
Marine Le Pen et Jordan Bardella à l’approche de la présidentielle de 2027. Crédits : Elekes Andor / Wikimedia Commons, CC BY 4.0.
Du 27 août au 2 septembre 2026, plusieurs prises de parole ont révélé les zones encore mouvantes du programme du RN pour 2027. Jordan Bardella privilégie la durée de cotisation et la capitalisation pour les retraites, tout en temporisant sur une interdiction du voile dans l’espace public. Marine Le Pen maintient des engagements plus précis. Ces écarts interrogent désormais la manière dont le parti arbitre son projet présidentiel.
Six jours qui exposent deux lignes
La séquence commence le 27 août avec l’annonce que François Durvye, conseiller économique de Jordan Bardella, ne participera pas à la campagne présidentielle de Marine Le Pen. Les récits divergent aussitôt. La candidate assure avoir voulu son éviction, tandis que plusieurs témoignages recueillis au sein du parti décrivent un conseiller réticent à défendre sa ligne, notamment sur les retraites. Faute de version directe de François Durvye, parler de départ reste plus exact que trancher entre retrait volontaire et licenciement politique.
Deux jours plus tard, Jordan Bardella réaffirme, dans un entretien accordé à BFMTV, que Marine Le Pen est la candidate naturelle du Rassemblement national et qu’il se prépare à devenir son premier ministre en cas de victoire. Mais il défend dans le même temps une réforme des retraites davantage fondée sur la durée de cotisation et se dit favorable au développement de la capitalisation.
Le 31 août, un second écart apparaît sur l’interdiction du voile dans l’espace public. Jordan Bardella renvoie la mesure à un référendum organisé au cours du quinquennat, après un débat, et écarte l’idée d’une « police du vêtement ». Quelques heures plus tard, Marine Le Pen promet au contraire, dans une publication sur X, une loi référendaire incluant la « pénalisation du voile islamiste dans l’espace public ». Les deux dirigeants défendent donc le principe d’une consultation, mais pas avec le même degré de précision sur son contenu ni sur son application.

Ces déclarations ne suffisent pas à établir une rupture entre les deux responsables. Elles montrent toutefois que le programme politique du RN pour 2027 n’est pas encore stabilisé sur deux sujets majeurs. À huit mois du scrutin, les paramètres concrets, le calendrier et la personne chargée du dernier arbitrage restent partiellement indéterminés.
Retraites : l’âge légal face à la durée de cotisation
Marine Le Pen continue de défendre un départ à 60 ans pour certaines carrières commencées tôt et à 62 ans dans les autres cas. Jordan Bardella déplace le centre de gravité du projet vers le nombre d’années travaillées. Cette différence n’est pas seulement sémantique : un âge légal fixe détermine le moment minimal du départ, tandis qu’une règle fondée sur la durée de cotisation fait davantage dépendre ce moment de l’entrée de chacun sur le marché du travail.
Le président du RN ajoute un deuxième paramètre, la capitalisation. Dans un régime par répartition, les cotisations des actifs financent les pensions actuelles. La capitalisation consiste à épargner et investir une partie des sommes versées pour constituer une pension future. Jordan Bardella n’a cependant pas précisé la part qu’occuperait ce pilier, les personnes concernées ni son articulation avec la répartition. Il n’a pas davantage chiffré ses effets pour les assurés ou les finances publiques.
Cette inflexion s’inscrit dans une ligne économique plus libérale portée depuis plusieurs mois par l’entourage de Jordan Bardella. Le 29 août, celui-ci a également promis 125 milliards d’euros d’économies à l’horizon 2032 et la suppression de 120 taxes ou impôts à faible rendement. Ces annonces ne donnent pas encore le financement détaillé d’un retour à 60 ou 62 ans, pas plus qu’elles ne définissent le coût de la transition vers une éventuelle part de capitalisation.
À ce stade, aucun texte officiel consolidé du programme présidentiel de 2027 n’a été retrouvé dans les documents publics consultés. Les propositions de 2022 et de 2024 servent de repères, mais elles ne peuvent pas être présentées comme la version définitive du prochain scrutin. Tant que le RN ne publie pas d’âge, de durée de cotisation, de calendrier et de chiffrage réunis dans un même document, la comparaison repose sur des déclarations successives.

Voile : un accord sur le référendum, des modalités ouvertes
La proposition a d’abord été relancée le 30 août par le député RN Jean-Philippe Tanguy. Il a évoqué une amende pour les femmes qui porteraient un voile si l’interdiction entrait en vigueur. Le lendemain, Jordan Bardella a insisté sur un débat préalable et sur un texte plus large consacré à ce que le parti nomme l’« idéologie islamiste ». Le 1er septembre, Jean-Philippe Tanguy a lui-même assuré qu’il ne s’agirait pas de poursuivre les femmes voilées, sans abandonner le principe de la sanction ni celui du référendum.
La mesure envisagée irait au-delà du droit actuel. La loi interdit déjà la dissimulation du visage dans l’espace public, ce qui concerne notamment le voile intégral. Elle n’interdit pas de manière générale le port, dans la rue, d’un foulard laissant le visage découvert. Étendre cette interdiction poserait donc des questions de liberté religieuse, d’égalité devant la loi et de contrôle concret de la mesure.
Le véhicule juridique reste lui aussi incertain. L’article 11 de la Constitution autorise un référendum sur l’organisation des pouvoirs publics, certaines réformes économiques, sociales ou environnementales et la ratification de traités. Une interdiction vestimentaire fondée sur la religion n’entre pas de façon évidente dans cette liste. Seul un projet rédigé permettrait d’en apprécier précisément l’objet et le chemin juridique.
Le RN invoque aussi la jurisprudence selon laquelle le Conseil constitutionnel ne contrôle pas, après son adoption, une loi votée directement par le peuple. Dans sa décision du 6 novembre 1962, le Conseil s’était déclaré incompétent pour examiner une loi déjà adoptée par référendum. Cette décision ne suffit toutefois pas à rendre n’importe quelle question recevable au titre de l’article 11. Une révision constitutionnelle suivrait, elle, la procédure de l’article 89, qui suppose d’abord un vote identique des deux assemblées.
Le départ de François Durvye, symptôme mais pas preuve
Le cas de François Durvye relie les désaccords de fond à l’organisation de la campagne. Ce haut fonctionnaire, recruté dans l’équipe de Jordan Bardella, travaillait au rapprochement du RN avec les milieux économiques. Public Sénat a recueilli plusieurs versions contradictoires : des proches de Marine Le Pen décrivent une éviction liée à la confiance ou à la ligne politique, tandis que d’autres cadres minimisent toute opposition entre les équipes.
Son orientation plus favorable à la durée de cotisation et à la capitalisation le rapprochait des positions défendues publiquement par Jordan Bardella. Cette proximité ne prouve pourtant ni une manœuvre du président du parti ni un conflit organisé. Elle révèle surtout une difficulté de gouvernance : le conseiller du premier ministre pressenti pouvait difficilement porter une réforme que la candidate n’avait pas arbitrée dans le même sens.

Un programme commun encore à transformer en décisions
Sur le voile, le socle commun est identifiable : Marine Le Pen et Jordan Bardella veulent consulter les Français. Leur différence porte sur la portée annoncée de la sanction, le calendrier et la manière de la faire entrer dans le droit. Sur les retraites, l’écart est plus directement programmatique : la candidate conserve des âges de référence, tandis que son possible chef de gouvernement privilégie les annuités et ouvre la voie à la capitalisation.
La prochaine étape décisive ne sera donc pas une nouvelle formule de campagne, mais la publication d’un texte. Il devra préciser qui partirait à quel âge, après combien d’années de cotisation, avec quelle place pour l’épargne retraite et quel financement. Sur le voile, il devra définir les vêtements visés, la sanction, les agents chargés de l’appliquer et le fondement constitutionnel du référendum.
Jusqu’à ces arbitrages, parler de deux programmes rivaux serait excessif. Présenter les déclarations comme de simples nuances sans conséquence le serait tout autant. Marine Le Pen porte la candidature, tandis que Jordan Bardella se prépare à diriger le gouvernement : la cohérence entre leurs engagements détermine directement la lisibilité et l’applicabilité du projet soumis aux électeurs.