
Le tribunal des activités économiques de Paris va statuer ce lundi 11 mai 2026 sur l’avenir de Bouchara, enseigne française de décoration et de linge de maison placée en redressement judiciaire en janvier. À l’heure où nous publions, le jugement n’a pas encore été rendu. L’enjeu concerne plus que la survie d’une marque connue. En effet, il porte sur le périmètre définitif d’une reprise partielle, scénario plus que probable. De plus, il s’agit du sort des centaines de salariés qui pourraient rester sur le carreau.
Une reprise partielle qui ne sauverait qu’une fraction du réseau
Selon les informations publiées par Franceinfo et par l’AFP, le dossier examiné par le tribunal est porté par le repreneur AA Investments. Les sources consultées présentent cette offre comme la plus avancée à l’issue de la phase d’amélioration des propositions.
Mais le cœur du sujet est social. D’après l’AFP, l’offre ne viserait qu’environ 25 baux commerciaux et 185 CDI. Franceinfo évoque de son côté 184 salariés repris. Cet écart limité ne change pas la logique générale du dossier : seule une minorité des emplois serait conservée, alors que les effectifs de référence évoquent actuellement le chiffre de 540 salariés.

Un repreneur atypique, une valorisation symbolique
Le profil d’AA Investments mérite qu’on s’y arrête. La société, domiciliée à Hong Kong, est détenue par l’homme d’affaires français d’origine iranienne Morteza Goshayeshi et sa famille. Elle n’est pas inconnue des dossiers de retournement tricolores : elle avait déjà repris Smallable, le site de vêtements pour enfants en difficulté. Son expérience dans la reprise d’actifs fragilisés lui donne une certaine légitimité procédurale. Cependant, elle ne lève pas les doutes sur la solidité du projet industriel sous-jacent.
Ce qui frappe davantage encore, c’est le montant de l’offre elle-même. Telle que publiée par le greffe du tribunal des activités économiques de Paris, elle prévoit 50 000 euros pour les actifs de Bouchara. Pour le rachat du stock, dont une grande partie est bloquée au port du Havre, le repreneur prévoit entre 300 000 et 650 000 euros. Pour une enseigne qui réalisait encore 82,5 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, la valorisation proposée a de quoi laisser sans voix. Elle montre principalement l’état de délabrement financier de l’entreprise. De plus, les administrateurs judiciaires avaient peu de marge de manœuvre pour attirer des candidats plus ambitieux.
Une intersyndicale unie dans le rejet du projet de reprise
Face à cette offre, les représentants du personnel ne font pas dans la nuance. L’intersyndicale, qui réunit la CFDT, la CGT, la CFE-CGC et FO, estime que 358 employés seraient concernés. En effet, cela représente les deux tiers des effectifs qui se retrouveraient sur le carreau. Une mobilisation syndicale rare par son unité, qui dit quelque chose de l’ampleur du désarroi ressenti dans les magasins.
Les griefs ne portent pas seulement sur les chiffres de la reprise. La déléguée syndicale FO, Magali Lallemand-Waltz, pointe des erreurs de gestion qu’elle juge « désastreuses », et notamment des décisions d’« augmentation générale des prix » prises alors que les consommateurs cherchaient avant tout à réduire leurs dépenses. Un diagnostic partagé par beaucoup dans les équipes de terrain : les vendeurs et directeurs de magasin auraient alerté la direction, en vain, face à ce qu’elle décrit comme une « désertification » progressive des points de vente.
Un secteur sous pression structurelle
Le dossier Bouchara ne s’inscrit pas dans un vide. L’enseigne a justifié ses difficultés par « un environnement de marché durablement contraint ». Elle mentionne aussi une baisse des dépenses des ménages liée au ralentissement du marché immobilier. Par ailleurs, elle évoque la montée en puissance des acteurs à bas prix et de l’e-commerce. Cette formulation diplomatique désigne, sans les nommer, Shein et Temu.
Alinéa avait, elle aussi, été placée en redressement judiciaire en novembre 2025, avec 1 200 salariés concernés. Le secteur de l’équipement de la maison subit fortement l’atonie persistante du pouvoir d’achat. Par ailleurs, il souffre de la désaffection pour les grandes surfaces spécialisées.
Ce que le jugement de ce lundi tranchera ne se limite donc pas au sort d’une marque fondée en 1899. Il révélera aussi, en creux, l’état de la distribution textile B2C en France, en 2026.