Chez Chanel, la reprise de 2025 place Matthieu Blazy face à son vrai test commercial dans le luxe mondial

Matthieu Blazy salue à l’issue d’un défilé Chanel très observé. Autour de lui, la maison cherche un nouveau ressort de désir dans un luxe devenu plus exigeant.

Chanel a renoué avec la croissance en 2025, selon les chiffres rapportés le 19 mai par Reuters et recoupés par Vogue Business. Le signal est net, mais son interprétation demande de la méthode. Car si la maison retrouve de l’élan après une année 2024 plus heurtée, les premières pièces signées Matthieu Blazy n’arrivent en boutique qu’en mars 2026. Le rebond est donc établi. Son origine exacte, elle, reste plus délicate à isoler.

Une reprise réelle, dans un luxe moins triomphant

Le luxe n’est plus dans son âge d’innocence. Pendant plusieurs années, les grandes maisons ont pu hausser les prix, comprimer l’offre, miser sur une désirabilité acquise et voir la demande suivre. Ce cycle s’est enrayé. Le ralentissement chinois, l’inflation, l’usure d’une partie de la clientèle et la saturation des hausses tarifaires ont rappelé une évidence que l’industrie avait fini par oublier : le prestige, à lui seul, ne suffit plus.

C’est dans ce climat que Chanel affiche, par sources interposées, un exercice 2025 en progrès. Reuters fait état d’un chiffre d’affaires de 19,3 milliards de dollars, en hausse de 2 % à taux de change constants après le recul enregistré en 2024. Le bénéfice opérationnel, lui, s’établit à 4,7 milliards de dollars, contre 4,5 milliards un an plus tôt. Le redressement est donc tangible. Il n’a rien d’une flambée, mais il tranche avec le ton plus inquiet qui s’était imposé l’an dernier.

Il faut toutefois garder la bonne échelle. Chanel ne retrouve pas l’aisance des années 2021 à 2023, lorsque le luxe semblait presque hors des lois économiques. Cependant, la maison fait mieux que la division mode et maroquinerie de LVMH, en recul de 5 % selon Reuters. Mais Chanel progresse moins rapidement qu’Hermès, dont la croissance reste plus soutenue. Autrement dit, Chanel se redresse sans redevenir l’exception absolue.

Cette photographie vaut aussi par ses contrastes géographiques. Selon Reuters, les Amériques progressent de 7,2 % à taux de change constants. L’Europe avance de 2,5 %. L’Asie-Pacifique, premier marché de la maison, recule en revanche de 0,8 %. Cette dissymétrie est décisive. Elle souligne que la croissance retrouvée n’est pas celle d’un marché mondial unanime, mais celle d’un groupe. En effet, ce groupe compense une faiblesse persistante en Asie par une meilleure performance dans d’autres régions.

Vogue Business ajoute une nuance utile. Le média évoque une hausse de 1,8 % à taux de change constants et une progression de 5,2 % du bénéfice opérationnel. L’écart avec Reuters reste faible dans son esprit, mais l’enseignement demeure identique : la reprise existe, sans autoriser les simplifications. Le moment n’est ni à l’emballement ni au scepticisme de principe. Il appelle une lecture serrée.

Chanel, du reste, ne répond pas au ralentissement par le retrait. La maison continue d’investir, d’ouvrir et de consolider son outil. Vogue Business rapporte 41 ouvertures de magasins en 2025 et un effort de 700 millions de dollars dans l’intégration verticale de la chaîne d’approvisionnement. Cette donnée mérite qu’on s’y arrête. Elle dit qu’au sommet du luxe, la création seule ne suffit pas. Il faut aussi la logistique, les ateliers, le contrôle des savoir-faire, la capacité à produire sans banaliser.

Le siège de Chanel rappelle l’envers organisé du rêve, entre ateliers, décisions et puissance commerciale. La façade ramène la croissance à sa mécanique concrète.
Le siège de Chanel rappelle l’envers organisé du rêve, entre ateliers, décisions et puissance commerciale. La façade ramène la croissance à sa mécanique concrète.

Cette architecture industrielle est une part du sujet. Elle explique pourquoi l’entreprise peut traverser une zone de moindre euphorie sans céder sur ses ambitions. Elle explique pourquoi il serait réducteur d’attribuer à un seul homme l’ensemble du rebond. En effet, ce rebond tient également à la beauté, à l’horlogerie-joaillerie et au maillage commercial. Par ailleurs, la continuité des investissements engagés en amont joue aussi un rôle important.

Matthieu Blazy, ou la remise en tension du désir

Pour autant, la création est bien revenue au centre du récit. Matthieu Blazy présente sa première collection Chanel le 6 octobre 2025, à Paris. L’Associated Press décrit un défilé ample et théâtral, traversé par un imaginaire cosmique. C’est comme si la maison voulait réinscrire son vocabulaire dans un horizon plus mobile et respirant. En effet, cela semble moins prisonnier de ses automatismes. Ce geste compte parce qu’il intervient à un moment crucial. En outre, tant de grandes griffes donnent le sentiment de rejouer leurs codes sans parvenir à les réanimer.

L’intérêt de Blazy n’est pas de tout renverser. Il est d’introduire un déplacement perceptible. Chez Chanel, c’est souvent la condition de possibilité du succès. Trop de prudence et la maison s’enferme dans son musée. Trop de rupture et elle perd cette évidence qui fait sa force. Blazy semble chercher une troisième voie, où les signes historiques demeurent lisibles tandis que la silhouette s’allège, s’ouvre, retrouve une forme de vivacité.

Mais ici, le calendrier impose sa loi. Les premières pièces de cette nouvelle ère ne sont commercialisées qu’à partir de mars 2026. C’est la donnée qu’il ne faut jamais perdre de vue. Elle interdit d’écrire que Blazy aurait causé la croissance 2025. Au mieux, son arrivée a pu nourrir une attente et réarmer l’image. De plus, elle a suscité une curiosité accrue chez les clientes, les détaillants et les observateurs du secteur. Au-delà, les preuves publiques manquent.

Chanel ne détaille pas ses ventes par ligne de produits ni par collection. La maison ne précise pas ce que pèsent exactement la mode, la beauté ou l’horlogerie-joaillerie dans la progression observée. De plus, elle n’isole pas l’effet de telle ou telle sortie. Cette opacité n’a rien d’exceptionnel dans le luxe. Elle oblige simplement à tenir la frontière entre ce qui est établi et ce qui ne l’est pas.

Les codes Chanel circulent avec une lisibilité immédiate, jusque dans leurs supports de diffusion les plus simples. Le désir naît aussi de cette reconnaissance sociale, rapide et partagée.
Les codes Chanel circulent avec une lisibilité immédiate, jusque dans leurs supports de diffusion les plus simples. Le désir naît aussi de cette reconnaissance sociale, rapide et partagée.

Les premiers indices venus du terrain sont néanmoins suffisamment concordants pour être relevés. Reuters cite Simon Longland, directeur des achats mode chez Harrods, selon lequel l’arrivée des créations de Blazy a attiré de nouveaux clients et fait apparaître une demande supérieure à l’offre sur certaines pièces. Les modèles les plus souvent cités sont le maxi flap bag, les escarpins bicolores et des vestes de tweed revisitées. Pris séparément, ces éléments ne constituent pas une preuve macroéconomique. Pris ensemble, ils dessinent un début de phénomène.

Vogue Business va dans le même sens, avec davantage de prudence chronologique. Le média insiste sur le fait que l’effet complet des collections de Blazy ne peut pas encore se lire dans les comptes 2025. Il note en revanche que le second semestre a montré un frémissement plus net, puis que les premiers mois de 2026 ont vu monter une forme d’excitation commerciale autour de l’offre nouvelle. Cette manière de poser les choses est la bonne. Elle n’écrase pas le temps.

Il faut aussi prendre au sérieux la nature de ce frémissement. Dans le luxe, le désir n’est pas une variable secondaire. Il est la matière première. Quand l’industrie ne propose que rareté organisée, hausse des prix et répétition d’icônes, elle cible principalement ses clientes les plus fidèles. Lorsqu’une silhouette recommence à intriguer, à circuler, à attirer des clientes nouvelles, un autre régime s’installe. Rien ne dit encore qu’il durera. Mais il signale une réouverture.

Hors du grand appareil du défilé, Matthieu Blazy apparaît comme une figure d’auteur au sein d’une maison patrimoniale. Son nouvel élan devra désormais convaincre dans la durée.
Hors du grand appareil du défilé, Matthieu Blazy apparaît comme une figure d’auteur au sein d’une maison patrimoniale. Son nouvel élan devra désormais convaincre dans la durée.

Ce que Chanel révèle du luxe en 2026

Le cas Chanel intéresse justement parce qu’il dépasse Chanel. Il offre un concentré des tensions du luxe en 2026. D’un côté, les grandes maisons restent puissantes, extrêmement profitables et capables d’investir massivement. En revanche, elles constatent que la machine ralentit lorsque le désir devient routinier et que l’Asie stagne. De plus, le consommateur très fortuné exige aussi autre chose qu’une simple augmentation du prix d’entrée.

Hermès apparaît, dans ce paysage, comme le modèle d’une discipline que peu savent atteindre. LVMH, bien que soutenu par la puissance de Louis Vuitton et Dior, a prouvé que même les groupes puissants peuvent vaciller. Gucci cherche toujours la formule qui lui permettrait de renouer durablement avec son lustre. Partout, la même question revient sous des mots différents : comment recréer de l’évidence autour d’une offre qui ne soit ni banale ni forcée.

Chanel apporte à cette question une réponse partielle, mais instructive. D’abord, la maison montre qu’un rebond reste possible sans euphorie générale du marché. Ensuite, elle rappelle que la création identifiable redevient un actif stratégique. Non pas au sens publicitaire du terme, mais au sens profond. Une direction artistique crédible ne se contente pas d’habiller la marque. Elle redonne de la tension à l’ensemble de son dispositif.

C’est pourquoi l’on aurait tort de lire l’année 2025 comme une simple embellie comptable. On aurait tort aussi d’en faire une victoire déjà acquise du seul Matthieu Blazy. La vérité, plus intéressante, tient dans l’entre-deux. Chanel a restauré une part de sa dynamique avant même que l’effet boutique de Blazy ne soit pleinement observable. Puis les premiers signaux venus du commerce ont donné une consistance nouvelle à l’idée qu’une maison patrimoniale pouvait encore surprendre sans se renier.

Cette distinction est essentielle si l’on veut éviter deux écueils symétriques. Le premier consiste à écrire une fable promotionnelle, où chaque sac désiré deviendrait la preuve d’une renaissance totale. Le second revient à considérer la mode comme un décor sans conséquence. Pourtant, tout l’édifice du luxe repose sur sa capacité à susciter un besoin. Ce besoin n’est jamais strictement utilitaire. Entre ces deux excès, Chanel offre aujourd’hui un cas particulièrement révélateur.

La maison n’a pas mis à disposition, sur sa page publique de résultats financiers, un document 2025. Par conséquent, il est impossible de vérifier directement chaque agrégat cité lors de la publication des articles. Il faut donc attribuer les chiffres aux sources qui les rapportent et maintenir cette prudence de méthode. Mais cette réserve n’affaiblit pas le constat principal. Elle le rend plus sérieux. Oui, Chanel renoue avec la croissance. Oui, les premières créations de Blazy semblent avoir ranimé l’attention commerciale. Non, l’une et l’autre ne se confondent pas encore.

Au fond, c’est peut-être ce qui rend la séquence intéressante. Dans un secteur saturé de récits prémâchés, Chanel ne raconte pas une résurrection spectaculaire. La maison donne plutôt à voir quelque chose de plus rare : une inflexion crédible. Les comptes se redressent. Les boutiques recommencent à vibrer autour d’une proposition neuve. Et, dans cet intervalle encore incertain entre performance consolidée et désir renaissant, se joue peut-être l’un des rares scénarios vraiment stimulants du luxe contemporain.

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Matthieu Blazy chez Chanel

Cet article a été rédigé par Émilie Schwartz.