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Selon un communiqué du procureur relayé par l’AFP le 21 juillet, le parquet de Grenoble a ouvert une enquête. Elle porte sur l’interruption du concert de Barbara Butch au Cabaret Frappé. La DJ avait quitté la scène au bout d’une vingtaine de minutes face à une mobilisation propalestinienne contestant ses prises de position. L’affaire révèle surtout une fracture. Le boycott culturel recouvre des pratiques très différentes. Elles vont du refus politique à la pression sur les programmateurs, voire à l’atteinte possible à la liberté de création.
À Grenoble, une enquête change la portée de l’affaire
Le concert du samedi 18 juillet avait commencé vers 22 h 20, place du Jardin, devant le public d’un festival municipal gratuit. Environ une centaine de manifestants s’étaient regroupés près de la scène avec des drapeaux palestiniens, des sifflets et des slogans. Après trois ou quatre morceaux, un membre de l’organisation a rejoint Barbara Butch. Le set s’est arrêté au bout d’une vingtaine de minutes.
La séquence ne relève plus seulement d’une polémique culturelle. Selon le procureur, l’enquête porte sur le « délit d’entrave concertée aux libertés ». Le service local de police judiciaire de Grenoble est chargé des investigations. La Ville et son adjoint à la culture avaient déposé plainte la veille.
Ce cadre pénal ne préjuge ni des responsabilités ni de la qualification finale. Les faits matériels restent en partie contestés. Dans un communiqué transmis à l’AFP, la Ville de Grenoble affirme que des bouteilles et d’autres projectiles ont visé la scène. Elle ajoute que des installations électriques ont été sabotées, au risque de mettre les équipes et le public en danger. Dans une tribune publiée par Le Monde le 20 juillet, Barbara Butch et son avocate évoquent des jets de bouteilles. Elles rapportent que certains projectiles ont atteint sa console et ses pieds. Elles ajoutent que la DJ a dû être exfiltrée. À l’inverse, l’élu insoumis grenoblois Allan Brunon décrit une manifestation pacifique. Présent sur place, il dit n’avoir vu aucun projectile atteindre l’artiste. Les premières informations locales faisaient état d’un dispositif policier sans débordement. L’enquête devra donc établir la séquence exacte et identifier les auteurs d’éventuelles voies de fait.
Des griefs politiques, puis une cible individuelle
Les promoteurs du boycott reprochaient à Barbara Butch d’avoir soutenu une tribune favorable à la proposition de loi dite Yadan. Ce texte était présenté comme un moyen de lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme. Ses opposants y voyaient un risque d’amalgame entre critique d’Israël et antisémitisme. L’artiste avait pourtant regretté cette signature en mai, déclarant qu’elle n’aurait pas dû la donner. Elle rappelait alors subir l’antisémitisme depuis l’enfance.
La proposition Yadan a été retirée le 16 avril 2026. Un nouveau projet gouvernemental de lutte contre le racisme et l’antisémitisme a été déposé le 9 juillet et se trouve en commission. Les militants invoquaient aussi la participation de la DJ à un concert à Tel-Aviv en 2025. L’événement était organisé à l’invitation de l’ambassade de France en Israël. Ce choix public peut nourrir une critique politique. À lui seul, il ne permet pas d’imputer à l’artiste les actes du gouvernement israélien.
Le désaccord porte précisément sur ce déplacement de la critique vers la personne. Les militants locaux affirment avoir visé les choix de Barbara Butch et non sa religion. L’artiste et son avocate estiment au contraire que l’antisionisme invoqué a servi de véhicule à l’antisémitisme. La Licra alerte, elle, sur le risque d’assigner des artistes juifs à une allégeance supposée à Israël. Ces qualifications ne peuvent pas être fondues en une vérité unique. Elles doivent être confrontées aux mots employés, aux critères de ciblage et aux actes commis.
Un même mot pour quatre pratiques
Le boycott culturel désigne d’abord un refus de coopération. Il peut consister à ne pas se produire dans un pays, à décliner un financement ou à retirer une œuvre. Il devient une campagne de programmation lorsque le refus individuel cherche à convaincre un festival ou une salle d’annuler une invitation. Il change encore de nature lorsque des militants perturbent matériellement une représentation déjà commencée.
Cette distinction se retrouve dans la doctrine du PACBI, la campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d’Israël. Le mouvement dit viser les institutions universitaires et culturelles israéliennes en raison de leur complicité alléguée avec la politique de l’État. Il rejette en principe le boycott de personnes fondé sur leur identité ou leur opinion. Le boycott universitaire suit la même logique déclarée : cibler des partenariats institutionnels plutôt que des chercheurs à raison de leur nationalité.
Toutes les actions revendiquées au nom du BDS ne correspondent donc pas nécessairement à ces règles. Refuser une subvention d’ambassade et se retirer soi-même d’un festival sont deux actes distincts. Demander la déprogrammation d’un artiste ou empêcher son concert en sont deux autres. Leur légitimité politique et leur qualification juridique ne peuvent pas être déduites du seul mot « boycott ».
Nadav Lapid et Avignon, deux précédents qui ne se confondent pas
Le conflit autour du cinéaste israélien Nadav Lapid, en juin 2026, illustre une autre mécanique. Invité par le FIDMarseille, le réalisateur devait participer au jury, à une projection et à une rencontre. Plusieurs cinéastes et programmateurs ont retiré leurs œuvres, estimant sa présence incompatible avec leur engagement en faveur du boycott. Nadav Lapid, critique déclaré du gouvernement de Benyamin Nétanyahou et installé en France, a finalement renoncé à sa participation.
La pression fut réelle, mais la méthode différait de Grenoble. Des participants ont d’abord retiré leurs propres films, puis l’invité s’est retiré avant le festival. Les partisans de la campagne ont invoqué le financement public israélien d’une petite partie du film Oui. Ses détracteurs ont répondu qu’un cinéaste ne pouvait être réduit à son passeport. Ils contestaient aussi la mise en cause d’un fonds public présenté comme indépendant du gouvernement. Ici encore, la cible exacte — une institution, un financement, une œuvre ou un individu — commande l’analyse.
Le Festival d’Avignon a choisi une troisième voie. Le 13 juillet, il a organisé une rencontre sur la censure, l’autocensure, le boycott et la liberté de création. Le débat portait sur les pressions idéologiques, politiques, morales ou financières qui conduisent les institutions à renoncer à une œuvre. Cette inscription au programme ne prouve pas une hausse statistique des boycotts en France. Elle montre en revanche que les directions culturelles ne peuvent plus traiter ces conflits comme des incidents isolés.
Le BDS est-il interdit en France ?
Non, l’appel au boycott n’est pas interdit de manière générale. Dans un arrêt du 17 octobre 2023, la Cour de cassation a rappelé un principe. L’appel au boycott relève de la liberté d’expression protégée par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme. Elle a confirmé la relaxe dans une affaire d’appel au boycott de produits israéliens. Les propos visaient le soutien financier supposé d’une entreprise à une politique publique, et non son appartenance nationale en elle-même.
Cette protection n’est pas absolue. Selon les circonstances, un appel au boycott peut basculer dans la provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence. Les menaces, les dégradations et l’entrave concertée à une liberté obéissent à d’autres règles pénales. Un citoyen peut refuser un spectacle et un artiste retirer son œuvre. Un groupe qui empêche physiquement une représentation mène une autre action, même s’il défend la même cause.
À Grenoble, le parquet ne poursuit pas une opinion sur Israël ou sur Gaza. Il cherche à déterminer si des voies de fait ont entravé la liberté de création. La nuance est centrale. Criminaliser un désaccord politique limiterait la liberté d’expression. À l’inverse, considérer toute perturbation comme une simple opinion priverait l’artiste et le public de leur propre liberté.
Cinq questions pour évaluer un boycott culturel
Une grille commune permet d’éviter les jugements automatiques.
- Quelle est la cible réelle ? Un État, une institution, un financeur, une œuvre ou une personne ?
- Quel lien est documenté avec la politique contestée ? Une nationalité ou une religion ne constituent jamais, à elles seules, un lien politique.
- Quelle méthode est employée ? Refus personnel, appel public, négociation avec un programmateur, menace ou empêchement matériel ?
- La mesure est-elle proportionnée ? Le moyen choisi laisse-t-il aux autres artistes et au public une possibilité effective de décider ?
- Existe-t-il une procédure contradictoire ? La personne ou l’institution visée connaît-elle les griefs et peut-elle y répondre avant une décision ?
Plus la cible est institutionnelle, le lien établi et la méthode volontaire, plus l’action ressemble à un boycott politique classique. À l’inverse, elle peut reposer sur l’identité d’une personne, des associations vagues ou la suppression matérielle de sa parole. Elle s’approche alors de la discrimination, de la censure privée ou de l’entrave. Entre ces pôles, les cas difficiles exigent des faits précis plutôt que des étiquettes.
Pour les festivals, la réponse ne peut se limiter à choisir un camp dans l’urgence. Ils peuvent publier leurs règles sur les financements publics et privés, puis distinguer l’opinion personnelle d’un partenariat institutionnel. Ils peuvent aussi organiser un échange contradictoire. Un protocole de sécurité doit protéger à la fois la protestation et la représentation. Le boycott culturel restera un outil de lutte revendiqué. La liberté de le défendre ne dispense pas d’examiner qui il frappe, sur quelles preuves et par quels moyens.