Dernier Late Show : Paul McCartney, CBS et Trump entourent l’adieu très politique de Stephen Colbert en 2026

Paul McCartney porte l’adieu de Colbert vers une mémoire pop immédiatement lisible. Sa présence relie l’Ed Sullivan Theater aux générations qui ont grandi avec ces refrains.

Le dernier Late Show with Stephen Colbert a été enregistré et diffusé jeudi 21 mai 2026 à l’Ed Sullivan Theater. Paul McCartney était l’invité final, marquant un adieu télévisuel significatif. De plus, l’événement éclaire un moment de la vie publique américaine, où la fragilité économique des talk-shows est notable. En outre, cela coïncide avec une crispation politique croissante autour des médias satiriques. La soirée marque ainsi à la fois la fin d’un programme historique et le recul possible d’une forme très populaire de contre-pouvoir culturel.

Une dernière soirée jouée comme un passage de témoin

Il fallait un lieu chargé d’une telle mémoire pour accueillir ce départ. Dans ce théâtre où les Beatles avaient électrisé l’Amérique télévisuelle, Stephen Colbert a refermé le cycle du Late Show avec une forme de cérémonie pop. Selon l’Associated Press, des spectateurs faisaient la queue sous la pluie devant l’Ed Sullivan Theater. Ils semblaient assister moins à une émission qu’à la fermeture d’une institution.

Un point s’impose d’emblée. Paul McCartney fut bien le dernier invité de Colbert, au terme d’un épisode conçu comme une fête de fin d’époque. Le compte rendu publié par le Los Angeles Times et le sujet récapitulatif diffusé par CBS indiquent que la soirée s’est achevée sur une séquence musicale autour de Hello, Goodbye, avec McCartney, Colbert, Louis Cato, Elvis Costello et Jon Batiste. La scène valait davantage qu’un clin d’œil nostalgique. Elle refermait l’histoire du théâtre et celle du programme. De plus, elle clôturait celle d’une télévision américaine encore capable de se mettre en scène. Cela se passait au moment où elle était sur le point de disparaître.

Pour autant, réduire ce final à son lustre patrimonial serait passer à côté de ce que Colbert représentait. Arrivé en 2015 pour succéder à David Letterman, il a peu à peu déplacé le centre de gravité du programme. L’entretien de célébrités est resté là, bien sûr, mais le monologue d’ouverture est devenu une scène de commentaire public. Chez lui, la satire n’était pas un supplément. Elle formait l’armature du rendez-vous.

Ce déplacement n’a pas seulement accompagné l’évolution personnelle de Colbert. Il a aussi suivi celle du paysage américain. Après 2015, puis durant les années Trump, les émissions de fin de soirée ont changé. Elles ont cessé d’être de simples fabriques à célébrités ou à bons mots viraux. Elles sont devenues, pour une partie du public, des lieux de lecture quotidienne du désordre politique. Chez Colbert, cette fonction était particulièrement visible. Elle s’appuyait sur une écriture serrée et une culture du montage comique. De plus, elle avait la capacité à donner une forme intelligible à l’excès d’informations, de polémiques et de déclarations contradictoires.

Dans cette configuration, l’animateur n’occupait pas la place d’un éditorialiste classique. Il relevait plutôt d’un passeur. Son monologue rendait accessibles des séquences politiques parfois confuses. Il les ramenait à une mécanique de langage, de posture et de pouvoir. Le rire permettait de décaper cette mécanique. C’est aussi pour cela que sa disparition du paysage de la late night a été reçue comme un fait civique autant que culturel.

Paul McCartney concentre ici la durée d’une présence publique devenue repère. Chez Colbert, sa venue dépasse le prestige et ferme une boucle de mémoire télévisuelle.
Paul McCartney concentre ici la durée d’une présence publique devenue repère. Chez Colbert, sa venue dépasse le prestige et ferme une boucle de mémoire télévisuelle.

Ce que dit CBS, et ce que le contexte empêche d’ignorer

Sur ce point, la position officielle de la chaîne est nette. Dans son annonce de juillet 2025, CBS affirme que l’arrêt du Late Show est une décision strictement financière. Cette décision a été prise dans un paysage devenu difficile pour les talk-shows de fin de soirée. La chaîne ajoute qu’elle n’est liée ni aux performances de l’émission, ni à son contenu. Elle précise aussi que cette décision n’est pas liée aux autres dossiers touchant Paramount, sa maison mère.

Cette version ne peut être écartée. Elle correspond à la crise plus large de la télévision linéaire américaine, marquée par l’érosion des audiences en direct. De plus, cette crise est accentuée par la fragmentation des usages et le déplacement des recettes publicitaires. La late night coûte cher et rapporte moins qu’autrefois. De ce point de vue, CBS tient un discours industriel cohérent.

Mais une autre lecture s’est imposée presque aussitôt, car le calendrier rend l’explication strictement comptable difficile à isoler. Quelques jours avant l’annonce de l’arrêt, Colbert avait vivement critiqué à l’antenne le règlement accepté par Paramount. En effet, ce règlement de 16 millions de dollars concernait l’affaire opposant le groupe à Donald Trump autour d’un sujet de 60 Minutes. Dans le même temps, Paramount cherchait à finaliser sa fusion avec Skydance Media, une opération soumise à des validations réglementaires fédérales. L’Associated Press rappelle ce contexte et souligne que la controverse tient à cette zone grise. Rien ne permet d’établir, en l’état, que Donald Trump ou son administration ont ordonné ou obtenu la fin du programme. En revanche, il est difficile de faire comme si l’hypothèse politique n’existait pas.

Autrement dit, il ne s’agit pas de démontrer une censure directe que les sources disponibles ne documentent pas. Il s’agit de mesurer l’effet d’un climat. Lorsqu’un grand groupe audiovisuel règle un contentieux avec un président critiqué par un de ses animateurs, le soupçon s’installe. Puis, quelques jours plus tard, ce même groupe met fin à l’émission la plus identifiée à cette critique.

Stephen Colbert garde ce mélange d’ironie, de vigilance et d’adresse au public. Son visage donne une forme concrète à la satire que CBS laisse disparaître.
Stephen Colbert garde ce mélange d’ironie, de vigilance et d’adresse au public. Son visage donne une forme concrète à la satire que CBS laisse disparaître.

La fin d’une franchise, la fragilité d’un contre-pouvoir

La portée de l’événement dépasse donc largement la personne de Stephen Colbert. Avec cette émission, c’est aussi la franchise Late Show que CBS a décidé de refermer. Ce point compte. Il signifie qu’il ne s’agit pas seulement de remplacer un animateur, mais aussi de retirer un format historique. Ce format est associé depuis des décennies à une certaine idée de la conversation nationale en fin de journée.

Ce format a longtemps servi de sas entre information, célébrité et humeur collective. Sous David Letterman, puis sous Colbert, il ne se réduisait ni au divertissement pur ni au commentaire politique stricto sensu. Il occupait une zone intermédiaire, très précieuse dans l’économie symbolique américaine, où l’on pouvait inviter divers intervenants. On y accueillait un acteur, un musicien, un auteur ou un responsable public, puis on donnait à l’ensemble une tonalité commune. La fermeture du Late Show marque donc aussi l’affaiblissement d’un espace dans lequel la culture populaire rencontrait, chaque soir, la conversation civique.

CBS a d’ailleurs déjà indiqué ce qui viendra occuper ce créneau. Selon un sujet de CBS News diffusé le 20 mai, Comics Unleashed de Byron Allen doit prendre place dès le lendemain de la dernière émission de Colbert. Ce remplacement n’a rien d’anodin. Il suggère moins la continuité d’un rendez-vous éditorial que le passage à une formule plus légère, moins coûteuse et moins exposée. Il ne s’agit pas de juger par avance l’émission de Byron Allen. Il s’agit de constater qu’un espace central de satire politique, porté chaque soir sur un grand réseau, disparaît.

Depuis une dizaine d’années, les talk-shows de fin de soirée ont assumé aux États-Unis une fonction paradoxale. Ils relevaient du divertissement, mais servaient aussi de médiation politique pour un public parfois éloigné des formats d’information classiques. Chez Colbert, ce rôle était encore plus sensible depuis le retour de Donald Trump au premier plan de la vie publique. Son humour visait moins les outrances du jour que la banalisation d’un style de pouvoir fait de pression, de saturation et de brouillage. C’est ce qui explique que son départ soit lu, par beaucoup, comme autre chose qu’un simple ajustement de grille.

C’est peut-être là que se situe l’essentiel. La satire télévisée ne dispose d’aucun pouvoir institutionnel. Elle ne gouverne pas et ne juge pas. Mais elle nomme les contradictions, rend visibles les faux semblants et expose le ridicule là où l’autorité voudrait imposer sa gravité. Lorsque cet espace se rétrécit, ce n’est pas seulement le rire qui recule. C’est une forme de contestation accessible et populaire qui perd un de ses supports les plus visibles.

Stephen Colbert apparaît dans une maturité plus calme, presque professorale. Cette retenue accompagne la réflexion sur culture populaire, télévision et pouvoir.
Stephen Colbert apparaît dans une maturité plus calme, presque professorale. Cette retenue accompagne la réflexion sur culture populaire, télévision et pouvoir.

Quand la culture populaire enregistre les secousses du politique

La soirée d’adieu de Colbert a gardé cette tenue. Elle n’a pas transformé la télévision en tribunal. Elle a préféré la mémoire, le collectif, la musique et l’ironie. C’était une manière de ne pas laisser le débat politique absorber entièrement l’événement culturel. Mais cette retenue a aussi donné du poids au moment. Tout rappelait ce qui s’en allait. Un théâtre historique. Un rendez-vous régulier. Une voix reconnaissable. Un ton qui, sans relever du militantisme partisan, refusait d’ignorer les rapports de force.

L’histoire américaine de la télévision a souvent montré que ses divertissements disent quelque chose de l’état du pays. Le dernier Late Show s’inscrit dans cette tradition. Sous les apparences d’un adieu fastueux, il révèle un système médiatique confronté à plusieurs défis. Le coût de ses formats et la dépendance à de grands groupes en font partie. L’ombre des régulateurs complique également la situation. La difficulté croissante de maintenir un espace de dérision durable s’ajoute aux problèmes.

Il faut donc tenir ensemble les deux dimensions du dossier. Oui, CBS revendique une décision économique, et rien dans les sources consultées ne permet d’établir un ordre direct venu de Donald Trump. Mais le contexte politique éclaire puissamment la manière dont cette fin est perçue et discutée. La disparition de Stephen Colbert du paysage nocturne américain n’est pas seulement un événement de télévision. Elle marque aussi un déplacement de l’équilibre entre satire, industrie et pouvoir.

C’est sans doute ce qui donne à cette extinction sa résonance la plus mélancolique. Quand les lumières se coupent dans l’Ed Sullivan Theater, ce n’est pas uniquement un programme qui s’arrête. C’est aussi l’un des derniers grands rendez-vous où la télévision généraliste américaine faisait encore de l’impertinence une pratique régulière.

Cet article a été rédigé par Pierre-Antoine Tsady.