Bella Hadid et Adèle Exarchopoulos font de Cannes un duel de style entre archive couture et coupe pure

Bella Hadid arrive à Cannes avec une autorité visuelle déjà inscrite dans la mode internationale. Sa présence résume une grammaire du regard, entre contrôle, aura et circulation mondiale. Avant même la robe Schiaparelli, la figure impose son propre récit.

Crédits : Marie Claire Korea / Wikimedia Commons — CC BY 3.0.

Le 20 mai 2026, la montée des marches de « La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer » a déplacé l’attention vers deux silhouettes aussitôt commentées. Bella Hadid est apparue en Schiaparelli, dans une robe que la presse spécialisée rapproche d’une image de Jane Birkin. Adèle Exarchopoulos, elle, portait selon cette même presse une silhouette Phoebe Philo faite d’un haut blanc sculptural et d’un pantalon noir. La soirée a démontré, au-delà d’un simple défilé de célébrités, comment Cannes transforme le vêtement en langage. Par ailleurs, le tapis rouge devient à la fois une scène d’analyse et un théâtre du prestige.

Un film historique, puis l’appel des images

Le point de départ est pourtant strictement cinématographique. Sur sa fiche officielle, le Festival de Cannes présente « La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer » comme un film hors compétition d’Antonin Baudry, production française de 2026. Le guide officiel des projections fixe sa séance du 20 mai au Grand Théâtre Lumière. Le protocole est connu. Un film entre dans la lumière, puis tout ce qui l’entoure commence à produire son propre récit.

Ce glissement n’a rien d’anecdotique à Cannes. Le Festival repose sur cette double mécanique. D’un côté, une sélection, des films, des auteurs, un cadre institutionnel très précis. De l’autre, une fabrique d’images dont la circulation excède presque aussitôt l’objet premier de la soirée. Une autre dramaturgie se joue entre la salle et les marches, ainsi qu’entre l’annonce officielle et sa reprise médiatique. Elle est plus brève, plus visuelle, mais souvent décisive dans la mémoire publique de l’événement.

C’est là qu’intervient le tapis rouge. Le cinéma demeure le motif officiel, mais la circulation des images se déplace très vite vers les silhouettes. Purepeople, qui a relevé la séquence le soir même, raconte une Croisette où le film historique croise le glamour international. Le constat est juste, mais il faut aller plus loin. Cannes ne montre pas seulement des célébrités autour d’un film. Il montre comment le vêtement peut capter une part de l’événement, la condenser et parfois la concurrencer.

L’écart est d’autant plus frappant que le film convoque l’été 1940, la débâcle, l’exil, la naissance d’une parole politique. Or, dehors, un autre langage s’impose. Une robe réactive une mémoire de mode. Un dos nu modifie l’allure plus qu’il ne cherche l’effet. Un pantalon montre ses zips comme un détail de construction. Le tapis rouge ne sert plus seulement à faire voir. Il propose des signes à interpréter.

Bella Hadid, la mémoire Birkin revue par Schiaparelli

Dans le cas de Bella Hadid, l’essentiel est confirmé par la maison elle-même. Dans une note publiée par Schiaparelli, la marque indique que le mannequin portait une création couture sur mesure conçue par Daniel Roseberry pour le 79ᵉ Festival de Cannes. Le texte décrit une robe ivoire en broderie de dentelle en trompe-l’œil, avec décolleté plongeant et traîne sirène à étages. Schiaparelli précise même le nombre d’heures de broderie et celui des artisans mobilisés. Sur ce point, l’attribution est solide.

Reste la question de la référence exacte. Red Carpet Fashion Awards identifie le look comme une réinterprétation d’une robe blanche associée à Jane Birkin en 1969. L’hypothèse est crédible au vu des correspondances visuelles, de la matière ajourée au motif sombre placé au centre de l’échancrure. Mais en l’absence de déclaration explicite de Daniel Roseberry sur cette filiation, il faut en rester à une identification de presse mode et non à une intention officiellement revendiquée.

Cette prudence n’enlève rien à l’intérêt de la silhouette. Tout se joue ici dans la manière de réagencer une mémoire. Là où l’image Birkin évoque une liberté souple, presque nonchalante, Bella Hadid impose une ligne plus construite. Le corps n’est pas seulement enveloppé, il est cadré. La dentelle ne flotte pas, elle structure. La taille se précise, la ligne se tend, la traîne prolonge l’effet. L’archive n’est pas rejouée à l’identique. Elle est recalibrée pour l’impact contemporain.

C’est aussi ce qui distingue la citation de la simple nostalgie. Il ne s’agit pas de reproduire un passé aimé, mais d’en extraire une forme immédiatement reconnaissable. Ensuite, il faut la soumettre aux exigences actuelles de la photographie, du rythme numérique et de la circulation des images. Sur ce terrain, Bella Hadid est devenue l’une des interprètes les plus efficaces de la mode de tapis rouge. C’est moins parce qu’elle surprend toujours que parce qu’elle sait rendre lisible, en un instant, la logique d’une maison.

On retrouve ici l’un des gestes dominants du tapis rouge contemporain. Il ne s’agit plus seulement de produire du neuf. Il faut aussi remettre en circulation des signes déjà chargés de mémoire sous une forme plus nette et plus immédiatement lisible. Le patrimoine n’est pas convoqué pour la seule nostalgie. Il sert de réserve d’images. Chez Schiaparelli, où l’héritage dialogue volontiers avec l’excès maîtrisé, ce procédé trouve un terrain idéal.

Adèle Exarchopoulos, la force calme d’une silhouette construite

Face à cette logique de citation glamour, Adèle Exarchopoulos proposait autre chose, moins patrimonial et plus construit. Red Carpet Fashion Awards attribue son look à Phoebe Philo et le décrit précisément. Un haut blanc sculptural avec un dos largement ouvert. Un pantalon noir dont les zips apparents au dos des jambes produisent un effet de fente en mouvement. Là encore, faute de confirmation directe repérée du côté de la maison, l’identification doit rester attribuée à la presse spécialisée.

Le plus intéressant est ailleurs. Cette silhouette ne cherche pas à rivaliser avec l’évidence immédiate de Bella Hadid. Elle déplace le spectaculaire. Il ne vient ni de l’ornement ni d’une référence fameuse. Mais il provient d’une coupe et d’une tension entre le volume du haut et la sécheresse du pantalon. Ainsi, il résulte d’un contraste entre face et revers. À Cannes, où la robe demeure souvent l’unité de mesure du grand soir, Adèle Exarchopoulos introduit une autre idée du cérémoniel.

Le mot minimalisme, fréquemment utilisé à la légère, mérite ici un peu de rigueur. Chez Phoebe Philo, il ne désigne pas l’effacement du vêtement, mais une intensification par soustraction. On retire le superflu pour que la coupe devienne le sujet. On allège pour que le détail structurel prenne du relief. Le dos nu d’Adèle Exarchopoulos ne relève pas d’une simple séduction de circonstance. Il recompose la silhouette. Les zips visibles ne décorent pas seulement. Ils organisent la lecture du vêtement.

Cette manière d’occuper l’espace est précieuse sur un tapis rouge saturé d’effets. Elle oblige à regarder autrement. Non plus uniquement à admirer ou à comparer, mais à observer la tenue comme une construction. Certaines apparitions vivent d’emblée par l’évidence de leur image. En revanche, celle-ci gagne en intensité progressivement. En effet, cela se produit à mesure qu’on en détaille les rapports de volumes, de surfaces et de tensions.

C’est ce qui rend la présence d’Adèle Exarchopoulos si intéressante sur cette montée des marches. Elle ne joue pas le contrepoint sage face à une robe plus voyante. Elle propose une autre visibilité, plus lente, plus attentive aux volumes, aux ouvertures, aux équilibres. Autrement dit, un vêtement moins conçu pour l’exclamation immédiate que pour une lecture progressive.

À Cannes, le tapis rouge est devenu un espace de lecture

Entre la citation glamour attribuée à Bella Hadid et l’austérité conceptuelle associée à Adèle Exarchopoulos, Cannes laisse entrevoir une évolution plus large. Le tapis rouge n’est plus seulement un théâtre de la présence. Il est devenu un espace de lecture. Chaque apparition importante y est replacée dans une histoire des maisons, des références et des fidélités esthétiques.

Cette transformation ne supprime pas le spectaculaire. Elle le raffine. On ne regarde plus uniquement qui est là. On cherche ce qui se dit. Schiaparelli active ici la puissance d’une couture narrative capable de réintroduire un imaginaire ancien dans le présent. L’univers de Phoebe Philo, tel que le relaie la presse mode dans le cas d’Adèle Exarchopoulos, déplace au contraire l’attention vers la construction, vers un vêtement qui n’a pas besoin d’en rajouter pour imposer sa logique.

Reste le paradoxe, très cannois, de cette soirée. Un film sur de Gaulle, sur la guerre et sur la ténacité politique a fourni son protocole à une conversation vestimentaire d’une rare intensité. Ce n’est pas un détournement anecdotique. C’est une vérité du Festival. À Cannes, le cinéma ne s’efface pas derrière la mode. Il lui prête sa scène. Et la mode, lorsqu’elle est traitée autrement qu’en chronique mondaine, éclaire notre manière contemporaine de fabriquer des icônes. En effet, cela se fait avec des rôles et des récits, bien sûr, mais aussi avec des lignes, des matières et des références.

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Bella Hadid sur le Tapis rouge au Festival de Cannes

Bella Hadid impose sur la Croisette une robe Schiaparelli traversée par le souvenir de Jane Birkin. La dentelle, la traîne et l’échancrure composent une apparition pensée pour la circulation médiatique. Cannes transforme alors une silhouette en événement culturel Crédits : Marie Claire Korea / Wikimedia Commons — CC BY 3.0.
Bella Hadid impose sur la Croisette une robe Schiaparelli traversée par le souvenir de Jane Birkin. La dentelle, la traîne et l’échancrure composent une apparition pensée pour la circulation médiatique. Cannes transforme alors une silhouette en événement culturel Crédits : Marie Claire Korea / Wikimedia Commons — CC BY 3.0.
Cet article a été rédigé par Émilie Schwartz.