À Cannes 2026, Almodóvar revient quand la crise Canal+ Bolloré force le Festival à regarder son industrie

Cannes 2026 : Almodóvar et crise Bolloré sur la Croisette

Crédits : Festival Internacional de Cine en Guadalajara / Wikimedia Commons — CC BY 2.0.

Au huitième jour du Festival de Cannes, ce mardi 19 mai, la compétition officielle avance avec son cortège de grands noms et de récits très attendus. Mais la Croisette ne se contente plus d’aligner les projections et les apparitions. Elle devient le lieu où se croisent des films sur la création, le dédoublement ou l’enfermement. De plus, une controverse beaucoup plus concrète émerge concernant Canal+, Vincent Bolloré et les conditions de liberté du cinéma français. Rarement l’écart entre l’écran et l’industrie aura paru si mince.

Une journée de Festival où les films semblent répondre à l’époque

Le calendrier du jour suffit d’abord à rappeler ce qu’est Cannes quand il fonctionne à plein régime. Le live de « Libération », consacré à cette huitième journée, ouvre la matinée sur l’attente d’un Pedro Almodóvar en compétition officielle, sur la présence d’Andreï Zviaguintsev avec « Minotaur », et sur les prolongements critiques de « L’Inconnue » d’Arthur Harari, présenté la veille. En apparence, rien que de très classique dans la mécanique cannoise. Des auteurs consacrés, une compétition dense, des conversations de couloir, des photocalls, des spéculations sur la Palme. Et pourtant, dès les premières heures, le Festival semble porter autre chose que son programme.

Le retour d’Almodóvar compte toujours comme un événement. Le site du Festival présente « Amarga Navidad », parfois relayé en France sous le titre « Autofiction », comme l’histoire d’un cinéaste confronté à une crise créative et amené à transformer une douleur intime en matière de cinéma. Le motif est ancien chez le cinéaste espagnol, mais il prend ici un relief particulier. La création n’y apparaît pas comme une pure grâce. Elle suppose un prélèvement, une mise en forme, une opération parfois trouble par laquelle l’existence devient récit et le récit, à son tour, objet de regard.

Cette question du passage de la vie à l’œuvre n’a rien d’abstrait sur la Croisette. Elle touche à ce que le Festival célèbre depuis toujours, à savoir la capacité d’un auteur à faire de ses obsessions une forme. Mais elle résonne cette année autrement, dans un climat où l’on parle moins volontiers d’inspiration que de rapports de force, moins de style que de conditions de possibilité. Le cinéma reste un art. À Cannes, cette semaine, il redevient aussi visiblement une industrie.

« L’Inconnue », d’Arthur Harari, participe de ce même trouble, par une voie plus oblique. Selon la fiche officielle du Festival, le film raconte l’histoire d’un photographe. Ce dernier se réveille dans le corps d’une femme croisée au milieu d’une fête. Le corps devient alors un lieu instable, l’identité une surface de projection, le réel une matière glissante. Léa Seydoux et Niels Schneider portent ce récit de permutation que « Le Monde » et Franceinfo ont décrit comme un vertigineux jeu de doubles et de dédoublements. Le film, à lui seul, ne dit évidemment rien de la querelle qui agite la profession. Mais son imaginaire rencontre quelque chose du moment.

Sur la Croisette, le sentiment dominant est celui d’un déplacement général. Les places vacillent, les rôles se brouillent, les frontières entre geste artistique, stratégie industrielle et prise de position publique se font plus poreuses. Un film traite du corps d’un autre, un autre explore la fiction de soi, et un troisième évoque le labyrinthe. Par conséquent, il suffit de cela pour que Cannes semble aborder autre chose que le cinéma. Pourtant, en réalité, le festival continue de parler pleinement de lui.

La querelle autour de Canal+ déplace le centre de gravité du Festival

C’est pourtant hors des salles, ou plutôt dans leur ombre immédiate, que se joue une part essentielle de cette journée. Depuis la publication, le 11 mai, d’une tribune anti-Bolloré dans « Libération », la tension n’a cessé de monter. Selon France Inter et « Le Monde », Maxime Saada, président du directoire de Canal+, a déclaré à Cannes, le 17 mai, qu’il ne souhaitait plus que le groupe travaille avec les quelque 600 professionnels signataires du texte. Rapportée ainsi, la phrase semble nette. Ses effets, eux, sont considérables.

Le mot important n’est pas seulement le nom de Bolloré, ni même celui de Canal+. C’est le verbe travailler. Dans le cinéma français, il ne renvoie pas à une relation vague ou symbolique. Il désigne des engagements de préfinancement, de diffusion, d’exposition, de circulation des œuvres. Il engage l’économie même d’un secteur où l’argent n’est pas un simple moyen, mais la condition première d’existence des films. Lorsqu’un acteur clé de cette chaîne affirme qu’il refuse de collaborer avec plusieurs centaines de signataires, le débat change. En effet, il cesse immédiatement d’être moral ou théorique. Il devient professionnel, structurel, matériel.

Il convient ici de conserver une extrême précision. Rien ne permet d’affirmer, en l’état des éléments disponibles, que des contrats déterminés auraient déjà été rompus. Rien ne permet non plus d’attribuer à Vincent Bolloré une instruction directe sans source primaire. En revanche, les faits établis suffisent largement à expliquer le trouble. Canal+ occupe, comme le rappelle « Le Monde », une place décisive dans le financement du cinéma français. Dès lors, la déclaration de Maxime Saada a été comprise par une partie de la profession comme la menace d’une mise à l’écart potentiellement massive.

Le terme de « liste noire » a circulé dans plusieurs commentaires et récits médiatiques. Il faut le rapporter comme tel, sans l’adopter sans distance. Il appartient aux mots de l’alerte, pas au vocabulaire de constat. Mais le simple fait qu’il se soit imposé dans les échanges cannois dit assez le niveau d’inquiétude. Car ce qui se joue ici dépasse la susceptibilité d’un groupe attaqué par une tribune. La question est celle de la liberté de critique dans un milieu où ceux qui protestent dépendent parfois, pour travailler demain, de ceux qu’ils contestent aujourd’hui.

La Croisette a l’habitude des polémiques à haute température et à courte durée. Celle-ci est d’une autre nature. Elle touche à une architecture ancienne du cinéma français, fondée sur des équilibres fragiles entre création, financement, diffusion et influence. Elle ravive aussi des inquiétudes plus larges sur la concentration du secteur audiovisuel. Dans son live et dans les articles publiés en marge du Festival, « Libération » a fait de cette question l’un des fils rouges de la semaine. Non comme un décor idéologique ajouté à la hâte, mais comme un conflit installé au cœur même de la fabrique des œuvres.

Le résultat est visible à Cannes dès qu’on s’éloigne de quelques mètres du tapis rouge. Dans les files d’attente, aux terrasses, entre deux projections, la conversation revient sans cesse à cette affaire. Non qu’elle efface les films. Mais elle en modifie la perception. Elle rappelle à tous ceux qui vivent du cinéma que la liberté artistique ne flotte pas dans l’air de la Méditerranée. Elle repose sur des structures, sur des contrats, sur des rapports de dépendance, sur une possibilité concrète de dire non sans se condamner soi-même.

Des films sur le double, une profession face à son reflet

C’est là que cette journée de Cannes prend un relief singulier. D’ordinaire, le Festival juxtapose le meilleur et l’accessoire, l’essentiel et le folklore, les œuvres et l’appareil qui les entoure. Ce 19 mai, la juxtaposition devient presque une composition. Bien qu’ils n’aient pas été conçus dans ce but, les films actuels semblent accompagner l’instant présent. De plus, ils lui apportent des formes et des images, parfois même un vocabulaire implicite.

Almodóvar revient avec un film sur un créateur qui regarde sa propre matière intime comme un territoire à réécrire. Harari met en scène un être jeté dans le corps d’un autre. Zviaguintsev, avec « Minotaur », apporte un titre qui convoque à lui seul l’idée de dédale, d’enfermement, de violence souterraine. Aucune de ces œuvres ne vaut commentaire direct de l’actualité cannoise. Mais toutes semblent travailler la même zone d’incertitude. Qui parle. Depuis quelle place. Avec quelle liberté. Et sous quelle contrainte invisible.

Il y a là une ironie que Cannes ne peut pas tout à fait esquiver. Derrière le prestige et la fabrication des mythologies, une question très simple revient au premier plan : dans quelles conditions fait-on encore des films ? La réponse ne tient pas seulement dans le talent des auteurs, ni dans la qualité des scénarios, ni dans l’éclat des castings. Elle tient aussi dans la structure de pouvoir qui autorise ou décourage, accompagne ou sanctionne, ouvre des perspectives ou referme des portes. Cette vérité est connue de tous les professionnels. Le Festival a ceci de particulier qu’il la rend parfois visible au grand jour.

Le plus remarquable, dans cette séquence, est peut-être qu’elle ne se laisse pas réduire à un affrontement de personnes. Vincent Bolloré concentre les critiques. Maxime Saada incarne la parole du groupe. Les signataires de la tribune défendent leur liberté de dénoncer une influence qu’ils jugent préoccupante. Mais derrière les noms propres se tient un problème plus vaste. Peut-on maintenir un espace de pluralisme effectif dans une filière où la dépendance à quelques grands financeurs demeure si forte ? La question n’a rien d’abstrait. Elle engage le type de cinéma qu’un pays peut encore produire, montrer et débattre librement.

Cannes, cette année, ne peut plus se contenter de se regarder briller

La force d’un grand festival ne se mesure pas seulement à la qualité de sa sélection. Elle tient aussi à sa capacité à faire apparaître ce que le milieu préfère souvent tenir à distance. Sous les projecteurs, Cannes aime célébrer les films comme des objets souverains. Or la réalité qui s’impose ce mardi est moins confortable. Les œuvres ont leur beauté propre, bien sûr, mais elles dépendent d’un écosystème où se mêlent pouvoir économique, prestige symbolique, fidélités de groupe et possibilité de dissidence.

En cela, ce huitième jour compte peut-être davantage qu’une simple étape de compétition. Il marque un moment où la Croisette cesse de faire diversion. Les films continuent d’y être jugés, discutés, défendus. Mais ils ne suffisent plus à masquer ce que le cinéma français découvre, ou redécouvre, sur lui-même : une industrie culturelle n’est jamais aussi vulnérable que lorsqu’elle se croit protégée par son éclat.

Il y a dans ce Cannes 2026 quelque chose de plus grave qu’une agitation passagère et de plus intéressant qu’une querelle de festival. Une profession y voit revenir, sous une forme très contemporaine, une question ancienne. Comment préserver la liberté d’inventer lorsque ceux qui rendent les œuvres possibles peuvent aussi influencer le périmètre des propos prudents ? En effet, cette question soulève des préoccupations importantes pour les créateurs. Ce n’est pas un slogan. C’est une ligne de faille. Et ce mardi 19 mai, entre « L’Inconnue », « Minotaur » et le retour d’Almodóvar, elle traverse la Croisette de part en part.

Le direct officiel du Festival de Cannes 2026 prolonge cette actualité en restituant les arrivées, les prises de parole et la respiration très particulière d’une journée où la compétition et la controverse se sont constamment répondu. Il permet de replacer les films, visages et réactions dans leur cadre réel. En effet, la Croisette paraît soudain moins légère qu’à l’ordinaire. À ce titre, il constitue le complément vidéo le plus cohérent pour accompagner cet article.

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Cannes 2026 : la crise autour de Canal+ et Vincent Bolloré s’invite sur la Croisette

Cet article a été rédigé par Émilie Schwartz.