Anne Charrier entre en scène avec « Rose Royal » : un seul-en-scène sous tension

Premier solo féminin d’Anne Charrier, d’après Nicolas Mathieu. Mise en scène intimiste de Romane Bohringer, 1 h 15 sous tension. Créé au Off d’Avignon, du 5 au 26 juillet 2025. Reprise à Paris, Studio de la Comédie des Champs-Élysées, du 12 septembre au 28 décembre 2025.

Portée par la mise en scène intimiste de Romane Bohringer, Anne Charrier se lance dans son premier seul-en-scène avec Rose Royal, adaptation de la nouvelle de Nicolas Mathieu. Le spectacle, créé au Festival Off d’Avignon en juillet 2025, s’installe à l’automne. En effet, il prend place au Studio de la Comédie des Champs-Élysées. Une plongée dans la solitude et l’emprise, où chaque silence pèse et où l’actrice expose une fragilité tenue.

À Avignon, une voix qui se jette dans la nuit

Il y a des soirs où la scène ressemble à un comptoir. Une femme s’y attarde, sac au bras, souvenirs en bandoulière. Avec Rose Royal, la comédienne Anne Charrier utilise la solitude comme matière théâtrale. Ainsi, elle aiguise une lame pour éclairer l’ombre. Adapté du court texte noir de Nicolas Mathieu prix Goncourt en 2018 ce seul-en-scène, mis en scène par Romane Bohringer, a pris son premier élan au Festival Off d’Avignon, du 5 au 26 juillet 2025, au Théâtre des Halles, avant de gagner Paris pour une longue reprise automnale.

À Avignon, la chaleur d’après-jour collait encore aux pavés. Charrier est apparue presque sans apprêt au bord du bar imaginaire où Rose attend qu’on la regarde autrement. Dans cette adresse frontale, il y avait le timbre d’une femme à l’armure fêlée. De plus, on ressentait la précision d’une actrice qui ne cherche pas la bravoure, mais la justesse. Le public, serré dans la pierre, retenait son souffle. On devinait déjà l’itinéraire qui s’esquissait : un texte à l’acuité sociale crue. De plus, une mise en scène refusant l’esbroufe se dessinait. En outre, il y avait une interprète qui embrasse l’abîme sans se perdre.

Paris, Studio de la Comédie des Champs-Élysées : le temps long de l’épreuve

L’automne prolonge l’expérience. Au Studio de la Comédie des Champs-Élysées, Rose Royal s’installe du 12 septembre au 28 décembre 2025, avec des représentations jeudi-samedi à 21 h et dimanche à 16 h, et des relâches les 9 et 10 octobre 2025, pour une durée de 1 H 15. La régularité de ce calendrier dit le pari : donner au spectacle le temps de creuser sa place. Ainsi, il s’inscrit dans l’agenda culturel, et à l’actrice l’espace de peaufiner la corde vibrante du rôle.

Le Studio, logé sous la grande maison de l’avenue Montaigne, convient au format. Sa proximité physique avec le spectateur favorise cette écoute nerveuse qu’exige l’écriture de Nicolas Mathieu : phrases resserrées, implacables, qui décrivent une femme « ordinaire » happée par le vertige d’une rencontre. Romane Bohringer y orchestre un théâtre d’approche, presque à découvert, où chaque silence s’entend et où le moindre déplacement devient signe.

Une mécanique d’emprise disséquée au scalpel

Le matériau est connu : une cinquantaine, un bar, un homme qui entre, la chemise tachée et la pulsation d’un possible roman. Mais Rose Royal n’est pas un conte de fées. La nouvelle de Nicolas Mathieu, parue en 2019, observe au plus près la mécanique de l’emprise. De plus, elle explore la dépendance affective jusqu’au point où la volonté se confond avec la peur. Anne Charrier, qui cosigne l’adaptation avec Gabor Rassov, tire de cette matière une partition où l’ironie protège à peine la blessure.

Sur le plateau, la scénographie de Rozenn Le Gloahec favorise l’épure : peu d’objets, des lignes nettes, un bar qui se devine plus qu’il ne s’exhibe. Les lumières de Thibault Vincent sculptent les zones de retrait et de bascule. Elles enveloppent Rose d’un halo qui se resserre. De même, cet halo ressemble à l’étau d’une relation qui dérive. Les costumes de Céline Guignard-Rajot disent ce qu’il faut d’élégance et de fatigue, un désir d’allure qui n’efface pas la fatigue du cœur. Aurélien Chaussade, à l’assistanat, veille au réglage fin d’un récit à un seul souffle. Benoît Delacoudre fait gronder une musique qui n’en rajoute jamais, signe discret d’une tension qui cherche sa voie. Gladys Gambie inscrit dans le corps quelques diagonales, un tremblement, une manière de se tenir au monde.

Il y a dans le jeu de Charrier une manière de ne pas juger Rose, d’accepter ses contradictions. Elle sait rendre l’énergie de la conquête et l’aveu de la peur dans la même réplique. La voix se voile, puis se redresse. Les mots deviennent un geste de survie. On entend, derrière la fiction, l’exigence d’une mise en scène qui refuse les effets. Elle mise sur la confiance : celle qu’une actrice, seule, peut porter l’ambiguïté d’un sentiment sans la surligner.

La comédienne à l’épreuve du solo : un tournant assumé

On connaissait Anne Charrier pour ses rôles à la télévision et au cinéma. Ici, elle s’essaie à son premier solo scénique. Le choix dit quelque chose d’un moment de carrière. À cinquante ans passés, l’actrice revendique l’envie de prendre la parole autrement. Elle souhaite se tenir face au public sans partage. Ce déplacement, elle le fait avec une complice d’élection, Romane Bohringer, qui lui offre l’écrin d’une mise en scène au plus près de la peau.

Un tournant : seul en scène, tenir le plateau. Adaptation avec Gabor Rassov, texte de Nicolas Mathieu. Scénographie épurée, lumières ciselées, gestes tenus. Un théâtre d’approche où chaque silence compte.
Un tournant : seul en scène, tenir le plateau. Adaptation avec Gabor Rassov, texte de Nicolas Mathieu. Scénographie épurée, lumières ciselées, gestes tenus. Un théâtre d’approche où chaque silence compte.

Ce geste artistique résonne avec une actualité foisonnante. Charrier ne déserte pas l’écran, loin de là. Elle trouve la voie d’une présence continue, d’un territoire élargi, où la scène nourrit la caméra et inversement. Le théâtre devient un lieu d’oxygène, une chambre d’écho qui redonne du grain à la voix. C’est aussi une manière d’habiter le temps autrement et d’accepter la répétition comme une forme d’ascèse. Cela permet de gagner ce naturel qui ne s’obtient qu’à force de reprises.

Un texte de Nicolas Mathieu, entre chronique sociale et noirceur intime

On aurait tort de croire à une simple histoire de rencontre. Dans Rose Royal, Nicolas Mathieu ausculte la petite musique des existences périphériques et les bruissements d’un pays qui doute. Le roman court, publié avant la pandémie, pressent le frisson des replis et des colères sourdes. Dans l’adaptation scénique signée Anne Charrier et Gabor Rassov, la matière se densifie : les cris se font de velours, les gestes ciselés, le réel reprend ses droits à travers la voix d’une seule.

Le théâtre, ici, ne cherche pas la fidélité illustrative. Il s’autorise des ellipses, des reprises, des rires presque coupables. On y entend la langue de Mathieu avec ses phrases concrètes et sa tendresse rugueuse. De plus, on perçoit la respiration d’une interprète qui module, réoriente et décale. Il en résulte une tension obstinée, une beauté qui refuse l’ornement et choisit la netteté.

Télé, ciné, radio : une rentrée à plusieurs vitesses

Ce « tournant » scénique s’accompagne d’une présence accrue sur les écrans. Au cinéma, le 10 septembre 2025, sortie de Connemara réalisé par Alex Lutz, d’après le roman de Nicolas Mathieu. Charrier y tient un rôle secondaire, au bord d’une chronique amoureuse qui regarde les Vosges sans nostalgie. À la télévision, France 2 lance La Vallée fracturée les 22 et 29 septembre, puis le 6 octobre 2025, mini-série où l’actrice campe une maire prise dans le conflit d’un territoire à l’heure des forages et des colères environnementales, disponible en intégralité sur France.tv. La saison avait commencé plus tôt dans l’année avec Haut les cœurs, téléfilm distingué au Festival de Luchon le 8 février 2025 par le prix de la meilleure fiction unitaire et le prix du public.

Rentrée 2025 sur trois fronts : théâtre, cinéma, télévision. Au cinéma, 'Connemara' sort le 10 septembre 2025. Sur France 2 : 'La Vallée fracturée' les 22 et 29 septembre puis 6 octobre 2025. Présence scénique et médiatique qui se répondent.
Rentrée 2025 sur trois fronts : théâtre, cinéma, télévision. Au cinéma, ‘Connemara’ sort le 10 septembre 2025. Sur France 2 : ‘La Vallée fracturée’ les 22 et 29 septembre puis 6 octobre 2025. Présence scénique et médiatique qui se répondent.

Et comme la scène aime la porosité des ondes, Anne Charrier s’invite sur France Inter le 26 septembre 2025 dans ‘La Bande originale’, où Oldelaf signe une chronique. C’est une manière de croiser les publics et de rappeler qu’un spectacle se raconte aussi hors les murs. En outre, cela peut se faire à l’heure du déjeuner.

Sur France Inter, le 26 septembre 2025, dans 'La Bande originale'. Anne Charrier raconte 'Rose Royal' et son passage au solo. Oldelaf signe une chronique complice. Un relais national pour une histoire d’emprise et de solitude.
Sur France Inter, le 26 septembre 2025, dans ‘La Bande originale’. Anne Charrier raconte ‘Rose Royal’ et son passage au solo. Oldelaf signe une chronique complice. Un relais national pour une histoire d’emprise et de solitude.

À hauteur de spectatrice : une empathie sans pathos

Ce qui fait la force de Rose Royal, c’est le parti pris d’humain. Romane Bohringer épouse le regard de Rose sans l’excuser, et Anne Charrier avance à découvert. Le spectacle n’édifie pas, il observe. Il scrute le désir de maîtrise, jusqu’à l’achat d’une arme pour apaiser la peur. En outre, il explore l’engrenage d’une passion qui finit par tout gouverner. Rien n’est spectaculaire, tout est signifiant : une façon de se tenir, une mèche repoussée, un silence soudain trop long.

La psychothérapeute Anne-Clotilde Ziégler, invitée ponctuellement autour du projet, apporte un contrechamp discret : parler d’emprise sans la psychologiser à outrance, rappeler la frontière poreuse entre choix et contrainte, inviter à l’écoute. Le plateau ne devient jamais tribune, il reste théâtre, c’est-à-dire lieu d’émotions réglées, d’un danger apprivoisé par la forme. Dans la salle, on sent les respirations qui se synchronisent. La lumière tombe, le noir s’achève, et pourtant le malaise persiste, comme un parfum tenace.

Le travail d’atelier : scénographie, lumières, costumes, musique

On sort du Studio en se souvenant d’une scénographie comme trace plus que comme décor. De plus, on retient une lumière qui découpe sans écraser et des costumes racontant une biographie en trois teintes. Par ailleurs, on remarque une musique qui préfère la suggestion à l’effet. Le dispositif, volontairement réduit, colle au propos. EEn outre, la dépendance affective s’entend mieux quand on retire le bruit. De plus, la quête de contrôle devient plus claire ainsi. Par ailleurs, l’obsession du signe se distingue également dans ce silence. Le théâtre devient laboratoire de perception, et Anne Charrier en est l’opératrice patiente.

Cette économie de moyens rejoint aussi l’air du temps. Elle évoque une scène qui, après des années d’incertitudes budgétaires, réapprend l’épure. De plus, elle revendique les formats légers, ce que le public du Festival Off a largement plébiscité. Dans cette logique, Rose Royal se place dans un sillage vertueux : moins de décor, plus d’écoute, un rapport plus direct, presque écologique, au récit.

Rumeurs, homonymies et précision des faits

Pour rappel, aucun lien de parenté n’unit Anne Charrier à Brigitte Bardot. La confusion provient d’une homonymie avec Anna Charrier, dont le nom circulait dans les généalogies approximatives des réseaux sociaux. Cependant, la comédienne poursuit son chemin, loin des mythologies d’emprunt. Elle reste fidèle à ce travail souterrain qui finit par apparaître au grand jour.

Sur un autre plan, la précision compte. La version parisienne de Rose Royal s’étend sur plus de trois mois, au Studio de la Comédie des Champs-Élysées. Elle propose des horaires réguliers et une durée de 1 H 15. C’est dans ce cadre, si balisé, que le spectacle laisse le sentiment d’une liberté dangereuse. On a beau connaître l’issue, la trajectoire garde sa morsure. Le théâtre rappelle qu’on peut aller très loin avec peu, pourvu que la mise en scène tienne l’arc. De plus, il est essentiel que l’actrice accepte de s’y exposer.

Cet article a été rédigé par Pierre-Antoine Tsady.