
Le 9 mars 2026, au Grand Palais à Paris, Matthieu Blazy a présenté pour Chanel sa collection prêt-à-porter automne-hiver 2026-2027, diffusée officiellement à 20 heures après l’arrivée des invités en début de soirée. Le défilé s’organise autour d’un motif simple en apparence : la métamorphose. De plus, il repose sur une vieille tension propre à la maison. En effet, cette tension est celle du jour et de la nuit, de la fonction et de la fiction. Le plus intéressant n’est pourtant pas le thème lui-même. C’est la manière dont Blazy s’en sert pour déplacer les codes de Chanel sans les casser, en faisant du vestiaire une narration de matières, de proportions et de passages.
Le défilé Chanel de Matthieu Blazy comme chantier ouvert
Sous la verrière, le décor a d’abord surpris par sa douceur. On annonçait un chantier. On découvrait un paysage plus ambigu, traversé de grues colorées. En effet, leur présence avait quelque chose d’à la fois ludique et méthodique. Le mot de chantier aurait pu promettre la brutalité, l’arrachement, la reconstruction tapageuse. Il disait ici tout autre chose. Une maison au travail. Une grammaire en cours de réglage. Un avenir qui ne se présente pas comme une rupture, mais comme une mise en tension de l’existant.
La scénographie conçue par Richard Peduzzi accompagne cette idée avec netteté. Elle ne singe pas l’industrie. Elle fabrique une image mentale de l’état de Chanel. Sous cette nef monumentale, la maison apparaît moins comme un sanctuaire que comme un organisme occupé à se reconfigurer. C’est une différence importante. Dans la mode de patrimoine, l’image du chantier peut vite tourner au symbole trop appuyé. Ici, elle reste assez ouverte pour laisser respirer le vêtement.
C’est aussi le signe de la méthode Blazy. Depuis son arrivée comme directeur artistique de Chanel, Matthieu Blazy avance sans forcer le trait. Il sait qu’à la tête de Chanel, chaque détail prend un poids disproportionné. Le tailleur, la chaîne, le tweed, la ligne des jupes, tout y est aussitôt lu comme une déclaration. Là où d’autres auraient cherché un manifeste, il choisit le déplacement. Il fait bouger les centres de gravité. Il déplie les archives au lieu de les brandir.
Le tailleur, non plus relique mais moteur du récit
La pièce décisive du défilé Chanel reste le tailleur Chanel. C’était l’épreuve la plus attendue. Il apparaît d’abord dans une version retenue, nette, presque sèche, comme pour rappeler que chez Chanel la modernité n’est jamais née du trop-plein mais d’une discipline du vêtement. La veste tient la ligne. La jupe s’abaisse. La silhouette respire. Rien n’entrave le pas.
Puis le tailleur se met à changer. Pas frontalement. Par petites translations. Le tweed se trouble. La maille côtelée assouplit la structure. Un éclat de lurex vient capter la lumière. Ailleurs, des matières plus techniques, jusqu’au silicone, font glisser le vestiaire vers autre chose qu’une simple variation patrimoniale. La force du défilé tient à cette progression très lisible. Une silhouette en appelle une autre. Le jour ne s’oppose pas au soir. Il le prépare.

Jour et nuit, la vieille énigme Chanel
Le site officiel de la maison résume la collection par un dialogue entre jour et nuit, simplicité et iridescence. Sur le podium, cette formule prend une consistance réelle. Le jour, chez Blazy, n’est pas une abstraction sage. C’est le vêtement dans son usage, dans sa tenue, dans sa capacité à se mettre au service du corps. Il y a des vestes courtes et franches, des robes droites, des matières qui semblent d’abord refuser l’effet.
Puis la nuit s’infiltre. La lumière accroche davantage les surfaces. Les tissus vibrent. Le lurex, la gaze naturelle, certains reflets presque liquides déplacent peu à peu la collection du côté d’une fiction plus sensible. Ce qui frappe, c’est que Blazy ne traite pas cette bascule comme un changement de décor. Il garde à la nuit la charpente du jour. Les vêtements conservent quelque chose de leur fonction première, même lorsqu’ils se chargent d’éclat.
C’est là une lecture féconde de l’héritage Chanel dans ce défilé. Non pas l’opposition figée entre le pratique et le désirable, mais leur contamination réciproque. Le vestiaire du quotidien porte déjà en lui un imaginaire. Le soir, lui, ne perd jamais tout à fait le sens de l’usage.
La taille abaissée, ou le retour d’une liberté ancienne
L’un des signes les plus nets de la collection tient à la taille abaissée. Jupes portées bas sur les hanches, robes droites, ligne plus longue et plus souple. La référence aux années vingt apparaît vite, mais sans folklore. Elle ne sert pas à illustrer une décennie. Elle agit sur les proportions et donc sur l’allure.
C’est là un point essentiel. En ramenant la taille vers le bas, Blazy modifie la façon dont la silhouette se tient, tombe et avance. Le vêtement cesse de commander la posture. Il accompagne davantage le mouvement. Ce choix renvoie directement à une histoire ancienne de la maison. Chez Gabrielle Chanel, les années vingt ont compté parce qu’elles redessinaient le corps féminin en dehors des carcans hérités.
Dans ce défilé, la taille basse ne relève donc pas du clin d’œil. Elle sert de levier pour reposer une question très concrète. Comment faire circuler aujourd’hui, dans une maison aussi codée que Chanel, une idée de liberté concrète ? De plus, cette idée ne doit être ni décorative ni théorique.
De la chenille au papillon, une métaphore utile
Le récit de collection convoque explicitement une image liée à Gabrielle Chanel, celle de la chenille et du papillon. Pris isolément, le motif pourrait paraître trop gracieux pour convaincre. Dans le défilé, il fonctionne parce qu’il ne reste pas au rang d’image. Il devient une logique de transformation.
La chenille, ce serait le vêtement du jour, celui qui tient au corps, travaille avec lui, avance sans emphase. Le papillon, ce serait l’instant où la matière se met à capter la lumière, où la silhouette s’allège, où l’ornement ne pèse plus mais soulève. Entre les deux, Blazy installe une série de passages. Une maille devient irisée. Un tweed semble changer de température. Une silhouette très construite se met soudain à flotter.
Le mérite de cette métaphore est là. Elle aide à lire une collection qui ne juxtapose pas deux registres mais organise un continuum. Même le premier passage confié, selon plusieurs comptes rendus, à Stephanie Cavalli, prend alors valeur de seuil. Quelque chose commence. Non un conte, mais une transformation lente du vocabulaire Chanel.
Une maison qui se réécrit sans s’expliquer
Ce deuxième chapitre prêt-à-porter de Matthieu Blazy chez Chanel était observé de près pour une raison simple. Il devait faire plus que confirmer une arrivée. Il lui fallait installer une continuité. Sur ce point, le défilé avance sans tapage. Il compose avec l’attente considérable entourant la maison. Cependant, il refuse de transformer cette attente en numéro d’autorité.
Le plus remarquable est peut-être ce que le défilé évite. Il ne prétend pas moderniser Chanel en effaçant Chanel. Il ne fétichise pas davantage l’héritage. Il traite les codes comme des outils de construction. Le tailleur, la souplesse du mouvement, la dualité du jour et du soir, la taille basse, tout cela revient, mais déplacé, réarticulé, remis en circulation.
Dans un moment où beaucoup de directions artistiques se surcommentent elles-mêmes, cette retenue compte. Le défilé n’avance pas un grand récit théorique. Il s’en remet au regard, au tissu, à la coupe, à la progression des silhouettes. La collection y gagne une autorité plus calme, presque plus sûre d’elle-même.

Une collection qui cherche moins l’effet que la durée
Au sortir du défilé, il reste moins une image choc qu’une sensation de continuité active. La collection automne-hiver 2026-2027 ne cherche pas le coup d’éclat appelé à tourner sur les réseaux pendant quarante-huit heures. Elle travaille plutôt à installer une méthode. Chez Blazy, l’innovation n’arrive pas sous la forme d’un manifeste. Elle passe par le réglage des lignes et l’usage des matières. Par cette manière, elle fait glisser une silhouette de la retenue vers l’éclat sans rompre sa cohérence.
C’est ce qui donne au show sa portée au-delà du seul commentaire de saison. Il dit quelque chose de l’état actuel des grandes maisons. La nouveauté n’y vaut plus grand-chose si elle ne dialogue pas avec la mémoire. Mais la mémoire, elle non plus, ne suffit plus dès qu’elle se contente de se citer elle-même. Au Grand Palais, Chanel a proposé un défilé qui se tient exactement sur cette crête.
Il y a là un pari plus subtil qu’une révolution de façade. Cela vaut pour la maison et son directeur artistique. Faire sentir le changement sans théâtraliser la cassure. Réactiver le patrimoine sans le figer. Revenir au tailleur, à la fluidité du mouvement, à la vieille énigme du jour et du soir, pour en tirer non une leçon d’école mais une silhouette neuve. Ce n’est pas le chemin le plus voyant. C’est peut-être le plus exigeant.
Pour situer cette séquence dans l’histoire longue de la maison, on peut relire la trajectoire de Gabrielle Chanel, mesurer le rôle du Grand Palais dans la mise en scène des grands défilés parisiens, ou suivre le parcours de Matthieu Blazy. On peut aussi consulter la page officielle de la collection sur le site de Chanel et l’inscription du défilé Chanel dans le calendrier de la Fashion Week de Paris.