
Alexandre Jollien, l’art de la résilience et de la philosophie pratique. Crédits : Ludovic45SBN / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0 (image retouchée par IA).
Comment transformer ses épreuves en puissance de vie ? Alexandre Jollien, philosophe et écrivain suisse, incarne cette question depuis plus de vingt-cinq ans. Né avec une infirmité motrice cérébrale, il a passé dix-sept ans en institution spécialisée. Il est devenu l’une des voix les plus écoutées de la philosophie pratique en francophonie. Ses livres se transmettent de main en main et ses conférences font salle comble. Le film Presque, coréalisé avec Bernard Campan, a même porté son art de vivre sur grand écran. Portrait d’un homme qui a fait de la fragilité un métier d’homme.
Actualisé le 15 août 2026. Éloge de la faiblesse a été réédité en mai 2025 aux Éditions du Cerf (collection Lexio) avec une préface inédite de l’auteur ; les sections consacrées à son œuvre, à sa vie privée et à son actualité ont été enrichies.
Qui est Alexandre Jollien ? Un philosophe né de l’épreuve
Alexandre Jollien naît le 26 novembre 1975 à Sierre, en Suisse. À la naissance, un étranglement par le cordon ombilical le prive d’oxygène. Il en garde une athétose, une forme d’infirmité motrice cérébrale qui affecte durablement ses gestes et son élocution. C’est la réponse à une question que beaucoup se posent encore : la maladie d’Alexandre Jollien n’est pas une pathologie évolutive, mais un handicap de naissance avec lequel il compose depuis toujours.
De trois à vingt ans, il grandit dans une institution spécialisée du Valais. Il y découvre la solitude et le regard des autres, mais aussi la solidarité entre pensionnaires. Il la décrira plus tard comme sa première école de sagesse. Destiné à rouler des cigares dans un atelier protégé, il bifurque : le lycée à Sion, puis une licence en lettres à l’Université de Fribourg et un séjour d’étude du grec ancien au Trinity College de Dublin. La biographie d’Alexandre Jollien tient tout entière dans ce renversement, raconté dès son premier livre, Éloge de la faiblesse : ce que le monde nommait faiblesse devient un point de départ.
La philosophie comme chemin de libération
« La philosophie m’a sauvé la vie », aime-t-il rappeler. Cette phrase, sans doute sa citation la plus célèbre, n’a chez lui rien d’un slogan : elle dit un rapport vital au savoir, où la sagesse n’est pas un luxe d’intellectuel mais une question de survie. Lecteur passionné de Socrate, des stoïciens et d’Épicure, Alexandre Jollien pratique la philosophie comme une discipline de chaque instant plutôt que comme un savoir académique. Accepter ce qui ne dépend pas de soi, affronter l’adversité avec courage, apprivoiser ses émotions : les exercices spirituels de l’Antiquité deviennent, dans ses mains, des outils de survie très concrets.
À cette boussole grecque s’ajoutera plus tard la méditation zen, découverte auprès d’un maître coréen, qui l’amène à parler de « pratique » comme d’autres parlent d’entraînement. Cette alliance entre rigueur philosophique et spiritualité incarnée explique sans doute pourquoi ses textes touchent bien au-delà des cercles universitaires : ils s’adressent à celui qui souffre, pas à celui qui dissèque.
Ses livres, une œuvre pour apprendre à vivre

Tout commence en 1999 avec Éloge de la faiblesse, publié aux Éditions du Cerf. Ce dialogue imaginaire avec Socrate, écrit à vingt-trois ans, fait l’effet d’une déflagration : couronné par le prix Mottart puis le prix Montyon de l’Académie française, il s’impose comme un classique de la vulnérabilité assumée. Traduit en plusieurs langues, le texte a aussi été adapté au théâtre, où il est régulièrement remis en scène. Signe de sa vitalité, l’ouvrage a été réédité en mai 2025 dans la collection Lexio du Cerf, augmenté d’une préface inédite de l’auteur.
Suivent Le Métier d’homme (Seuil, 2002), préfacé par Michel Onfray, puis La Construction de soi (2006) et Le Philosophe nu (2010). Le Petit traité de l’abandon (2012) creuse le même sillon : comment tenir debout, jour après jour, quand le corps résiste. Avec Vivre sans pourquoi (2015), récit de son itinéraire spirituel en Corée du Sud, il élargit encore son lectorat. Puis vient le best-seller Trois amis en quête de sagesse (L’Iconoclaste / Allary Éditions, 2016). Il y converse avec le psychiatre Christophe André et le moine bouddhiste Matthieu Ricard, et touche le grand public. Le trio récidive en 2019 avec À nous la liberté !, avant que La Sagesse espiègle (Gallimard, 2018) et les Cahiers d’insouciance (Gallimard, 2022) n’ajoutent à l’édifice une joie plus légère, presque malicieuse. Parmi les livres d’Alexandre Jollien, chacun peut ainsi trouver sa porte d’entrée : le récit, l’exercice, la conversation ou le carnet.
Presque : l’amitié avec Bernard Campan portée à l’écran

La rencontre avec Bernard Campan, ancien membre des Inconnus, remonte à 2007. De cette amitié improbable naît Presque, comédie dramatique coécrite et coréalisée par les deux hommes, sortie en salles en janvier 2022. Le film est régulièrement rediffusé à la télévision depuis, notamment sur France 2 en février 2025. Louis, croque-mort mélancolique, y embarque Igor, livreur de légumes en situation de handicap et philosophe amateur, dans un corbillard direction le sud. Le sous-titre de l’affiche, « On ne naît pas homme, on le devient », emprunté à Érasme, résume le programme : un road trip sur la différence, l’altérité et la renaissance, où Tiphaine Daviot complète la distribution aux côtés du tandem.
Parmi les films avec Alexandre Jollien, Presque reste unique en son genre : le philosophe n’y joue pas un rôle de composition, il prête au personnage d’Igor sa démarche, son humour et sa liberté de ton. La critique salue l’alchimie du tandem Campan-Jollien, et le public suit : le film s’impose comme l’un des succès surprises de l’année 2022 en France.
Vie privée : son épouse, ses trois enfants et la parenthèse coréenne
Derrière le conférencier se tient une famille. Alexandre Jollien et son épouse Corinne se sont rencontrés alors qu’il étudiait encore. Leur vie commune a survécu aux tournées, aux livres et aux tempêtes intérieures que le philosophe ne cache jamais. Le couple a trois enfants, dont Alexandre Jollien parle avec pudeur mais constance : ils lui enseignent, dit-il, l’art d’être pleinement présent, une leçon qu’aucun traité ne remplace.
En 2013, toute la famille s’installe à Séoul, en Corée du Sud, pour trois ans. Alexandre Jollien y approfondit la méditation zen auprès d’un père jésuite et maître zen, une expérience racontée dans Vivre sans pourquoi. De retour en Suisse, la vie privée d’Alexandre Jollien reste fidèle à cette ligne : une existence simple, entre Valais et conférences, où la spiritualité se vit au quotidien plutôt qu’elle ne s’affiche.
Que devient Alexandre Jollien en 2026 ?
À cinquante ans, le philosophe n’a rien perdu de son allant. Sur son site officiel, il publie régulièrement ses « pharmacopées », de courtes chroniques où il partage exercices et lectures pour traverser les jours difficiles. Ses communautés en ligne comptent parmi les plus fidèles du monde des idées : plus de 280 000 personnes le suivent sur Facebook et plus de 126 000 sur Instagram, où ses vidéos courtes mêlent humour et philosophie appliquée. Les antennes de Radio France continuent par ailleurs de lui consacrer entretiens et podcasts, en amoureux de la sagesse qu’il n’a jamais cessé d’être.
L’automne 2025 l’a vu multiplier les entretiens dans la presse suisse, où il défendait une conviction simple : « Ce qui nous rend solides, c’est la solidarité. » En septembre 2026, il animera en Inde, avec le chercheur en psychologie Ilios Kotsou, un voyage consacré à la sérénité. Signe que la transmission passe désormais autant par l’expérience partagée que par les livres. Aucun ouvrage entièrement nouveau n’a paru depuis les Cahiers d’insouciance. Mais la réédition enrichie d’Éloge de la faiblesse le confirme : son premier texte n’a pas fini de trouver de nouveaux lecteurs.
Ce que nous apprend Alexandre Jollien
Vingt-cinq ans après son premier ouvrage, la leçon d’Alexandre Jollien garde une actualité troublante dans un monde obsédé par la performance. La résilience qu’il incarne n’est ni un slogan de développement personnel ni une injonction à aller bien : c’est un artisanat patient, fait d’acceptation, d’humour et d’amitiés fécondes, de Socrate à Bernard Campan. Oser être vulnérable, rappelle-t-il, c’est ouvrir la porte à la joie. Son parcours en est la démonstration vivante.