
Dans ce portrait officiel de 2025, Monique Barbut fixe l’objectif derrière ses lunettes. Le visage de la ministre occupe tout le cadre, à l’image d’une crise politique très personnelle. Crédits : Arnaud Bouissou / Terra, Licence Ouverte 2.0 (Etalab).
Monique Barbut s’oppose aux dérogations qui pourraient rouvrir l’usage de l’acétamipride et du flupyradifurone en France. Le 22 juillet 2026, elle a présenté sa démission à Emmanuel Macron, à l’Élysée. La veille, le Parlement avait définitivement voté la loi d’urgence agricole. Le chef de l’État n’a pas accepté ce départ et la ministre de la Transition écologique a choisi de rester. Son désaccord avec le gouvernement sur le fond comme sur la méthode demeure entier.
Une démission présentée, un départ écarté
Mercredi matin, Monique Barbut avait annoncé dans un message publié sur LinkedIn qu’elle remettrait sa démission au président de la République. Elle y qualifiait le maintien du volet sur les insecticides de « recul environnemental de trop ». Elle estimait ne plus disposer des moyens politiques nécessaires pour poursuivre son action.
Quelques heures plus tard, le départ annoncé n’a pas eu lieu. Son cabinet a indiqué à l’AFP qu’Emmanuel Macron n’avait pas accepté sa démission. Après avoir reçu l’assurance de son soutien, elle a décidé de poursuivre sa mission. La ministre a maintenu son opposition à la version adoptée de la loi.
Le compromis annoncé à l’issue du Conseil des ministres ne porte pas sur les dispositions contestées. Il fixe trois priorités à Monique Barbut : l’adaptation des forêts, la préservation de l’eau et la santé environnementale. La page officielle du gouvernement la présentait toujours comme ministre de la Transition écologique mercredi à la mi-journée.

Cette séquence distingue trois moments souvent confondus. Il y a d’abord l’annonce d’une intention de partir, puis la remise de la démission au chef de l’État. Vient enfin la cessation effective des fonctions. Seuls les deux premiers ont eu lieu. Monique Barbut reste donc membre du gouvernement de Sébastien Lecornu.
Le vote qui a déclenché la rupture
La crise s’est nouée autour de l’article 2 quater de la loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles. Dans la nuit du 20 au 21 juillet, l’Assemblée nationale a adopté le compromis de la commission mixte paritaire. Le vote s’est conclu par 296 voix contre 224. Le Sénat l’a définitivement approuvé le 21 juillet par 214 voix contre 111.
Monique Barbut affirme avoir reçu des engagements contre le retour de l’acétamipride. Selon elle, le gouvernement a empêché l’examen d’une suppression de la mesure. Cette accusation reste la version de la ministre. Le gouvernement avait lui-même défendu au Sénat un amendement supprimant l’article. Il a ensuite choisi de ne plus remettre en cause le compromis parlementaire lors du vote final.

Les défenseurs du dispositif invoquent une distorsion de concurrence. Les deux substances sont approuvées dans l’Union européenne, tandis que leurs usages agricoles sont interdits en France. Ils font valoir les impasses techniques rencontrées par certaines filières face aux ravageurs. Le texte impose toutefois que l’absence ou l’insuffisance manifeste de solutions alternatives soit établie pour chaque dérogation.
La controverse sur les pesticides ne résume pas cette loi. Le texte modifie aussi la gouvernance et le stockage de l’eau. Il change certaines règles sur les bâtiments d’élevage, le foncier agricole et la gestion du loup. La rupture politique de Monique Barbut se concentre sur les insecticides et sur la méthode gouvernementale. Elle intervient cependant dans un arbitrage agricole beaucoup plus large.
Ce que la loi permet réellement
Le texte adopté par le Parlement ne remet pas immédiatement les deux molécules en circulation. Il ouvre trois voies temporaires et ciblées. Le flupyradifurone concerne les semences traitées de betteraves sucrières, ainsi que les cerises et les pommes. L’acétamipride concerne les noisettes.
Dans chaque cas, le ministre de l’Agriculture doit saisir l’Anses. Il s’agit de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. Celle-ci dispose de deux mois pour se prononcer. Une dérogation durerait un an et pourrait être renouvelée deux fois. Les dispositions disparaîtraient trois ans après la promulgation de la loi.
L’Anses doit vérifier plusieurs conditions. Une menace grave doit peser sur la production, sans solution suffisamment efficace. Un programme de recherche d’alternatives doit exister, et les risques sanitaires et environnementaux doivent rester maîtrisés. Pour les usages par pulvérisation, les meilleures techniques disponibles de réduction de la dérive sont également exigées. Un conseil de surveillance doit rendre un avis et suivre chaque année les conséquences économiques et environnementales.
Ce cadre ne remplace pas l’autorisation de mise sur le marché d’un produit. Il ne remplace pas davantage l’autorisation d’urgence prévue, le cas échéant, par le droit européen. Il ne vaut donc ni autorisation générale des molécules ni feu vert automatique à leur utilisation. Avant toute application, le texte doit encore être promulgué. Il pourrait aussi être soumis au contrôle du Conseil constitutionnel annoncé par des parlementaires de gauche.
Acétamipride et flupyradifurone, deux cas distincts
L’acétamipride appartient à la famille des néonicotinoïdes. Le flupyradifurone est un buténolide : sa famille chimique est différente, même si son mode d’action sur le système nerveux des insectes est proche. Les présenter indistinctement comme deux néonicotinoïdes efface donc une différence utile à l’évaluation scientifique.
Sur l’acétamipride, les connaissances ont évolué depuis les premières autorisations. Dans une évaluation publiée en 2024, l’Autorité européenne de sécurité des aliments a relevé des incertitudes sur une possible neurotoxicité pour le développement. Elle a proposé d’abaisser les valeurs toxicologiques de référence. Avec les limites maximales de résidus alors en vigueur, plusieurs denrées présentaient des risques nécessitant une révision.
Les inquiétudes ne se limitent pas à la santé humaine. En 2026, l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques a publié une synthèse sur l’acétamipride. Elle recense des effets létaux ou sublétaux sur plusieurs pollinisateurs et autres invertébrés. Elle rappelle aussi que la sensibilité varie fortement selon les espèces et que les abeilles sauvages peuvent être plus vulnérables que l’abeille domestique.
Pour le flupyradifurone, l’EFSA a examiné en 2022 de nouvelles données transmises par la France et les Pays-Bas. Elle a conclu qu’elles ne remettaient pas en cause les conclusions européennes antérieures. L’agence a néanmoins relevé des incertitudes pour les abeilles domestiques. Elle a aussi observé des indices d’une sensibilité disproportionnée de Megachile rotundata, une abeille solitaire. Elle a donc recommandé une évaluation spécifique aux abeilles solitaires pour les usages envisagés.
Ces constats ne signifient pas qu’un effet se produira à chaque utilisation. Le danger décrit la capacité intrinsèque d’une substance à causer un dommage. Le risque dépend aussi de la dose, de l’exposition, de la culture et des mesures de protection. Le législateur confie cette appréciation au cas par cas à l’Anses. Les conditions feront elles-mêmes l’objet du débat constitutionnel et scientifique.
Une ministre maintenue, un désaccord non résolu
Titulaire d’un DEA de sciences économiques, Monique Barbut a présidé WWF France. Elle a également dirigé le Fonds pour l’environnement mondial. Elle a ensuite été secrétaire exécutive de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification. Nommée ministre en octobre 2025, elle est entrée au gouvernement comme personnalité de la société civile, sans carrière élective. Son maintien évite un départ immédiat, mais ne modifie ni le vote du Parlement ni le mécanisme de dérogation.
La portée de son échange avec Emmanuel Macron se mesurera donc aux décisions suivantes. Plusieurs étapes restent possibles : contrôle constitutionnel, promulgation, saisines de l’Anses et autorisations de produits. Elles détermineront si les possibilités inscrites dans la loi deviennent des usages effectifs.
À ce stade, l’acétamipride et le flupyradifurone restent interdits pour les usages agricoles visés en France. La démission avortée de Monique Barbut a rendu public le conflit au sommet de l’exécutif. Elle n’a clos ni l’arbitrage réglementaire ni la controverse scientifique qui l’a provoqué.