
Jeudi 26 février 2026, à l’Olympia à Paris, la 51e cérémonie des César a dévoilé le palmarès : gagnants et lauréats 2026. L’Attachement (Meilleur film) et Nouvelle Vague de Richard Linklater (quatre trophées). Léa Drucker a été sacrée Meilleure actrice pour Dossier 137, Laurent Lafitte Meilleur acteur pour La Femme la plus riche du monde. La soirée, présidée par Camille Cottin et conduite par Benjamin Lavernhe, a aussi offert un César d’honneur à Jim Carrey.
Une cérémonie réglée au cordeau : les lauréats des César 2026
Il y a des soirs où le cinéma aime la clameur. Et d’autres où il préfère l’horlogerie. Cette édition des César 2026 a choisi le rythme sec, la mécanique nette : arrivée sur le tapis rouge dès 18 h 15, cérémonie annoncée à 20 h 30, fin passée peu après minuit. Sur scène, des transitions rapides. Dans la salle, des applaudissements francs. Peu de débordements. Le sentiment, à l’issue, d’une fête tenue par la manche.
Le choix n’est pas seulement esthétique. Il raconte aussi un moment du secteur. Les César sont un miroir, parfois déformant, mais un miroir tout de même : quand l’année est « ouverte », quand aucun film ne s’impose comme une évidence populaire et critique, le palmarès se fragmente. Cette fragmentation, en 2026, ressemble moins à un compromis qu’à une cartographie. D’un côté, un grand film de liens et de deuil. De l’autre, un geste cinéphile sur l’histoire du cinéma. Au centre, des interprètes récompensés pour des rôles ancrés dans le réel.
Il faut rappeler ce que vaut, ici, un vote. Les lauréats sont désignés par 4 955 membres votants de l’Académie, professionnels répartis en branches, qui votent en plusieurs temps. Ce chiffre, froid, explique une partie de la chaleur : une profession qui s’élit elle-même et se raconte. De plus, elle rectifie parfois ses angles morts et, certains soirs, cherche à « donner à chacun sa part ».
« L’Attachement » : César du Meilleur film, victoire collective et film-étendard
Carine Tardieu n’a pas construit une filmographie de coups d’éclat, elle a bâti, film après film, un art de la nuance. L’Attachement prolonge cette veine : le drame intime, la comédie humaine, les émotions qui n’entrent pas dans les cases.
Le film, adapté du roman L’Intimité d’Alice Ferney, place au centre une femme qui se croyait complète dans sa solitude. Puis la vie se charge de la contredire. Un voisin, des enfants, un deuil brutal. Et, entre eux, un lien qui se fabrique sans mode d’emploi. Ni romance obligatoire, ni morale plaquée. Juste la présence, insistante, de l’autre.
Ce que récompense le César du Meilleur film, c’est donc un récit de l’infra-ordinaire. Un cinéma qui refuse les slogans, mais qui parle, malgré tout, de société : famille recomposée, place des femmes, réinvention des rôles. La puissance du film tient à cette modestie : il se passe peu de choses, et pourtant tout bouge.
Sur le plan des trophées, L’Attachement n’a pas seulement été sacré Meilleur film : il repart aussi avec le César de la Meilleure adaptation et celui de la Meilleure actrice dans un second rôle. Le trio est cohérent. Adaptation : parce que l’écriture conserve l’ambiguïté des sentiments. Second rôle : parce que les films de Tardieu savent que les silhouettes, chez elle, sont des vies entières.

La soirée a d’ailleurs souligné cette dimension de troupe. Dans les discours, dans les embrassades sur scène, dans cette impression que le prix revient à une manière de travailler : écrire à plusieurs, chercher longtemps, filmer les détails. C’est une politique de l’attention.
« Nouvelle Vague » (Linklater) : quatre César et un hommage cinéphile
Nouvelle Vague arrive avec un paradoxe séduisant : un Américain qui filme Paris pour raconter un moment fondateur du cinéma français. Richard Linklater, artisan du temps long et des conversations (la trilogie Before, Boyhood), s’empare ici d’un mythe : la naissance d’À bout de souffle et, avec elle, l’apparition d’un souffle neuf.
Le film repart avec quatre César : Meilleure réalisation, Photographie, Montage, Costumes. Quatre prix techniques et artistiques qui disent une chose : le geste formel a compté. La photographie noir et blanc, la coupe, la matière des vêtements, tout renvoie à une reconstitution, certes. Mais surtout, cela évoque une recréation par la direction d’ensemble.
Linklater n’a jamais fait un cinéma de musée. Son pari, ici, est de filmer la cinéphilie comme une action, pas comme une nostalgie. La Nouvelle Vague n’est pas un poster sur un mur : c’est une dispute, un montage, une audace. Les César ont récompensé cette énergie-là.

Ce choix est aussi un signal adressé au secteur : la France aime se regarder, mais elle accepte qu’un autre la filme. Dans une industrie où les financements, les coproductions et les talents circulent, l’international n’est plus une exception : c’est une langue de travail.
Léa Drucker : César de la Meilleure actrice et le réel comme terrain de jeu
La performance de Léa Drucker dans Dossier 137 appartient à une catégorie rare : l’interprétation qui tient par la retenue. Ici, pas de grands effets. Un visage qui écoute. Un corps qui se raidit. Une pensée qui avance, malgré la fatigue.
Le film suit une enquêtrice de l’IGPN, chargée de faire la lumière sur une grave blessure causée lors des manifestations des Gilets jaunes. Le sujet est brûlant. Le traitement, lui, s’inscrit dans la procédure, la précision, l’inconfort des zones grises. La caméra observe un travail : rassembler des images, interroger des versions, supporter la pression des appartenances.
En récompensant Drucker, l’Académie consacre une actrice déjà primée une première fois, mais qui, ici, gagne un deuxième César au prix d’une interprétation « à l’os ». Le palmarès 2026 dit clairement son goût du réel : des rôles ancrés, des conflits sans manichéisme.

Laurent Lafitte : César du Meilleur acteur, le masque et la fêlure
Chez Laurent Lafitte, il y a souvent un vernis : élégance, ironie, aisance de scène. Dans La Femme la plus riche du monde, ce vernis devient un outil. Il joue un photographe fantasque, séducteur, insaisissable, au cœur d’une histoire librement inspirée de l’affaire Banier-Bettencourt.
Le film, porté aussi par Isabelle Huppert, raconte l’attraction dangereuse entre l’argent absolu et l’artiste qui le capte. Lafitte compose un personnage qui amuse, puis inquiète. Un homme sait se rendre indispensable et danse sur les failles. De plus, à force de jouer, il finit par croire à son propre rôle.
Ce César du Meilleur acteur est présenté, pour lui, comme un premier. Il arrive au terme d’un parcours mêlant théâtre, cinéma et télévision, et il récompense une palette : le comique, le trouble, l’ombre.

Seconds rôles : l’art de voler une scène
Les seconds rôles sont parfois des aiguilles : ils piquent, et tout le film s’éveille. Cette année, deux récompenses dessinent deux manières d’exister à l’écran.
Vimala Pons décroche le César du second rôle féminin et participe au succès de L’Attachement par une présence mobile, imprévisible. Elle apporte ce que les grands drames intimes risquent parfois de perdre : l’électricité du quotidien, l’humour de survie, l’angle inattendu.

Pierre Lottin, Meilleur acteur dans un second rôle, est récompensé pour L’Étranger de François Ozon, adaptation du roman de Camus. Le rôle le place dans l’Algérie coloniale, au cœur d’une histoire qui continue de brûler. Lottin y impose une parole sèche, une vivacité, une dureté d’époque. Il rappelle que, dans certains films, un personnage secondaire suffit à faire entendre le grondement d’un monde.

Révélations : une génération qui arrive sans demander la permission
Les César savent parfois se tromper sur l’avenir. Mais ils ont aussi cette utilité : capter un début. En 2026, les Révélations dessinent un mouvement : des films intimes, politiques au sens large, où le corps et la parole cherchent leur place.
Nadia Melliti est sacrée Révélation féminine pour La Petite Dernière, drame de Hafsia Herzi adapté du roman de Fatima Daas. Une jeune femme grandit entre la foi, la famille, le désir et la nécessité de se dire. Le film avance sans fracas, par touches. La révélation, ici, n’est pas un feu d’artifice : c’est une justesse.

Théodore Pellerin reçoit la Révélation masculine pour Nino de Pauline Loquès. Le film suit un jeune homme à Paris, bousculé par une annonce médicale et par une urgence intime : décider, en quelques jours, ce qu’il veut faire de sa vie, de son corps, de son futur. Là encore, le cinéma se tient au plus près des gestes simples.
Ce n’est pas un détail : Nino obtient aussi le César de la Meilleure première œuvre. L’Académie récompense une entrée en cinéma qui ne mise pas sur le bruit, mais sur le regard.
Entre ces deux révélations, un fil se noue : raconter la jeunesse sans la mythifier, sans la juger. Montrer des identités en construction, des désirs contradictoires, des peurs ordinaires.

Jim Carrey : César d’honneur, hommage et tentation du grand spectacle
Le cinéma français aime ses frontières. Et il aime aussi, une fois par an, les entrouvrir. Le César d’honneur remis à Jim Carrey répond à cette tradition : inviter « l’Amérique » à la table, non pour se soumettre, mais pour se mesurer.
Le moment a été travaillé comme un numéro. Au début de la soirée, Benjamin Lavernhe a salué l’icône en rejouant, sur scène, une chorégraphie inspirée de The Mask. Puis l’hommage a pris un ton plus tendre. Carrey, venu pour l’ensemble de sa carrière, a remercié en français, déclenchant une ovation.
La présidente Camille Cottin a insisté sur ce qui fait la singularité de l’acteur : une liberté de jeu, un corps élastique, mais aussi une vulnérabilité qui affleure derrière le rire.

Ce que le palmarès des César 2026 dit du cinéma français
À regarder les trophées, on pourrait croire à un consensus. À les lire de plus près, on voit plutôt une ligne : le cinéma français s’interroge sur ses formes, mais il revient au récit.
Première ligne : le social, sans le slogan. Dossier 137 place la violence au centre, mais la traite par le prisme de l’enquête, des preuves, du doute. La Petite Dernière parle d’identité, mais refuse la démonstration.
Deuxième ligne : l’intime, sans la mièvrerie. L’Attachement gagne parce qu’il sait filmer les liens hors normes, sans punition ni triomphe.
Troisième ligne : la cinéphilie, sans l’entre-soi. Nouvelle Vague est un film sur le cinéma. Cependant, il a gagné des prix concernant l’image, la coupe et la matière. Autrement dit : il a convaincu par sa fabrication.
Reste une question : à qui parle ce palmarès ? Aux professionnels, d’abord. Mais aussi, en creux, au public. Il rappelle que les César ne sont pas un box-office de prestige : c’est une boussole interne. Une manière de dire, à la fin de l’hiver : voilà ce que nous voulons défendre.
Les coulisses d’un vote : représentations, équilibres, stratégies
L’Académie ne vote pas dans le vide. Elle vote avec ses sensibilités, ses débats, ses nouvelles règles, ses attentes. Les César d’aujourd’hui portent le souvenir des années d’orage : contestations dans la salle, remises en cause de la gouvernance, demandes de renouvellement.
La cérémonie 2026, plus lisse, n’efface pas ce passé, elle le digère. On comprend mieux, alors, ce palmarès réparti : éviter l’écrasement, distribuer les signes, rappeler que le cinéma est un collectif. Dans un secteur aux conditions de production tendues, les films luttent pour exister en salles. Ainsi, cette logique d’équilibre incarne une forme de solidarité.
Même les rares dissonances de la soirée ont joué ce rôle de rappel : quelques prises de parole ont évoqué l’actualité internationale, et un hommage a suscité des réactions contrastées. Rien n’a explosé. Mais le monde, lui, n’a pas disparu.
Un bilan : l’année 2025 relue par 2026
Finalement, les César 2026 racontent une saison où le cinéma français s’est cherché des appuis. Il les a trouvés dans les histoires intimes, dans des personnages qui travaillent, qui doutent, qui se déplacent. Il les a trouvés aussi dans un geste de mémoire : revenir à la Nouvelle Vague, non comme une relique, mais comme une promesse.
À minuit passé, la soirée s’est achevée sur une phrase de cinéma devenue proverbe. C’est peut-être cela, la morale discrète de cette édition : le cinéma, quand il se regarde dans la glace, sait encore rire. Et, parfois, il sait se taire pour écouter ceux qui arrivent.