
La Cour d’honneur du palais des Papes porte déjà la mémoire des grandes nuits d’Avignon. En 2026, Maldoror y ajoute la promesse d’un vertige scénique. Crédits : Jialiang Gao / Wikimedia Commons, CC BY 2.5.
Le Festival d’Avignon 2026 s’ouvrira le 4 juillet dans la Cour d’honneur avec Maldoror, nouveau spectacle de Julien Gosselin. La création est annoncée pour cinq heures, avec deux courtes pauses. Elle croise Roberto Bolaño et Lautréamont pour interroger la violence, le mal et ce que le théâtre laisse volontairement hors champ. L’enjeu tient aussi à la manière dont une grande scène transforme l’horreur en expérience de regard.
Une ouverture longue pour la 80e édition
Le choix est un signal. La 80e édition du Festival d’Avignon est programmée du 4 au 25 juillet 2026. Pour son ouverture, la Cour d’honneur n’accueillera pas une forme brève de lancement. Elle recevra un spectacle-fleuve, à 22 heures, dans la nuit avignonnaise. Selon la fiche officielle du Festival d’Avignon, Maldoror sera joué les 4, 5, 6, 8, 9, 10, 11 et 12 juillet. La pièce est en français, avec surtitrage anglais.
La donnée pratique compte, parce qu’elle dit déjà quelque chose de l’ambition. Cinq heures de théâtre, deux pauses, un espace monumental, une ouverture d’édition : Julien Gosselin inscrit Maldoror dans la tradition avignonnaise des grandes traversées. Le metteur en scène y revient dix ans après 2666, son adaptation du roman de Roberto Bolaño. Ce spectacle avait marqué le Festival par sa durée et sa manière de faire tenir ensemble récit, plateau, musique et image.
Cette fois, le programme officiel annonce un dialogue entre Bolaño et Lautréamont. Il ne s’agit donc pas d’une adaptation isolée des seuls Chants de Maldoror. Le montage fait répondre deux imaginaires du mal. L’un vient du XIXe siècle, avec la figure noire et provocatrice de Lautréamont. L’autre appartient à une littérature contemporaine hantée par la disparition, l’enquête et les violences de masse.
Le contrechamp comme question centrale
Le mot qui s’impose autour du spectacle est celui de contrechamp. Au cinéma, il désigne l’image inverse d’un premier cadrage. C’est ce qu’un personnage regarde, ce qui lui répond, ou ce que la scène ne montre pas encore. Pour Maldoror, l’enjeu est plus large. Gosselin ne semble pas seulement utiliser la vidéo comme un outil d’agrandissement du plateau ; il en fait une question de perception.
Le reportage publié le 30 juin par Libération, signé Sonya Faure, décrit des répétitions aux Ateliers Berthier de l’Odéon. Il insiste sur ce travail de l’image, du cadre et de l’espace fermé. Cette source reste à manier avec précision. Elle documente un moment de répétition, non le résultat définitif présenté au public le 4 juillet.
Le Festival, lui, décrit un dispositif associant théâtre, cinéma et performance. La distribution technique mentionne notamment la création vidéo, les cadreurs, la musique, la lumière, la dramaturgie et la scénographie. Deux cadreurs sont annoncés, Jérémie Bernaert et Baudouin Rencurel. Leur présence confirme que l’image filmée n’est pas un simple arrière-plan, mais une composante active de la représentation.
À partir de ces éléments, l’architecture esquissée rejoint une question dramaturgique simple à formuler. Elle est plus difficile à résoudre : comment montrer le mal sans l’illustrer platement ? Comment raconter une violence humaine sans la transformer en spectacle complaisant ? La présentation du Festival et les répétitions décrites par Libération laissent entrevoir un dispositif qui cherche moins une réponse qu’un trouble du regard. Le spectateur serait placé devant ce qu’il voit, mais aussi devant ce qui lui échappe.

Bolaño, Lautréamont et la fabrique du mal
Lautréamont a publié Les Chants de Maldoror à la fin des années 1860, sous le nom d’Isidore Ducasse. Le texte, longtemps marginal puis célébré par les surréalistes, a gardé sa réputation de livre de rupture. Sa prose poétique reste violente, provocatrice, traversée par la monstruosité, le défi à Dieu et la fascination pour l’abîme.
Bolaño, lui, a fait de l’enquête, de l’errance et de la littérature des instruments pour approcher des zones de destruction. Chez lui, le mal n’est pas toujours contenu dans un personnage. Il circule dans les villes, les récits, les archives, les corps absents. Pour Gosselin, qui a déjà affronté 2666 à Avignon, la rencontre entre les deux écrivains ouvre une matière théâtrale moins narrative que magnétique.
Dans un entretien publié par La Terrasse, le projet est présenté comme une avancée dans les mystères humains et littéraires du mal. La formule éclaire le risque du spectacle : il ne suffit pas de convoquer de grands textes sombres pour produire une pensée. Toute la difficulté sera de donner au plateau une forme qui évite à la fois la dissertation et l’effet de sidération.
La Cour d’honneur renforce cette tension. Sa verticalité, ses murs, son histoire et sa visibilité médiatique imposent aux artistes une échelle particulière. Le lieu peut magnifier une proposition ; il peut aussi la durcir, la rendre plus frontale qu’elle ne le serait dans une salle fermée. Chez Gosselin, cette contrainte peut devenir un avantage si l’image, la musique et la durée organisent réellement un déplacement du regard.
Une production européenne, au-delà d’Avignon
La création ne s’arrête pas à la première avignonnaise. La production est portée par l’Odéon-Théâtre de l’Europe, avec plusieurs coproducteurs signalés. On y trouve le Festival d’Avignon, la Comédie de Genève, la Maison de la Culture d’Amiens et Onassis Stegi à Athènes. L’Odéon annonce une reprise du spectacle dans sa saison 2026-2027. La Maison de la Culture d’Amiens l’inscrit elle aussi dans son parcours de diffusion.
Cette circulation est importante. Elle sort Maldoror du seul événement avignonnais. Elle le replace dans un réseau de grandes scènes européennes capables d’accueillir des formes longues et techniquement lourdes. Elle confirme aussi que le spectacle est pensé comme une œuvre de répertoire immédiat. Il ne fonctionne pas seulement comme un coup d’ouverture pour la Cour d’honneur.
Le Festival annonce par ailleurs des captations les 8 et 9 juillet. Une diffusion sur ARTE est prévue le 18 juillet à 22 h 40, puis sur arte.tv. Là encore, le détail n’est pas anecdotique. Une œuvre qui travaille le rapport entre scène et image sera rapidement rejouée par l’écran de télévision et la plateforme. Le contrechamp de Maldoror ne concernera donc pas seulement les spectateurs assis dans la Cour d’honneur.

Ce que l’on peut dire avant la première
À ce stade, il serait prématuré de juger la réussite artistique de Maldoror. La première publique n’a pas encore eu lieu. On peut en revanche établir les termes du rendez-vous. Il y aura une ouverture de festival, une durée exceptionnelle, une matière littéraire noire et un metteur en scène rompu aux adaptations monumentales. Le dispositif fait aussi de la vidéo un lieu de pensée autant qu’un outil spectaculaire.
Le programme du Festival d’Avignon 2026 place ainsi Maldoror à un endroit délicat : entre événement, promesse et épreuve. Pour les spectateurs, la question immédiate sera aussi concrète. La fiche officielle indiquait, lors de la dernière consultation, qu’il n’y avait plus de places en ligne pour le moment. Cette mention peut évoluer et ne vaut pas annonce définitive d’indisponibilité.
Reste l’essentiel : Gosselin ouvre Avignon avec une proposition qui assume la démesure sans pouvoir encore revendiquer son effet. C’est précisément ce qui rend l’avant-première intéressante. Avant même que la critique puisse trancher, Maldoror pose une question de théâtre. Que peut encore la scène lorsqu’elle regarde le mal de biais ? Que peuvent l’image, la durée et les zones que le spectateur doit accepter de ne pas maîtriser ?