À Annecy, Kenya, Éthiopie et Ouganda mesurent la promesse fragile d’un dessin animé africain mondial

À Annecy, la projection en plein air inscrit le festival dans une tradition populaire et mondiale. Derrière cette vitrine, les pitchs venus d’Afrique de l’Est cherchent leur place. Crédits : DeborahForsans / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

À Annecy, la projection en plein air inscrit le festival dans une tradition populaire et mondiale. Derrière cette vitrine, les pitchs venus d’Afrique de l’Est cherchent leur place. Crédits : DeborahForsans / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Au Mifa d’Annecy, plusieurs projets venus d’Afrique de l’Est ont gagné une visibilité rare fin juin 2026. Ces pitchs signalent une scène créative en mouvement, mais aussi une filière encore fragile. Elle dépend toujours des financements, des formations et des relais internationaux.

Une vitrine mondiale pour une scène encore jeune

Le signal est venu d’Annecy. Le Festival international du film d’animation et son marché professionnel, le Mifa, y ont fermé leurs portes le 27 juin. Dans un reportage du 30 juin par RFI, quatre projets servent de révélateur : Dimanche matin, The Ebony Witch, Sasa’s Island et King Makpe.

Le contexte professionnel donne du poids à cette exposition. Le Festival d’Annecy indique que les Pitchs Mifa 2026 ont retenu 48 projets, après 882 soumissions et avec 95 nationalités représentées. Les Pitchs Partenaires ont, eux, présenté près de 130 projets, dont une session consacrée à l’Afrique de l’Est. Ces chiffres ne décrivent pas la taille économique du secteur régional. Ils montrent plutôt que l’animation Afrique de l’Est entre davantage dans les circuits où se cherchent producteurs, diffuseurs et partenaires.

Cette nuance est centrale. Parler de boom du cinéma d’animation africain serait trompeur si l’on imagine une industrie installée. Rien ne la rend encore comparable aux grands pôles américain, japonais ou français. Les sources disponibles montrent surtout une dynamique d’émergence. Des auteurs sont mieux identifiés, des studios deviennent plus visibles et des récits locaux circulent dans des formats internationaux.

L’Éthiopie, laboratoire d’une industrie à construire

Le cas le mieux documenté est celui de Sunday Morning, présenté en français sous le titre Dimanche matin. La fiche officielle d’Annecy confirme que ce projet éthiopien, réalisé et écrit par Minasie Terefe, est produit par Behagerlij Studio avec Nahom Abiy. Le format annoncé est court, six minutes, en 3D, destiné à un public préscolaire. Le projet a aussi reçu le Prix AGrAf lors de l’édition 2026.

L’histoire tient en une situation simple : quatre enfants veulent transformer un dimanche calme en aventure, sans réveiller un parent qui dort encore. Derrière cette comédie familiale, RFI relève une question plus large. Comment faire exister une production animée dans un pays où les commandes publicitaires dominent encore ? Les séries ou longs métrages entièrement animés y restent rares.

Minasie Terefe incarne cette bascule. Le réalisateur, formé à l’architecture, a choisi l’animation alors que ce parcours paraissait encore difficile à justifier socialement. Son expérience rappelle que la professionnalisation d’un secteur ne dépend pas seulement des logiciels ou des marchés. Elle suppose aussi que les métiers de création deviennent lisibles, rémunérateurs et transmissibles.

Sur les pelouses d’Annecy, les personnages Looney Tunes rappellent combien le festival reste une scène mondiale pour l’animation grand public. Cette présence spectaculaire contraste avec les pitchs plus fragiles venus d’Afrique de l’Est. Crédits : Boungawa / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
Sur les pelouses d’Annecy, les personnages Looney Tunes rappellent combien le festival reste une scène mondiale pour l’animation grand public. Cette présence spectaculaire contraste avec les pitchs plus fragiles venus d’Afrique de l’Est. Crédits : Boungawa / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Au Kenya, les outils numériques accélèrent la professionnalisation

Le Kenya apparaît, dans le reportage de RFI, comme l’un des foyers les plus structurés de cette dynamique. Lydiah Mwangi, animatrice et directrice artistique associée au studio Poppihin, y porte The Ebony Witch, présenté comme une coproduction Kenya-États-Unis. Le projet suit une héroïne noire placée devant un dilemme d’identité. Elle peut devenir une figure de peur ou répondre à l’image plus généreuse que ses proches voient en elle.

Le point décisif, ici, n’est pas seulement le sujet. Il est économique. Les outils libres ou moins coûteux, notamment Blender, réduisent une partie de la barrière d’entrée. Beaucoup de créateurs ne peuvent pas absorber le prix des logiciels industriels. Cette baisse des coûts ne règle pas tout : il faut encore des équipes, du temps de production, des diffuseurs et une chaîne de financement. Mais elle change le seuil à partir duquel un studio peut prototyper, former et pitcher.

Sasa’s Island, développé par Kahenya Kangethe et Studio Zubaa, éclaire un autre versant de la même professionnalisation. Selon RFI, la série 2D vise les enfants de 6 à 8 ans. Elle imagine une ville futuriste inspirée du Kenya, autour de l’amitié, de l’aventure et de la communauté. Des traces publiques de Studio Zubaa confirment la mise en avant du projet autour d’Annecy. Les informations détaillées restent surtout portées par le reportage de RFI. Il faut donc les lire comme des éléments attribués, non comme un dossier industriel complet.

Cette prudence n’empêche pas de voir l’enjeu démographique. Les créateurs kenyans interrogés par RFI lient l’avenir de l’animation à la jeunesse du continent africain. Si les publics d’enfants et de familles deviennent majoritairement africains, l’enjeu change. Il ne s’agira pas seulement de vendre des histoires africaines au monde. Il faudra aussi produire pour des spectateurs africains, dans leurs langues, leurs références et leurs imaginaires.

En Ouganda, moderniser les récits sans effacer les héritages

L’Ouganda apporte une troisième tension, plus directement narrative. Avec King Makpe, Louis Lubega revisite des contes populaires d’Afrique de l’Est, selon RFI. La production associe l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi. Le projet met en scène un souverain attiré par la modernité au point de vouloir rompre avec l’ancien. Le motif est classique, mais il devient ici une métaphore de filière. Comment moderniser l’écriture, le son, l’image et les modes de production sans transformer les traditions en simple décor ?

Le rôle de la formation internationale reste visible. RFI rappelle que certains créateurs ont découvert Annecy par les réseaux culturels français. D’autres se sont formés entre Europe et Afrique, ou travaillent avec des partenaires britanniques, sud-africains, rwandais ou burundais. Cette circulation peut accélérer les projets. Elle peut aussi entretenir une dépendance aux guichets, aux festivals et aux validations extérieures.

C’est l’un des points les plus sensibles de cette séquence d’Annecy 2026. L’exposition internationale donne une légitimité et ouvre des contacts. Elle ne remplace ni une politique publique, ni des écoles accessibles, ni des studios capables d’employer durablement des artistes entre deux projets. Une filière ne se mesure pas seulement au nombre de pitchs réussis, mais à sa capacité à produire, distribuer, former et recommencer.

Godfrey ‘Gado’ Mwampembwa incarne une autre génération de créateurs kenyans, entre dessin de presse, satire et production audiovisuelle. Son parcours rappelle que l’écosystème animé local s’est aussi construit par les médias indépendants. Crédits : Heinrich-Böll-Stiftung, photo Andi Weiland / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.
Godfrey ‘Gado’ Mwampembwa incarne une autre génération de créateurs kenyans, entre dessin de presse, satire et production audiovisuelle. Son parcours rappelle que l’écosystème animé local s’est aussi construit par les médias indépendants. Crédits : Heinrich-Böll-Stiftung, photo Andi Weiland / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.

Une puissance créative, pas encore une industrie consolidée

L’expression de nouvelle puissance créative doit donc être maniée avec soin. Elle décrit bien l’énergie repérée à Annecy : récits d’enfants, de sorcières, d’îles futuristes et de rois arrogants. Ces histoires sont portées par des auteurs qui ne veulent plus seulement fournir des talents dispersés à des productions étrangères. L’expression serait excessive si elle faisait croire à un marché déjà stabilisé.

Le potentiel existe pourtant. Le dessin animé africain n’est plus seulement un objet de curiosité pour festivals occidentaux. Il devient un terrain où se croisent mémoire orale, imaginaire jeunesse, fantasy, humour familial et critique sociale. En Afrique de l’Est, cette diversité se construit pays par pays. L’Éthiopie cherche encore ses bases industrielles, le Kenya pousse la structuration des studios, l’Ouganda travaille la transmission des récits. Les coproductions régionales deviennent aussi plus nécessaires.

Annecy 2026 ne suffit donc pas à décréter un tournant. Le festival donne une photographie utile : celle d’une scène qui sait désormais se présenter devant le marché mondial. Les créateurs interrogés par RFI présentent surtout les défis à venir. Ils doivent convertir cette visibilité en partenaires, en œuvres terminées et en publics durables, sans perdre l’ancrage local des récits.

Cet article a été rédigé par Émilie Schwartz.