À Aubusson, cinq plans du Conte de la princesse Kaguya vont devenir 25 m² de tapisserie monumentale en 2028

La façade colorée de la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson, inaugurée en 2016. L’institution porte la nouvelle tenture inspirée du film d’Isao Takahata. Crédits : Maxfoucault57 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Crédits : Maxfoucault57 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

La Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson a annoncé, le 7 août 2026, une œuvre monumentale inspirée du film d’Isao Takahata. Cinq plans printaniers du Conte de la princesse Kaguya doivent devenir cinq tissages couvrant environ 25 m². Derrière l’alliance avec le Studio Ghibli, le projet pose un défi concret. Il faut rendre dans la laine la transparence, l’encre et le mouvement d’une animation conçue comme une aquarelle.

Cinq plans printaniers pour 25 m²

Révélée par ICI Creuse, l’annonce décrit non pas une image isolée, mais une courte séquence. Les cinq plans montrent la princesse Kaguya emportée par l’arrivée du printemps, sous des cerisiers en fleur. Ils doivent être transposés en cinq volets formant un ensemble proche d’un storyboard, selon Emmanuel Gérard, directeur de la Cité.

La surface annoncée, environ 25 m², correspond à l’ensemble des cinq tissages et non à chacun d’eux. Leurs dimensions respectives, leur mode d’accrochage et le lieu de leur première présentation n’ont pas encore été précisés. L’identité de l’atelier doit être annoncée à l’automne 2026 et l’achèvement est prévu dans le courant de 2028. Ces deux échéances restent donc prévisionnelles.

Le choix d’une séquence plutôt que d’un seul plan permet de conserver une part de narration. Une tapisserie est immobile, mais le passage d’un volet au suivant peut restituer une progression. Le geste de Kaguya, l’ouverture du paysage et l’éclat des fleurs composent ce mouvement. Toute la difficulté sera de préserver cette continuité sans transformer les images en simples reproductions agrandies.

De l’aquarelle au métier à tisser

Le dessin du film repose sur des contours mobiles, des lavis légers et des zones où le papier reste presque visible. La laine produit au contraire une surface dense, construite fil après fil. Delphine Mangeret, cartonnière-coloriste, participe au travail préparatoire. Elle cherche ainsi à « donner l’illusion de la transparence avec la laine », a-t-elle expliqué à ICI Creuse.

Avant le tissage vient le carton, c’est-à-dire le modèle à l’échelle qui guide le lissier. Il ne suffit pas d’y agrandir les photogrammes. Chaque nuance doit devenir un choix de fils, de matières, de couleurs et de densités. Des fils plus ou moins fins, mêlés ou espacés, peuvent suggérer un trait d’encre, un fondu ou une vibration. Le mouvement, lui, doit naître des écarts entre les cinq compositions autant que du dessin présent dans chacune.

Le savoir-faire de la tapisserie d’Aubusson est inscrit depuis 2009 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Il repose sur une chaîne de métiers. Un peintre cartonnier prépare l’image, puis les laines sont teintes. Le lissier tisse ensuite manuellement sur un métier horizontal, en travaillant sur l’envers. Le résultat ne se révèle entièrement qu’au fil de l’avancement et lors des contrôles du tissage.

Cette méthode explique le calendrier de plusieurs années. Elle impose des essais en amont et des arbitrages continus. Une couleur convaincante sur papier peut perdre sa transparence dans la laine. Un contour trop régulier peut aussi effacer la nervosité du dessin de Takahata.

Une commande publique répartie en trois lots

Le projet est déjà entré dans une phase administrative. Un avis de marché rectificatif publié au BOAMP le 23 février 2026 porte explicitement sur une prestation liée au Conte de la princesse Kaguya. La description de la procédure y répartit la commande en trois lots. Le premier concerne l’assistance à maîtrise d’ouvrage et la fourniture du carton. Les deux autres couvrent les laines et matériaux teints, puis le tissage de l’œuvre. Cette répartition rend visible ce que le prestige de Ghibli pourrait masquer : la création dépend de plusieurs compétences et de plusieurs entreprises. L’assistance à maîtrise d’ouvrage accompagne la Cité dans le pilotage de la commande. Le carton organise le passage de l’image au textile, tandis que la teinture prépare la palette. Le tissage matérialise enfin les cinq volets.

Au 10 août, les sources disponibles ne permettent pas d’établir les attributaires définitifs. Le montant global de l’opération et la part de chaque financement restent aussi inconnus. L’annonce de l’atelier à l’automne apportera une première réponse. Elle ne suffira pas à documenter le coût, le volume de laine, les heures de travail ou les critères de sélection. Ces données seront nécessaires pour mesurer précisément les retombées de la commande sur la filière locale.

Un hommage à Isao Takahata après le cycle Miyazaki

Le choix de Kaguya déplace aussi le regard au sein du Studio Ghibli. Le film est le dernier long métrage réalisé par Isao Takahata, mort en 2018. Son trait volontairement inachevé diffère de l’esthétique plus immédiatement reconnaissable de plusieurs films de Hayao Miyazaki. Il donne au projet textile sa principale difficulté plastique.

Emmanuel Gérard a expliqué à ICI Creuse que Takahata était familier de la France et d’Aubusson. Le cinéaste aurait contribué à rendre possible le partenariat conclu avec le Studio Ghibli en 2020. La nouvelle tenture est donc présentée comme un hommage au cinéaste autant que comme le prolongement d’une collaboration institutionnelle.

Isao Takahata reçoit un prix au Festival international du film d’animation d’Annecy en 2014. Le cinéaste, disparu en 2018, a signé ‘Le Conte de la princesse Kaguya’. Crédits : Boungawa / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.
Isao Takahata reçoit un prix au Festival international du film d’animation d’Annecy en 2014. Le cinéaste, disparu en 2018, a signé ‘Le Conte de la princesse Kaguya’. Crédits : Boungawa / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Le précédent chantier concerne l’univers de Miyazaki. La présentation officielle de la Cité décrit une tenture prévue en six tapisseries. Elle ne permet pas, à elle seule, d’affirmer que les six pièces étaient toutes achevées au moment de l’annonce de Kaguya. Le nouveau projet doit donc être compris comme un ensemble distinct, consacré à Takahata, et non comme une septième tapisserie attribuée à Miyazaki.

Un patrimoine ancien confronté à une image contemporaine

Une tapisserie d’Aubusson ne se reconnaît pas à un motif particulier. Sa méthode de fabrication et l’écosystème de métiers qui la porte font sa singularité. Cette définition autorise depuis longtemps le dialogue avec le cinéma d’animation et d’autres images contemporaines. Avec Tolkien, Miyazaki puis Takahata, la Cité transpose dans la laine des univers populaires mondiaux. Elle maintient en parallèle une commande pour des cartonniers, teinturiers et lissiers.

Cette stratégie peut renouveler le public du musée de la tapisserie d’Aubusson et donner une visibilité internationale à des gestes locaux. Elle comporte aussi une exigence : ne pas réduire le savoir-faire à la reproduction d’une marque célèbre. Pour Kaguya, la valeur du projet dépendra de la façon dont les ateliers réinterpréteront l’aquarelle. Elle dépendra aussi de la transparence sur la commande, ses acteurs et ses conditions de production.

À ce stade, le projet est solidement documenté dans son intention et dans son cadre administratif. L’œuvre, elle, reste à fabriquer. Entre les cinq plans du film et les 25 m² de laine annoncés, plusieurs décisions restent devant les artisans. Elles concernent la palette, les matières, les densités, les ateliers et l’accrochage.

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Cet article a été rédigé par Émilie Schwartz.