces choix. À partir de 1963, elle impose son propre timbre. Ce geste technique devient un acte esthétique : la présence ne se limite plus au visage, elle passe par une respiration, une ironie, une gravité. D’après ses entretiens, l’actrice dira comment l’image exigeait qu’on taire certaines aspérités, sa résistance consiste à reconquérir ce qui fait l’individu la voix, le rythme, la latitude de refuser. Mariée au producteur Franco Cristaldi de 1966 à 1975, elle compose avec un management intrusif qui décide des rôles et revend les calendriers. La suite sera faite d’arbitrages, de renégociations, d’un entêtement à demeurer maîtresse du jeu.

Vie privée sous surveillance : dire sans exhiber
La vie intime, longtemps tenue à distance, affleure à travers quelques confidences contrôlées. Son fils, né le 19 octobre 1958, est maintenu hors du récit public pendant plusieurs années, les sources divergent sur le prénom Patrick ou Patrizio Cristaldi comme sur la durée du secret. D’après ses propres récits, cette occultation a été imposée « pour protéger sa carrière » durant les années d’ascension. Aussi, sa vie privée a-t-elle été marquée par un viol à l’adolescence. Il n’y a ici ni curiosité malsaine ni détail supplémentaire. Simplement, la reconnaissance d’une violence subie et de la stratégie de protection. Une industrie a parfois exigé cela de la jeune femme.

Des films-paysages : Visconti, Fellini, Leone… puis l’Italie de Squitieri
La filmographie de Cardinale se lit comme une carte. Italie, France, États-Unis : elle traverse les genres sans perdre l’axe de son personnage : une femme qui occupe l’espace. Dans Rocco et ses frères (1960), elle insuffle au réalisme viscontien une douceur électrique. Dans La Panthère rose (film avec Claudia Cardinale, 1963), elle déjoue la comédie sophistiquée. Dans Les Professionnels (1966), elle confirme sa présence dans le cinéma d’action américain. Dans Il était une fois dans l’Ouest, elle féminise le western en le hissant au tragique. À partir de 1974, sa relation avec le cinéaste Pasquale Squitieri devenu son compagnon jusqu’en 2011 oriente des rôles plus politiques, comme si l’actrice cherchait des films qui regardent l’histoire en face. On la retrouve ensuite dans Les Pétroleuses (1971) dans lequel elle affronte une Brigitte Bardot qui deviendra une amie, Fitzcarraldo (apparition, 1982), Claretta (1984), Mayrig (1991), autant de trajectoires latérales qui tiennent la star à distance du confort.

Prix et héritage
Le Lion d’or pour l’ensemble lui est remis à la Mostra de Venise en 1993. La Berlinale salue à son tour, avec un Ours d’or d’honneur en 2002. Viennent s’ajouter des David di Donatello et des Rubans d’argent, un prix Lumière à Lyon, et une quarantaine d’autres distinctions qui jalonnent une carrière évaluée entre 130 et 150 films. Ambassadrice de bonne volonté de l’UNESCO depuis mars 2000, elle défend les droits des femmes et soutient des initiatives écologiques (notamment Green Cross Italy ou le Green Drop Award à Venise).

Hommages en France et en Italie
Au matin du 24 septembre, l’annonce déclenche une chaîne d’hommages des deux côtés des Alpes. Depuis l’Élysée, Emmanuel Macron salue « une liberté, un regard, un talent ». La ministre de la Culture Rachida Dati évoque « une aura à jamais ». À Cannes, Gilles Jacob retient « le sourire, le regard et la voix ». En Italie, Alessandro Giuli insiste sur ce « pont vivant entre Rome et Paris ». Télévisions publiques, cinémathèques et festivals remontent images et extraits : Angelica au bal de Donnafugata, Jill McBain dans la gare battue de vent. Le deuil dit aussi l’ampleur d’un héritage partagé.

Ce que son parcours dit de l’époque
L’histoire de Cardinale raconte aussi l’économie des images. Les contrats d’exclusivité verrouillent les producteurs intrusifs, la jeunesse plus sacralisée que l’âge de la maturité. Elle aura vieilli à l’écran sans se renier, acceptant la raréfaction des premiers rôles pour mieux continuer à durer. Cette persévérance rejoint un débat contemporain : quelles scènes pour les actrices seniors ? L’Europe a ses contre-exemples Catherine Deneuve, Charlotte Rampling, Isabelle Huppert, Emma Thompson, mais les opportunités demeurent enfin de moins en moins inégales. La généralisation des séries et des coproductions rouvre toutefois le champ. La « leçon » de Cardinale tient dans cette phrase qu’on lui attribue : elle n’appelait jamais, elle laissait venir les projets. Une manière de se tenir et d’indiquer une souveraineté digne.

On la revoit Angelica descendre l’escalier au son d’une valse, puis Jill cadrée par la poussière d’une gare fantôme. Très remarqué par les cinéphiles, Le Fil (Mehdi Ben Attia, 2009) précède sa belle composition de mère de Jean Dujardin dans Un balcon sur la mer (2010). Entre toutes ces images, une même force : tenir le plan. Le cinéma perd une figure de style, les films, eux, continuent de respirer de sa voix inoubliable.