
À la veille de la Fashion Week de New York, la Franco-Américaine Chloé Malle, 39 ans, est nommée responsable du contenu éditorial (Head of Editorial Content) de Vogue US. À New York, elle succède, dans un rôle redéfini, à l’ère ouverte par Anna Wintour, restée directrice éditoriale mondiale. Sa mission : réaccorder héritage et temps réel, et faire de Vogue une plateforme d’influence à l’heure des réseaux sociaux.
Ce que change sa nomination chez Vogue US
Chloé Malle, 39 ans, devient Head of Editorial Content de l’édition américaine de Vogue. La création, la hiérarchie et le ton du titre phare du leadership éditorial de Condé Nast évoluent donc sans rupture brutale : Anna Wintour, aux commandes depuis 1988, a quitté la rédaction en chef de l’édition américaine, mais demeure directrice éditoriale mondiale de Vogue et Chief Content Officer du groupe. Autrement dit : la nouvelle patronne opère, pour l’édition US, sous l’œil d’une figure tutélaire restée au sommet de la pyramide internationale.
Ce changement montre que Vogue devient une plateforme multimédia, pilier de la transformation numérique de Vogue. En effet, elle ne se limite plus à être un simple magazine. Par ailleurs, elle inclut un site, des réseaux sociaux, de l’audio, de la vidéo et des événements. Dans un paysage où l’autorité des rédactions s’est fragmentée à cause des réseaux sociaux et des marques devenues médias, la nomination de Malle entérine une stratégie numérique. En effet, il s’agit d’organiser, éditorialiser et mettre en scène un flux de contenus et d’expériences. Ainsi, on ne règne plus uniquement depuis les pages d’un mensuel.
« Je veux façonner Vogue en tenant ensemble héritage et avant-garde », répète-t-on désormais dans les couloirs. L’ambition est claire : réparer la chaîne de valeur éditoriale à l’ère de l’attention rare. Cependant, il ne faut pas renoncer à l’exigence esthétique qui a fait l’histoire du titre.
Pour mémoire, Vogue est né en 1892, avant d’être racheté par Condé Nast en 1909, puis propulsé au rang d’arbitre du goût sous des figures comme Edna Woolman Chase et Diana Vreeland. L’influence prescriptive, jadis verticale, se joue désormais à l’horizontale, entre communautés, plateformes et influenceurs. C’est ce terrain mouvant que Chloé Malle est chargée d’orchestrer.
(Contexte : Vogue (magazine), Condé Nast, Anna Wintour.)

Un parcours façonné par le numérique
Entrée chez Vogue en 2011, Chloé Malle a d’abord été social editor, poste pionnier à l’époque. Elle a ensuite multiplié les rôles au sein de la rédaction : reportages, projets spéciaux, rubriques de société, couverture des mariages et des soirées, puis direction éditoriale de Vogue.com à partir de 2023. Elle coanime également The Run-Through, le podcast hebdomadaire de Vogue.
Sous sa houlette, Vogue.com a renforcé sa cadence et son audience grâce à divers formats longs et portfolios vidéo. De plus, les newsletters sont incarnées par les équipes et des lives accompagnent les grands temps forts. Par exemple, le Met Gala a entraîné une forte hausse du trafic direct, tout comme Vogue World. La rédaction met en avant une croissance à deux chiffres des indicateurs clés et un doublement du trafic direct sur Vogue.com lors des pics événementiels Met Gala, Awards, grandes interviews. Ces chiffres, fournis par le titre, racontent surtout une méthode : construire l’audience autour d’événements et fidéliser par des rendez-vous éditoriaux lisibles.
(Pour aller plus loin : Vogue.com (annonce officielle), Met Gala.)
Une « fille de »… et une professionnelle
Chloé Malle est la fille de l’actrice américaine Candice Bergen et du cinéaste français Louis Malle. Née en 1985, elle a grandi entre New York, Los Angeles et les étés en France, où vivait son père. Elle a étudié la littérature comparée à l’Université Brown, avec un passage par la Sorbonne. Avant Vogue, elle a fait ses armes au New York Observer, puis collaboré au New York Times, au Wall Street Journal, à Architectural Digest ou encore à Town & Country.
Ce pedigree n’efface pas la courbe d’apprentissage. Elle-même a raconté un entretien d’embauche laborieux à ses débuts, portant des collants noirs et des bottines usées. De plus, elle portait un pashmina trop voyant, mais cela ne l’a pas empêchée d’être recrutée. Ensuite, elle a appris la mode par le terrain, loin du snobisme. La trajectoire dessine un profil d’éditrice transversale, plus manager de contenus que papesse autoritaire. Par ailleurs, cela va à rebours des clichés souvent attachés à la direction de Vogue.
(Repères : Candice Bergen, Louis Malle, Université Brown, Sorbonne.)
Les coulisses d’un casting très observé
Depuis l’annonce du retrait d’Anna Wintour de la rédaction américaine, plusieurs noms circulaient : Eva Chen (Instagram), Sara Moonves (W Magazine), Nicole Phelps (Vogue Runway) ou encore Chioma Nnadi (British Vogue). Le choix de Malle, déjà aux manettes du site et familière du réseau mondial, traduit une préférence pour la continuité. De plus, il souligne l’importance de l’expertise numérique. Dans un système désormais maillé (dix Heads of Editorial Content réparti dans le monde), la capacité à travailler en réseau, synchroniser des équipes et partager des formats pèse autant que la vision esthétique.
Vogue US en 2025 : plateaux, pages et « moments »
Le rôle d’un titre comme Vogue ne se mesure plus seulement en pages ni en ventes au numéro. Les événements propriétaires (Met Gala, Vogue World), les collaborations, les expériences live et les plateformes vidéo comptent autant que le bouclage d’un numéro. Vogue demeure, pour l’industrie du luxe, un label : une matrice de goût et un cadre narratif partagé avec les maisons. Mais son influence est contestée par l’écosystème social où des créateurs de contenus dictent tempos et récits.
Dans ce contexte, la mission de Malle consiste à réarticuler l’autorité éditoriale : arbitrer entre l’immédiateté (le flux) et la profondeur (les récits), faire tenir ensemble l’image et le texte, l’événement et la relecture. Elle hérite aussi d’un lectorat vieillissant sur papier et d’un public global en ligne, volatil mais potentiellement fidèle si on lui offre des rendez-vous qui font sens.
(Repères : Semaine de la mode de New York.)
Défis : modèle économique et autorité culturelle
Le print n’est plus le moteur de croissance, mais conserve une valeur d’aura. La tendance générale est aux numéros plus courts, aux éditions thématiques et aux objets à conserver. Le digital génère le volume grâce à l’audience, l’inventaire publicitaire et les partenariats. De plus, l’événementiel crée la rareté par la billetterie et les contenus exclusifs. Enfin, l’e-commerce éditorialisé complète l’équation. Cependant, l’essentiel demeure : l’influence culturelle, donc la crédibilité.
C’est là que Malle est attendue : réhausser la qualité du récit de mode (reportages, critiques, enquêtes), faire place aux voix émergentes, reconnecter création et société (environnement, corps, travail, diversité). Elle devra aussi naviguer dans un cadre budgétaire serré, avec des équipes réduites et des objectifs de performance élevés.
NYFW 2025 : la Fashion Week de New York (11–16 septembre 2025)
Le premier test public de la nouvelle direction arrive très vite : la Fashion Week de New York, programmée du 11 au 16 septembre 2025. Vogue y jouera sa crédibilité en direct : reportages rapides, décryptages à froid, vidéos courtes, immersion en coulisses. On observera si Vogue.com réussit à maintenir l’intensité sans se limiter à la surface. De plus, on vérifiera si la rédaction propose des angles dépassant la simple couverture de défilés.
(Calendrier : CFDA – Fashion Calendar.)

Lignes de force d’une direction « live »
Tout indique que Chloé Malle veut faire de Vogue une machine à contenus en temps réel, sans renier la mise en scène qui a bâti la marque. Concrètement :
- Des « moments » éditoriaux récurrents (portraits, dialogues, séries photo) pour installer un rythme repérable.
- Des formats vidéos courts conçus pour les plateformes, épaulés par des versions longues sur le site.
- Des newsletters incarnées par des éditeurs identifiés pour fidéliser au-delà des pics d’audience.
- Des numéros papier plus rares, thématisés, où la photographie et la littérature de mode reprennent le devant.
Ces axes supposent une discipline de marque : moins de bruit, plus de curettage (le tri, la hiérarchisation, le choix). Ils exigent aussi de repenser la photographie (moins de production carbonée, plus de création locale, d’archives et de studio), d’ouvrir « le front row » à de nouveaux récits (jeunes stylistes, artisanats, scènes régionales), et de mieux documenter la mode comme culture visuelle.
Une succession sous haute tutelle : la succession d’Anna Wintour en filigrane
Il serait naïf de croire que tout change du jour au lendemain. Anna Wintour reste au centre de l’architecture globale : Vogue demeure un réseau articulé autour de sa direction internationale. L’enjeu, pour Chloé Malle, sera donc de tenir sa ligne dans ce cadre : incarner l’édition américaine, donner du souffle aux équipes et gagner du temps de cerveau chez un public saturé.
Pour y parvenir, la nouvelle patronne peut compter sur un capital relationnel solide et une connaissance intime de la maison. Cependant, c’est son exigence éditoriale qui déterminera si Vogue peut à nouveau prescrire plutôt qu’amplifier. Cela compte plus que son carnet d’adresses.
Repères biographiques
- Naissance : 1985 (États-Unis).
- Parents : Candice Bergen, actrice, et Louis Malle, cinéaste.
- Études : Université Brown (littérature comparée), année à la Sorbonne.
- Parcours : New York Observer, piges pour la presse américaine, Vogue (depuis 2011), Vogue.com (direction éditoriale dès 2023), podcast The Run-Through.
- Fonction : Head of Editorial Content de Vogue US.
À retenir
La nomination de Chloé Malle met en avant une génération d’éditeurs nés avec le web. De plus, ils sont familiers des formats et des rythmes de l’ère sociale. Vogue n’abandonne pas son héritage, il change de métrique. Si Malle réussit à réaccorder style et récit, exigence et temps réel, l’édition américaine pourrait retrouver une autorité culturelle que les algorithmes, à eux seuls, ne donneront jamais.