
Crédits : Easy-Peasy.AI, CC BY 4.0 — image générée par IA.
Depuis le 15 juillet 2026, la Chine encadre les services d’interaction émotionnelle qui simulent durablement une personnalité humaine. Le règlement, signé par cinq administrations, interdit les compagnons virtuels aux mineurs et impose de lourdes obligations pour les adultes. Doubao et Qwen ont retiré des agents personnalisés. Pékin n’a toutefois pas banni tous les amis virtuels IA. Le dispositif vise la dépendance affective, la manipulation et les risques pour les données.
Une interdiction ciblée, pas générale
Les Mesures provisoires pour l’administration des services d’interaction anthropomorphique fondés sur l’intelligence artificielle ont été publiées le 10 avril. L’Administration chinoise du cyberespace et quatre autres autorités les ont signées. Elles visent les services proposés au public en Chine qui imitent durablement une personnalité, un mode de pensée et une manière de communiquer. Leur accompagnement émotionnel peut passer par le texte, l’image, le son ou la vidéo.
Un compagnon virtuel IA ne se résume donc pas à un chatbot auquel on donne un prénom. La continuité de la relation simulée est déterminante en droit. Elle repose sur une mémoire des échanges, une personnalité stable et une communication conçue comme un soutien ou une présence. Les robots de service client et les outils de questions-réponses restent hors du champ du règlement. Il en va de même pour les assistants professionnels, logiciels éducatifs et services de recherche sans interaction émotionnelle durable.
L’interdiction la plus nette concerne les moins de 18 ans. L’article 14 proscrit pour eux les services qui proposent un parent, un partenaire ou une autre relation intime virtuelle. Pour les autres usages anthropomorphiques, les plateformes doivent créer un mode mineur et limiter la durée d’utilisation. Elles doivent aussi envoyer des rappels de retour au réel et fournir des contrôles aux responsables légaux. Le consentement d’un parent ou d’un tuteur est en outre requis pour les enfants de moins de 14 ans.
Pour les adultes, le texte ne prononce aucune interdiction générale. Il proscrit la flatterie excessive, la dépendance émotionnelle, l’utilisation compulsive et la détérioration des relations humaines réelles. Les services ne peuvent pas non plus orienter des décisions par manipulation affective. Les fournisseurs ne peuvent pas concevoir leur produit pour remplacer la vie sociale ou contrôler psychologiquement l’utilisateur. Ils ne doivent pas davantage favoriser son enfermement dans le service.
Un devoir de vigilance au cœur de la relation
Ces obligations touchent précisément les mécanismes qui rendent un ami virtuel IA convaincant. Le service doit rappeler clairement que l’interlocuteur est une intelligence artificielle, notamment lorsqu’il détecte un usage excessif. Après chaque période de deux heures d’utilisation continue, un message ou une fenêtre doit inviter la personne à surveiller le temps passé. Si elle demande à quitter l’échange, l’agent doit s’arrêter sans tenter de prolonger la conversation.
La réglementation transforme aussi le compagnon en dispositif de détection. Lorsqu’un utilisateur manifeste une détresse extrême, le fournisseur doit générer un message d’apaisement et l’encourager à chercher de l’aide. Face à une menace explicite pour sa vie, une automutilation annoncée ou une perte financière grave, il doit intervenir. Il doit alors contacter le responsable légal ou la personne à joindre en urgence renseignée lors de l’inscription. Cette obligation suppose de distinguer une conversation intime ordinaire d’un danger immédiat, tout en protégeant les données personnelles.
Les historiques bénéficient de garanties spécifiques. Les utilisateurs doivent pouvoir copier ou supprimer leurs interactions. Sauf exception légale ou accord explicite, ces données ne peuvent être transmises à un tiers. Les échanges contenant des informations personnelles sensibles ne peuvent pas servir à entraîner un modèle sans consentement séparé. Le règlement impose également un avertissement avant l’arrêt d’un service. Cette disposition devient très concrète lorsque des années de conversations sont attachées à un personnage.
Les plateformes doivent désormais faire évaluer leur service au lancement et après une modification majeure. Cette obligation s’applique aussi dès qu’il dépasse un million d’inscrits ou 100 000 utilisateurs actifs mensuels. Le contrôle doit vérifier les réponses de l’agent aux situations extrêmes et les protections offertes aux mineurs et aux personnes âgées. En cas de manquement grave, le service peut être arrêté. L’entreprise risque jusqu’à 200 000 yuans d’amende si la santé d’un utilisateur a été affectée.
Ce cadre ne se limite pas à la protection psychologique. L’article 8 reprend aussi les restrictions chinoises. Elles visent les contenus contraires à la sécurité nationale, à l’unité du pays ou aux valeurs socialistes. Les garanties sur la dépendance et les données coexistent ainsi avec un contrôle politique étendu des réponses produites par les agents.
Doubao et Qwen retirent leurs agents personnalisés
Le règlement ne cite aucune application. Les fermetures observées relèvent de décisions prises par les entreprises à l’approche de son entrée en vigueur. Le South China Morning Post a consulté les notifications envoyées début juillet par Doubao, propriété de ByteDance, et Qwen, développé par Alibaba.
Doubao a annoncé l’arrêt de sa fonction d’agents le 15 juillet pour des raisons présentées comme des ajustements de produit. Son avis maintenait les informations des agents et les conversations consultables pendant une période transitoire. Après le 15 octobre, elles ne seraient plus visibles ni récupérables dans l’application. Aucun avis public archivé de ByteDance ne permet cependant de promettre un véritable outil d’export. Les utilisateurs peuvent seulement sauvegarder eux-mêmes leurs données.
Chez Qwen, le retrait s’est fait en deux temps. Les agents anthropomorphiques et ceux créés par les utilisateurs ont été désactivés le 10 juillet. Les fonctions et services d’agents plus larges ont suivi le 15 juillet. La notification annonçait que les réglages et les conversations correspondantes ne seraient ensuite plus accessibles. Ces décisions concernent les personnages configurables et leurs historiques, pas la disparition intégrale des assistants généralistes Doubao et Qwen.
Une dépêche AFP relayée par DW rapporte que Tencent avait déjà fermé l’entrée de création d’agents dans Yuanbao. Miaoshi, un service de compagnie émotionnelle de NetEase Cloud Music, avait aussi cessé son activité. Faute d’avis primaires, les calendriers de ces deux services ne peuvent pas être établis avec la même précision. Il en va de même pour leurs modalités de conservation des données.
Une « rupture numérique » difficile à mesurer
Les retraits ont suscité sur les réseaux sociaux chinois des messages de tristesse et des sauvegardes précipitées de conversations, selon AFP. Certains utilisateurs décrivent leur agent comme un soutien quotidien, un proche ou un partenaire. La suppression d’un personnage peut alors être vécue comme une perte de continuité relationnelle. L’interlocuteur reste pourtant un système informatique.
Il serait toutefois abusif de transformer ces publications en phénomène statistique. Aucun chiffre public ne précise combien de créateurs d’agents utilisaient un compagnon affectif. On ignore aussi combien ont effectivement perdu leur historique. Les fonctions retirées servaient aussi à fabriquer des assistants, des tuteurs et des personnages de jeu de rôle dotés d’un ton stable. Tous leurs utilisateurs ne recherchaient pas une relation amoureuse.
Cette incertitude empêche également d’affirmer que la Chine aurait mis fin à toutes les applications de compagnie pour adultes. Les services restent autorisés s’ils limitent la dépendance, protègent les données, détectent les crises et laissent l’utilisateur partir. On ignore encore si les fonctions retirées reviendront sous une forme conforme. Aucune disposition du règlement ne permet d’attribuer ces mesures à un objectif démographique.
Le changement est néanmoins profond : la relation persistante ne peut plus être traitée comme un simple habillage du chatbot. Elle devient une fonction à risque, soumise à des obligations de transparence, de sécurité et de réversibilité. Pour les plateformes comme pour les utilisateurs, une IA peut donner l’impression d’être présente. Reste à savoir ce qu’il advient du lien et des données lorsque cette présence s’interrompt.