Voitures autonomes : Clément Beaune pousse l’Europe à reprendre la main face aux États-Unis et à la Chine

La conduite automatisée ouvre le débat par son imaginaire technique. Entre innovation, inquiétude politique et bataille industrielle, le sujet devient un test de souveraineté.

Ce lundi 11 mai, Clément Beaune a remis sur la table un sujet que l’Europe observe depuis des années. En effet, elle le regarde avec un mélange de curiosité, de prudence et de retard. À l’occasion d’une interview sur France 2, l’ancien ministre des transports, aujourd’hui haut-commissaire à la Stratégie et au Plan, appelle la France et l’Union européenne à accélérer sur les véhicules autonomes. Non par goût de la nouveauté, mais parce que les États-Unis et la Chine disposent déjà de services visibles. En effet, un continent arrivé trop tard finit souvent par importer, avec la technique, les règles des autres. Ainsi, cela engendre toute une série de dépendances.

Le réveil d’un sujet longtemps laissé sur le bas-côté

Le sujet, longtemps cantonné aux salons professionnels, aux démonstrations d’ingénieurs et aux utopies futuristes, ne semble plus aussi lointain. Les robotaxis qui circulent déjà dans certaines villes américaines ou chinoises donnent à ce débat un relief très concret. Ils dessinent l’horizon d’une route de plus en plus pilotée par des logiciels, des cartes et des capteurs. Par ailleurs, des centres de supervision et des plateformes de services participent également à cette évolution. Dès lors, la vraie question n’est pas seulement de savoir qui fabriquera les véhicules, mais qui organisera le système.

Sur LinkedIn, Clément Beaune a donné sa propre grille de lecture. Le véhicule autonome, écrit-il en substance, est déjà une réalité aux États-Unis et en Chine. Et l’Europe ne peut se permettre de devenir une nouvelle fois dépendante d’infrastructures numériques conçues ailleurs.

L’ancien ministre des Transports ne parle pas d’abord de confort, ni de prouesse, ni même de modernisation. Il parle de souveraineté. Dans le débat français, l’automobile autonome a longtemps été racontée comme une curiosité technique. Un peu de prospective, beaucoup de démonstration, une promesse diffuse de sécurité accrue, de circulation plus fluide, de temps retrouvé pour les passagers. Clément Beaune tente de déplacer le centre de gravité du récit. Ce qui se joue, suggère-t-il, n’est pas seulement l’arrivée d’un nouvel objet roulant. C’est l’éventuelle captation d’un pan entier de la mobilité par des acteurs extra-européens.

Quand une société contrôle un moteur de recherche, un réseau social ou un système d’exploitation, elle structure déjà une partie de nos usages. Si elle contrôle demain un système de mobilité autonome, elle touche aussi à l’espace public et au déplacement quotidien. Par ailleurs, elle impacte le maillage territorial, la chaîne d’assurance et la gestion des données de circulation. La dépendance change alors d’échelle.

Une stratégie qui dépasse largement la seule automobile

L’enjeu dépasse le bureau d’un responsable politique. Le Haut-commissariat au Plan l’a officialisé : le 19 mai à Paris, il consacre un événement à une note de Thomas Matagne, Reprendre la main sur le véhicule autonome : pour une stratégie européenne du système de mobilité routière. Le titre dit tout — et l’ambition va bien au-delà de la compétitivité industrielle.

Car un véhicule autonome n’est pas un produit. C’est un écosystème : logiciels, capteurs, cartographie haute précision, cybersécurité, cadre juridique, articulation avec les transports existants. Celui qui maîtrise cet ensemble ne vend pas des voitures — il impose une manière d’habiter la route.

Or aux États-Unis et en Chine, cette réalité commerciale est déjà installée. Ce que l’Europe risque, ce n’est donc pas de rater une innovation, mais d’importer demain l’architecture complète de ses déplacements. En effet, cela inclut ses outils, ses normes et sa logique économique, ainsi que les économies d’échelle. De plus, dans une économie mondialisée, le principe du « winner takes all » est plus que jamais d’actualité.

Le véhicule bardé de capteurs ramène l’autonomie routière à sa matière première. Caméras, lidar et calcul embarqué font du logiciel un acteur central de la route.
Le véhicule bardé de capteurs ramène l’autonomie routière à sa matière première. Caméras, lidar et calcul embarqué font du logiciel un acteur central de la route.

Le droit, la confiance et la lenteur européenne

Derrière l’expression de « véhicule autonome » coexistent des réalités très différentes : d’un côté, une assistance à la conduite qui exige encore une vigilance humaine constante ; de l’autre, un service sans conducteur dans un périmètre défini. L’écart est considérable, et l’imprécision du vocabulaire alimente la plupart des malentendus du débat public.

Le Club des juristes l’a rappelé sans détour dans un rapport publié le 15 avril, présidé par Louis Schweitzer, ancien PDG de Renault : cinquante-deux propositions couvrant l’homologation, la responsabilité, l’assurance, les données, la cybersécurité, l’éthique et l’acceptabilité. Un inventaire qui suffit à refroidir toute naïveté. La voiture autonome n’avance pas sur route vierge.

Elle entre dans un univers normatif construit depuis un siècle autour d’un principe simple : un véhicule a un conducteur, et ce conducteur répond de ses actes. Que devient ce principe quand c’est un algorithme qui décide de freiner, d’éviter ou de changer de trajectoire ? Qui répond de l’accident — le propriétaire, l’exploitant, le constructeur, l’éditeur du logiciel, l’assureur, le superviseur à distance ? Qui contrôle les mises à jour déployées après la mise en circulation ? Quel accès les autorités auront-elles aux données d’un incident ?

Ces questions ne relèvent pas d’un conservatisme d’arrière-garde. Elles définissent la condition d’une adoption démocratiquement soutenable. L’Europe a souvent la réputation d’arriver en retard, règlement sous le bras. La critique n’est pas toujours injuste — mais elle oublie que la confiance publique ne se décrète pas. Une technologie qui prétend prendre le volant devra convaincre bien au-delà des marchés : assureurs, juges, élus locaux, transporteurs, usagers vulnérables, citoyens ordinaires.

La promesse sociale, ou le vrai test du terrain

C’est aussi là que le discours de Clément Beaune cherche sa légitimité la plus tangible. Dans les sources secondaires consultées, notamment Journal Auto, revient l’idée que la voiture autonome pourrait ouvrir des perspectives nouvelles pour les habitants des zones rurales, les personnes âgées, les personnes en situation de handicap et, plus largement, tous ceux que l’offre actuelle de mobilité dessert mal. Dans un pays, une consultation médicale ou un emploi peuvent encore dépendre de l’usage d’une voiture. De plus, une correspondance ferroviaire ou une simple sortie culturelle peuvent également nécessiter une voiture. Par conséquent, cet argument ne peut être écarté d’un revers de main.

Mais il ne peut pas davantage être sanctifié. Entre la promesse d’un service plus inclusif et sa réalité, l’écart est immense. Cependant, ces dispositifs doivent être fiables et financièrement accessibles. Ils doivent aussi être compatibles avec les territoires peu denses. De plus, ils doivent être compréhensibles pour leurs usagers. Enfin, ils doivent être intégrés à une politique d’ensemble. L’histoire récente des technologies regorge d’innovations présentées comme des solutions universelles avant de se révéler sélectives, coûteuses ou inégalement réparties. Le véhicule autonome n’échappera pas à cette règle.

L’habitacle automatisé montre une conduite déjà médiée par les alertes et les aides visuelles. Le conducteur partage peu à peu le volant avec le logiciel.
L’habitacle automatisé montre une conduite déjà médiée par les alertes et les aides visuelles. Le conducteur partage peu à peu le volant avec le logiciel.

De ce point de vue, la France offre une image assez fidèle de l’Europe tout entière. Elle expérimente, elle observe, elle consulte, elle produit des rapports, elle affine ses catégories juridiques. Mais elle peine encore à rendre lisible une stratégie. À ce stade, aucune mesure précise et incontestable ne ressort des sources examinées : ni calendrier d’accélération, ni budget dédié clairement identifié, ni feuille de route industrielle stabilisée, ni schéma public de déploiement sur le territoire. Le débat est lancé. La doctrine, elle, reste à écrire.

Ni fétiche technologique, ni réflexe défensif

C’est peut-être là que se joue le plus important. Le véhicule autonome suscite en France deux tentations symétriques et également stériles. La première consiste à l’ériger en horizon irrésistible, presque naturel, devant lequel il faudrait se contenter d’accompagner le mouvement du monde. La seconde consiste à l’enfermer dans une méfiance de principe. C’est comme si toute accélération conduisait fatalement à l’abandon du droit. De plus, cela pourrait mener à l’abandon de la sécurité ou du service public. Aucune de ces deux postures ne permet de penser sérieusement l’enjeu. Et aucun acteur industriel de premier plan ne se lance en Europe sur le sujet de la conduite autonome.

Le mérite de la séquence ouverte par Clément Beaune est de rappeler que le retard n’est pas seulement une affaire de prestige industriel. Il engage une question très concrète de puissance publique. Qui définira les standards techniques et les règles d’usage ? Qui détiendra les données de circulation, de comportement, de maintenance et d’itinéraires ? Qui arbitrera l’usage de la voirie entre véhicules individuels, flottes autonomes, transports collectifs, piétons et cyclistes ? Qui garantira que l’innovation ne se traduise pas par une nouvelle fragmentation territoriale ? Dans ce scénario, quelques métropoles bien équipées profiteraient d’un service avancé. Pendant ce temps, le reste du pays demeurerait à l’écart.

Les couches d’analyse révèlent la part invisible de l’autonomie routière. La voiture devient un système de perception continu, autant industriel que politique.
Les couches d’analyse révèlent la part invisible de l’autonomie routière. La voiture devient un système de perception continu, autant industriel que politique.

On comprend, dès lors, pourquoi la formule de souveraineté revient avec tant d’insistance. Elle ne relève pas seulement d’un vocabulaire solennel. Dans les grandes ruptures techniques, le retard n’est jamais neutre. Il produit de la dépendance et oblige ensuite à négocier dans les standards, la langue technique et les modèles économiques des autres. Le retard accumulé par l’Europe sur la voiture électrique ne trouve-t-il pas dans le véhicule autonome sa continuité logique ?

Cet article a été rédigé par Christian Pierre.