
Emmanuel Macron lors des cérémonies du 11-Novembre 2017, à Paris. Crédits : Rémi Jouan / Wikimedia Commons, CC BY 4.0.
L’Inspection générale des finances et l’Inspection générale des affaires sociales ont publié le 24 juillet 2026 une revue de dépenses sur la politique familiale en France. Elle chiffre dix pistes à 4,2 milliards d’euros de gain annuel à terme. Allocations, APL étudiantes, fiscalité et retraites seraient concernées. Mais, au 12 août, ces recommandations techniques ne constituent ni un plan arrêté ni des économies déjà votées.
Un rapport d’inspection, pas un plan gouvernemental
Le rapport de l’IGF et de l’Igas, daté de juin, répond à une commande adressée par le Premier ministre le 26 décembre 2025. Les inspections ont passé en revue les prestations sociales, les avantages fiscaux, les aides au logement, les droits familiaux de retraite et les services d’accueil des enfants.
Le rapport chiffre le coût total de ces politiques à 122,1 milliards d’euros en 2024, charges de gestion comprises (p. 1), et indique que les dépenses de politique familiale représentent 3,4 % du produit intérieur brut (p. 3). Après exclusion notamment de l’aide sociale à l’enfance, du handicap et de certains compléments de rémunération de la fonction publique, la mission a travaillé sur un périmètre de 96,9 milliards d’euros (p. 1).
Ses dix mesures prioritaires produiraient, selon ses simulations, un gain annuel de 4,2 milliards d’euros une fois toutes montées en charge, à l’horizon de dix ans. Environ 2,5 milliards pourraient être obtenus plus rapidement. Les deux tiers du rendement viendraient de dépenses réduites et le dernier tiers de recettes fiscales supplémentaires. Ces horizons ne peuvent donc pas être additionnés comme deux économies distinctes.
Surtout, le document n’a pas valeur de décision. Interrogé par Les Échos, le ministère de l’Économie a indiqué que ce travail « ne préjuge pas des décisions qui seront prises ». Une recommandation peut être juridiquement simple à mettre en œuvre sans pour autant avoir été arbitrée politiquement.
Cinq pistes pourraient avancer sans nouvelle loi
La première concerne les allocations familiales. La mission propose d’abaisser de 20 % les seuils de revenus qui font passer les ménages au demi-taux puis au quart de taux. D’après sa simulation (p. 14), 591 000 foyers perdraient en moyenne 75 euros par mois, pour 530 millions d’euros d’économies annuelles. Un décret suffirait à modifier ces seuils.
Les APL versées aux étudiants rattachés au foyer fiscal de leurs parents constituent le deuxième levier. Les ressources parentales ne sont actuellement pas intégrées au calcul, alors que le rattachement procure toujours une demi-part fiscale. La simulation de la Drees reproduite dans le rapport (p. 16) indique que, sur des données de 2021, l’ajout d’une partie des revenus parentaux aurait réduit l’aide de 310 000 foyers sur les 700 000 comptant au moins un étudiant bénéficiaire ; 200 000 l’auraient perdue. Le rendement estimé atteint 550 millions d’euros. Cette réforme relèverait d’un décret en Conseil d’État, mais le rapport demande de l’inscrire dans une réflexion plus large sur les bourses et les ressources étudiantes.
Les inspections recommandent aussi de calculer les prestations familiales sur les revenus de l’année précédente, dite N-1, plutôt que sur ceux de N-2. La mission chiffre le gain théorique à 250 millions d’euros (p. 20). Le rapport n’en garantit toutefois ni la faisabilité informatique ni le calendrier : les familles devraient déclarer plus vite leurs ressources et les caisses fiabiliser ces données avant de liquider les droits.
Une quatrième mesure vise les pensions alimentaires. Le barème indicatif proposé aux juges serait rapproché de celui de la Sécurité sociale utilisé lors des accords amiables. Des pensions plus élevées réduiraient les dépenses d’allocation de soutien familial et de certaines aides sous conditions de ressources, pour un gain chiffré à 310 millions d’euros par la Direction de la sécurité sociale (p. 18 du rapport). Une circulaire peut modifier ce barème, mais les juges resteraient libres de fixer chaque pension. L’économie pour l’État ne correspondrait donc pas nécessairement à une perte pour le parent qui reçoit la pension.
Enfin, la branche famille pourrait diviser par deux le plafond pris en charge au titre du complément de mode de garde pour les enfants de 3 à 6 ans accueillis individuellement sur les temps périscolaires. L’objectif affiché est de réserver davantage les assistantes maternelles aux moins de 3 ans et de rendre les accueils collectifs plus attractifs. Le gain, encore fondé sur des hypothèses faute de données complètes par âge, est évalué par la mission à 75 millions d’euros (p. 32).
Cinq réformes passeraient par le Parlement
La mesure la plus rentable porterait sur les retraités ayant élevé au moins trois enfants. Leur pension est aujourd’hui majorée de 10 %, ce qui avantage davantage les pensions élevées. L’IGF et l’Igas proposent un forfait de 125 euros par mois. Les 40 % de bénéficiaires aux pensions les plus faibles gagneraient en moyenne, tandis que les autres perdraient. Le rendement atteindrait progressivement 1,1 milliard d’euros par an en dix ans. Une telle réforme devrait figurer dans une loi de financement de la Sécurité sociale.
Quatre changements fiscaux relèveraient, eux, d’une loi de finances. La suppression de la réduction d’impôt pour frais de scolarité rapporterait 450 millions d’euros auprès de 2,4 millions de ménages. Les montants actuels, inchangés depuis 1998, vont de 61 euros par collégien à 183 euros par étudiant ; les 20 % de ménages les plus aisés captent 45 % de l’avantage total.
Le régime des parents veufs avec enfant serait aligné sur celui des autres familles monoparentales. Le rendement serait limité à environ 50 millions d’euros, mais la perte pourrait être sensible pour certains foyers, puisque le dispositif actuel maintient une partie du quotient conjugal du couple décédé.
La demi-part accordée aux contribuables ayant élevé seuls un enfant pendant au moins cinq ans, même lorsqu’ils n’en ont plus la charge, serait supprimée. Cette mesure concernerait 1,3 million de ménages et apporterait 690 millions d’euros de recettes. Elle ne vise donc pas les parents isolés qui élèvent actuellement un enfant, mais d’anciens parents isolés répondant à cette condition historique.
Enfin, le quotient familial serait calculé au prorata du mois de naissance, au lieu d’être accordé pour l’année entière quel que soit le jour où l’enfant est né. La mission chiffre cette correction à 170 millions d’euros pour 321 000 ménages, avec un effet moyen de 43 euros par mois la première année.
Des pertes concentrées, mais pas un effort uniforme
Présenter l’ensemble comme une contribution des seules familles aisées serait trompeur. La baisse des seuils d’allocations et plusieurs suppressions fiscales ciblent surtout le haut de la distribution des revenus. En revanche, les APL étudiantes, le mode de garde, les pensions alimentaires ou l’actualisation des ressources concernent des situations très différentes.
La forfaitisation de la majoration de retraite illustre cette diversité. Selon la simulation de la Drees reprise par le rapport (p. 14 et annexe IX, p. 37), elle augmenterait la pension moyenne des deux premiers quintiles de bénéficiaires. Dans le dernier quintile, la pension diminuerait en moyenne de 1,3 % pour les femmes et de 1,9 % pour les hommes. La réforme ferait donc à la fois des gagnants et des perdants au sein du même groupe.
Les inspections ont aussi cumulé trois mesures qu’elles pouvaient modéliser ensemble : la baisse des seuils d’allocations, la suppression de la réduction pour frais de scolarité et l’alignement fiscal des parents veufs. D’après la simulation présentée à la page 21 du rapport, parmi les ménages effectivement touchés, les couples du huitième décile ayant au moins trois enfants perdraient en moyenne 1 346 euros par an, soit 1,4 % de leur revenu disponible. Pour les familles monoparentales avec deux enfants des neuvième et dixième déciles, la baisse moyenne atteindrait 0,8 %.
Ces résultats ne décrivent pas l’impact des dix mesures réunies. Ils rappellent aussi qu’un rendement budgétaire global ne se divise pas uniformément entre les foyers : le nombre de personnes concernées, le calendrier et les effets indirects varient fortement d’un dispositif à l’autre.
Le paradoxe de la natalité et de l’accueil des jeunes enfants
La revue de dépenses intervient alors que les naissances diminuent depuis 2010. Dans le même temps, le coût des politiques familiales a progressé en moyenne de 4,5 % par an entre 2021 et 2024, plus vite que l’inflation. La mission estime que les objectifs se sont accumulés sans hiérarchie claire et que les aides monétaires ont un effet limité sur la fécondité.
Elle juge plus solides les effets des services qui permettent de concilier travail et vie familiale. La mission projette que, sans action, le recul du nombre d’assistantes maternelles pourrait laisser manquer au moins 100 000 places d’accueil formel d’ici à 2033 pour maintenir le taux de couverture actuel (p. 24 ; méthode détaillée dans l’annexe VII, p. 31). Le débat sur une politique nataliste en France ne se résume donc pas au montant des prestations : il porte aussi sur la disponibilité des crèches, le coût pour les parents et les conditions de travail des professionnels.
Le tableau de synthèse et le détail des propositions aux pages 28 à 33 du rapport prévoient de redéployer 375 millions d’euros vers l’accueil du jeune enfant et la qualité des services : 230 millions pour consolider les crèches, 85 millions pour l’attractivité des métiers et 60 millions pour la formation et la qualité de l’accueil. Les économies recommandées ne forment donc pas seulement un plan de coupe ; une partie servirait à déplacer les moyens vers les dispositifs jugés les plus efficaces.
Ce qui pourrait réellement changer à l’automne
Au 12 août 2026, aucune annonce officielle identifiée ne reprend tout ou partie de ces dix mesures. Les réformes fiscales et de retraite ne produiraient d’effet que si le gouvernement les inscrivait dans les projets de loi de finances ou de financement de la Sécurité sociale pour 2027, puis si le Parlement les adoptait. Les mesures réglementaires exigeraient, elles aussi, un arbitrage et la publication d’un texte.
Le débat contradictoire reste incomplet. L’Unaf a indiqué avoir été auditionnée par les deux inspections en avril, mais sa publication ne détaille pas de position sur les dix recommandations rendues publiques en juillet. Les réactions d’associations familiales, de syndicats, d’économistes et de parlementaires devront encore être confrontées aux simulations du rapport.
La prochaine étape se jouera donc dans les arbitrages budgétaires de l’automne. D’ici là, trois niveaux doivent rester distincts : ce que les inspections recommandent, ce que le gouvernement décidera éventuellement de proposer et ce que le Parlement votera réellement.