À Cannes 2026, Zapper Bolloré et Canal+ exposent les dépendances du cinéma français autour d’Arthur Harari

Maxime Saada apparaît ici dans un moment de parole publique, alors que sa réaction rapportée à la tribune ‘Zapper Bolloré’ devient un sujet central à Cannes. Son intervention fait basculer une inquiétude diffuse vers un conflit ouvert entre liberté de parole et dépendance économique. L’image condense ainsi la tension d’un Festival où le débat sur le pouvoir rejoint soudain celui sur le cinéma.

À Cannes, les films n’arrivent jamais seuls. Ils avancent entourés de rumeurs, de désirs, de calculs, de conversations saisies au vol entre deux projections. Cette année, pourtant, le bruissement ordinaire du Festival a changé de nature. Depuis la publication, le 11 mai, de la tribune « Zapper Bolloré » dans Libération, puis la réaction attribuée à Maxime Saada, président du directoire de Canal+, la Croisette s’est découverte un autre sujet que le cinéma, ou plutôt un sujet situé à l’endroit exact où le cinéma cesse d’être seulement un art pour redevenir une industrie, un rapport de force, une dépendance. Arthur Harari présente L’Inconnue en compétition officielle. Cependant, toute la profession s’interroge sur le coût de parler ouvertement désormais.

Une tribune, puis une phrase qui durcit tout

Au départ, l’affaire relevait encore du débat public. La tribune « Zapper Bolloré », signée par environ six cents professionnels du cinéma, dénonçait l’influence croissante de Vincent Bolloré sur le paysage culturel français. Elle exprimait une inquiétude précise, celle de voir se consolider un pouvoir capable de peser toujours davantage sur l’ensemble de la chaîne du cinéma, du financement à la diffusion, et jusqu’à l’exploitation. Que l’on souscrive ou non à ce diagnostic, le texte appartenait encore à la tradition des alertes. En effet, le milieu culturel publie ces textes lorsqu’il estime qu’un seuil politique ou symbolique est en train d’être franchi.

Tout a changé lorsque, le 17 mai à Cannes, Maxime Saada a, selon plusieurs sources concordantes, déclaré ne plus vouloir travailler avec les signataires de cette tribune. En quelques mots, la discussion a quitté le terrain du désaccord d’idées pour entrer dans celui, beaucoup plus concret, des conséquences professionnelles. Il ne s’agissait plus seulement de savoir si la critique adressée à Vincent Bolloré était juste, excessive ou mal formulée. La question devenait brutalement plus simple et plus grave. Un grand financeur privé du cinéma français peut-il expliquer aux artistes, auteurs et producteurs l’impact de leurs prises de position ? En effet, celles-ci pourraient influencer leurs futures relations avec lui.

Le terme de « liste noire » s’est aussitôt imposé dans le débat. Il faut, ici, conserver la précision des faits. Ce qui est établi, ce sont des propos rapportés par plusieurs médias et des réactions immédiates et nombreuses dans le monde du cinéma. Cependant, à ce stade, rien n’indique que des contrats déterminés aient été retirés en raison d’une signature. De plus, aucun projet nommé ou financement identifiable n’a déjà été retiré pour cette raison. Cette nuance est essentielle. Elle n’atténue pas le trouble. Elle le situe exactement. Pour l’instant, la crise porte moins sur des sanctions documentées. Cependant, elle concerne davantage la possibilité qu’un tel principe d’exclusion soit formulé. En effet, cela pourrait être fait par un acteur aussi central.

C’est peut-être ce qui a si vite enflammé Cannes. Dans un secteur aussi dépendant, une menace présumée n’a pas besoin d’être déjà appliquée pour produire ses effets. Il suffit qu’elle soit jugée crédible. Sur la Croisette, la phrase a circulé avec cette rapidité propre aux nouvelles qui rencontrent une peur ancienne. D’abord dans les discussions discrètes, puis dans les commentaires plus ouverts, enfin dans l’espace public tout entier. Ce que beaucoup ont entendu ne relevait pas d’un simple accès d’humeur patronale. C’était le signal qu’un désaccord idéologique pouvait, demain, se transformer en problème de travail.

Vincent Bolloré apparaît ici comme la figure vers laquelle convergent, à Cannes, des inquiétudes qui dépassent sa seule personne. Son nom en vient à désigner un système de concentration mêlant médias, édition, audiovisuel et influence culturelle. La contestation exprimée par la tribune vise ainsi moins un homme isolé qu’une logique d’emprise jugée désormais trop visible.
Vincent Bolloré apparaît ici comme la figure vers laquelle convergent, à Cannes, des inquiétudes qui dépassent sa seule personne. Son nom en vient à désigner un système de concentration mêlant médias, édition, audiovisuel et influence culturelle. La contestation exprimée par la tribune vise ainsi moins un homme isolé qu’une logique d’emprise jugée désormais trop visible.

Pourquoi Canal+ se trouve au cœur du séisme

Si la secousse est si forte, c’est que Canal+ n’est pas un acteur secondaire de l’économie du cinéma. Le groupe occupe une place décisive dans le financement privé de la filière. Dans un paysage où les films se montent à force de préachats, de coproductions, de soutiens publics, de fenêtres de diffusion et de négociations patientes, un partenaire de cette taille ne pèse pas seulement par son argent. Il pèse aussi par l’horizon qu’il ouvre ou qu’il ferme. Quand ce partenaire suggère que la contestation publique pourrait influencer ses relations futures avec des professionnels, tout le secteur réalise soudain sa vulnérabilité.

Le malaise, au fond, vient de là. Le cinéma français aime se penser comme un espace de liberté, de pluralité, de contradiction fertile. Et il l’est, souvent. Mais cette liberté ne flotte pas au-dessus du réel. Elle s’inscrit dans des structures de financement où l’indépendance absolue n’existe pas. Un film ne naît pas d’une idée seule. Il naît aussi d’un montage, d’une confiance, d’une signature, d’une case de diffusion, d’un engagement financier accepté à temps. C’est ce lien constant entre liberté esthétique et dépendance économique que la séquence cannoise remet brutalement en lumière.

La réaction du président du Centre national du cinéma, Gaëtan Bruel, a traduit cet embarras avec une prudence révélatrice. Selon le suivi de Cannes publié par Libération, il a regretté la réaction de Maxime Saada tout en précisant qu’il ne partageait pas entièrement la présentation factuelle de la tribune. La formule est plus instructive qu’il n’y paraît. Elle montre qu’une partie des institutions refuse de banaliser l’idée d’une pression exercée sur des artistes. Cependant, elles évitent d’adopter sans réserve tout le raisonnement politique avancé par les signataires. Autrement dit, le milieu n’est pas uniformément aligné sur le diagnostic. En revanche, il devient de plus en plus sensible au précédent créé par la mise à l’écart de professionnels. Cette situation découle du fait qu’ils ont signé un texte critique.

C’est cette complexité qui rend l’affaire plus sérieuse qu’un simple duel de postures. On aurait tort d’y voir une opposition sommaire entre un camp du bien et un camp du pouvoir. Le désaccord traverse aussi les sensibilités du secteur, les institutions, les producteurs, parfois même les signataires eux-mêmes. Mais cette diversité de nuances ne fait pas disparaître le point central. Quand un grand financeur semble lier la collaboration à la réserve observée dans l’espace public, tout l’écosystème se tend.

Arthur Harari, ou le retour du cinéma dans le tumulte

Au même moment, Arthur Harari arrive en compétition avec L’Inconnue. La fiche officielle du Festival de Cannes présente un long métrage franco-italien de cent trente-neuf minutes. Ce film met en vedette Léa Seydoux et Niels Schneider, et explore un récit de trouble identitaire. Le film était attendu pour ses qualités propres, pour la singularité du regard d’Harari, pour le souvenir laissé par Onoda, pour l’aura que son travail d’écriture sur Anatomie d’une chute a encore renforcée. Tout, dans la logique d’un Festival, aurait dû conduire à faire de cette projection l’un des grands événements artistiques de la journée.

Elle l’a été. Mais elle ne l’a pas été seule. Cannes a la particularité d’agréger les récits et de faire coexister l’attention aux œuvres. En outre, elle parvient à intégrer le vacarme de ce qui les entoure. Cette année, la coïncidence est plus frappante encore. Harari, cinéaste du trouble, du déplacement, des identités qui glissent, présente son film au moment où le cinéma français s’interroge sur la solidité de ses propres lignes. Il y a là une ironie involontaire, presque trop parfaite. D’un côté, l’attente la plus cinéphile. De l’autre, un secteur qui examine soudain les conditions politiques, économiques et symboliques dans lesquelles ses films existent.

Ce déplacement du regard est révélateur. En temps ordinaire, Cannes adore la superposition des récits. Une montée des marches chasse une polémique, une conférence de presse relance un film, une rumeur de prix efface un malaise. Cette fois, les deux plans ne se succèdent pas. Ils se contaminent. Le nom d’Arthur Harari circule avec celui de Maxime Saada. L’Inconnue se retrouve commenté dans un climat où l’on parle aussi de liberté de création, de concentration des pouvoirs, de peur diffuse et de dépendance structurelle. Le cinéma n’est pas relégué au second plan. Il est replacé dans la vérité matérielle qui le soutient.

Ces ouvrages consacrés à Vincent Bolloré et aux controverses qu’il suscite rappellent que le malaise exprimé à Cannes déborde le seul champ du cinéma. L’image élargit le cadre vers l’édition, les idées et les industries culturelles, où les rapports de force se répondent. Elle donne à la querelle cannoise une profondeur supplémentaire, comme si le Festival n’en révélait que la part la plus spectaculaire.
Ces ouvrages consacrés à Vincent Bolloré et aux controverses qu’il suscite rappellent que le malaise exprimé à Cannes déborde le seul champ du cinéma. L’image élargit le cadre vers l’édition, les idées et les industries culturelles, où les rapports de force se répondent. Elle donne à la querelle cannoise une profondeur supplémentaire, comme si le Festival n’en révélait que la part la plus spectaculaire.

Ce que Cannes révèle du cinéma français

Il serait tentant de réduire cette séquence à une agitation festivalière, destinée à s’évanouir sitôt les prix remis. Ce serait sous-estimer sa portée. Ce qui remonte ici est plus ancien que la phrase de Maxime Saada et plus large que le seul nom de Vincent Bolloré. La concentration croissante des moyens de production, de diffusion et d’influence travaille depuis longtemps le champ culturel. La tribune du 11 mai a donné à cette inquiétude une formulation nette. La réaction de Canal+ l’a fait changer de registre. Le sujet n’est plus seulement de savoir si l’emprise dénoncée est réelle, excessive ou mal nommée. Il est de comprendre ce qu’il devient possible, ou risqué, de dire lorsque ceux que l’on critique occupent une place déterminante dans l’économie du secteur.

Au fond, la crise actuelle oblige le cinéma français à se regarder sans fard. Il aime l’idée d’une indépendance protégée par des institutions solides, par des habitudes de pluralisme, par une certaine exception culturelle. Mais cette représentation rencontre aujourd’hui sa part de fragilité. Un milieu peut se croire libre tant qu’il n’a pas à mesurer le prix éventuel de sa liberté. C’est peut-être cela que Cannes met à nu avec tant d’éclat, et presque malgré lui.

On ignore encore ce que produira concrètement cette affaire. Il peut y avoir des clarifications, des démentis, des gestes d’apaisement, des solidarités plus visibles entre créateurs et producteurs. Il peut aussi rester quelque chose de plus discret et de plus durable, une retenue intériorisée, une prudence nouvelle, la tentation de ne plus signer, de ne plus dire, de ne plus s’exposer. Cependant, les rapports de force les plus efficaces n’ont souvent pas besoin de s’exercer jusqu’au bout. Ainsi, ils parviennent à être compris.

Voilà pourquoi cette querelle dépasse de loin la polémique du jour. En plein Festival de Cannes, alors qu’un grand film attendu faisait son entrée en compétition, le cinéma français s’est retrouvé contraint de parler de ce qui rend encore ses œuvres possibles et de ce qui pourrait un jour les contraindre. Ce n’est pas un sujet périphérique. C’est peut-être, cette année, le plus décisif de tous. Car un cinéma résiste mal lorsque ceux qui le font se mettent soudain à douter de leur liberté de parole.

Le patron de Canal+ menace les signataires de la tribune anti-Bolloré

Cet article a été rédigé par Émilie Schwartz.