À 66 ans, Agnès Berthon s’en va : leçon d’écoute et de silence au théâtre

Agnès Berthon, 66 ans, actrice de la Compagnie Louis Brouillard, de 'La Réunification des deux Corées' à 'Ça ira (1) – Fin de Louis'.

Actrice française et fétiche de la Compagnie Louis Brouillard et partenaire de Joël Pommerat depuis plus de 20 ans, Agnès Berthon est décédée à 66 ans. Elle est révélée au grand public par La Réunification des deux Corées. Ses rôles d’une sobriété tranchante marquent les esprits. En effet, elle laisse l’empreinte d’une artiste maîtrisant la scène grâce à sa qualité d’écoute. Obsèques le 21 août 2025 à Narbonne : le théâtre lui dit adieu, la troupe se souvient.

Agnès Berthon, une présence qui tenait le plateau

Figure essentielle de la Compagnie Louis Brouillard depuis 2000, Agnès Berthon aura marqué le théâtre contemporain par une manière rare : donner au silence un poids dramatique et au mot une vibration exacte. Comédienne de troupe, elle s’inscrivait dans le travail collectif mené par Joël Pommerat, pour qui l’acteur est d’abord une présence. La nouvelle de sa disparition a été rendue publique par Yannick Choirat, son partenaire sur la mini-série Tout pour Agnès. Un post, quelques mots : « Agnès. Notre partenaire de feu. Tristesse infinie ».

Agnès Berthon, 66 ans : de 'La Réunification des deux Corées' à 'Ça ira (1) – Fin de Louis', la troupe pour boussole, l’exigence pour horizon.
Agnès Berthon, 66 ans : de ‘La Réunification des deux Corées’ à ‘Ça ira (1) – Fin de Louis’, la troupe pour boussole, l’exigence pour horizon.

Origines et formation contrariée : l’itinéraire d’une obstinée

Née et élevée à Nice, passée par Montpellier, Agnès Berthon n’a pas connu de trajectoire linéaire. Tentative au Conservatoire de Paris : recalée par Robert Manuel. Elle repart, file à Londres, écrit comme pigiste pour un journal rock, puis revient par les studios et les petites scènes. Les années 1980 : rencontres (Gilles Dao, Éric Doye, le cinéaste Michel Cauléa), allers-retours entre Paris et Bruxelles, courts métrages et expériences de plateau. En 1988, elle croise Christian Benedetti : Liliom au Théâtre de la Tempête (saison 1990-1991), puis assistance sur Ivan le Terrible. Cette décennie forge une actrice patiente, précise, intransigeante sur le rythme.

L’appel du rock, puis la bascule Pommerat

Au début des années 1990, la musique la rattrape. Elle partage un temps la vie du chanteur Christophe Miossec , l’album Boire garde la trace d’une histoire. Ce détour n’est pas anecdotique : il aiguise son sens de la scansion et du silence.

La bascule a lieu à Paris, fin 1997. Dans un café de la place d’Italie, elle parle des heures avec Joël Pommerat. Un mois plus tard, il l’appelle : « même sans essai, je prends le risque ». Elle répond : « je prends le risque ». Depuis 2004, Agnès Berthon devient l’un des visages d’un théâtre avec Au monde. Ensuite, elle poursuit avec Contes et Légendes et Ça ira (1) – Fin de Louis. Ce théâtre opère par réalisme magique. Sa présence terrienne, presque irréelle, semble venir d’ailleurs et fait basculer la scène d’un seul regard. Dans la troupe : Saadia Bentaïeb, Philippe Frécon, Ruth Olaizola, Marie Piemontese, Anne Rotger, David Sighicelli, Maxime Tshibangu.

La Réunification des deux Corées : une mémoire vivante

Présentée à l’origine à l’Odéon-Théâtre de l’Europe en 2013, La Réunification des deux Corées a marqué les esprits. Par ailleurs, elle est revenue au Théâtre de la Porte Saint-Martin du 24 avril au 14 juillet 2024. De plus, elle s’est produite avec la distribution d’origine. Mosaïque de vingt fragments sur l’amour, la pièce s’est teintée du poids des années : mêmes corps, même voix, mais traversés par le temps.

Chez Pommerat, la scène est nue, la lumière découpe, le son sculpte, le monde surgit du noir. Escalier à peine deviné, mariage qui n’aura pas lieu, terrain vague, appartement bourgeois : on croit voir alors qu’on imagine. Dans cette reprise, les réactions ont divergé. Anna Sigalevitch a salué une forme théâtrale singulière tout en jugeant l’approche de l’amour « datée ». Victor Inisan a relevé des « clichés » de théâtre privé, mais noté la puissance des scènes qui « mettent en crise la situation ». Agnès Berthon y déposait sa manière : tension de l’écoute, précision du rythme, refus de l’emphase. La fidélité de la distribution faisait de la pièce une mémoire vivante : les personnages semblaient avoir continué de buter, en notre absence, contre les mêmes incongruités.

Agnès Berthon au cinéma : discrète, incisive, nécessaire

À partir des années 2010, Agnès Berthon bifurque vers le cinéma. On la voit dans Notre Dame des Hormones de Bertrand Mandico, dans Captives d’Arnaud des Pallières. Tourné fin 2024, Les Immortelles de Caroline Deruas doit accompagner l’année 2025. Sur grand écran, sa présence reste la même : économie de gestes, intensité sans soulignement, regard qui magnétise le cadre.

Ce que son jeu a changé

On a parfois dit d’elle qu’elle était androgyne, ou « indéfinissable ». Plus exactement : instable comme la vie. Elle entrait en scène comme un souffle, puis installait un personnage d’un déplacement minuscule. Ainsi, tout se déplaçait autour d’elle. Dans Ça ira (1) – Fin de Louis, on se souvient d’un discours entarté qui bouscule le protocole. Dans La Réunification des deux Corées, la figure de la mère imaginaire revient obstinément. Elle hante celles et ceux qui l’entourent. Son art tenait à une triade : musicalité (héritée du rock), éthique de plateau (ne pas démontrer), accueil du hasard (laisser advenir).

« Camarade de troupe parfaite, humble et exigeante, elle savait accueillir le hasard sans forcer », écrit la Compagnie Louis Brouillard. Mieux qu’un compliment : une définition du métier.

La troupe comme boussole

Dans la troupe de Pommerat, Agnès Berthon était l’alliée idéale : se fondre, jamais se dissoudre. Les créations collectives comme Au monde, La Réunification des deux Corées et Contes et Légendes portent sa signature invisible. De plus, Ça ira (1) – Fin de Louis possède un grain de présence qui fait vérité.

Sa trajectoire éclaire un point que l’on oublie : le théâtre français vit aussi de compagnonnages longs. Jouer, reprendre, jouer encore, laisser les œuvres se creuser avec le temps. Le retour de Pommerat au Théâtre de la Porte Saint-Martin (700 places) après les Ateliers Berthier (environ 200 places) a rappelé cette évidence : une exigence artistique peut tenir salle comble et s’adresser à un public large, sans renoncer à sa radicalité.

Hommages : la chaîne des vivants

L’annonce de son décès a déclenché une chaîne d’hommages. Yannick Choirat a simplement écrit : « Agnès. Notre partenaire de feu. Tristesse infinie ». Marina Foïs, rencontrée sur Captives, a dit sa stupeur. La chanteuse Jeanne Cherhal a salué « une grande comédienne ». Le directeur de théâtre Jean Robert-Charrier a confié : « C’est fou le chagrin quand les idoles meurent. On perd deux personnes en même temps. La femme, merveilleuse en l’occurrence, et cet être si puissant et ambigu sur scène ».

Ces mots disent l’essentiel : Agnès Berthon n’était pas qu’une interprète, elle était une présence qui aimantait la scène et les partenaires. Discrète, parfois solitaire, profondément collective, elle faisait tenir une scène par la seule qualité de son écoute.

Adieux et mémoire

Les obsèques d’Agnès Berthon auront lieu le 21 août 2025, à Narbonne. Le meilleur hommage viendra des plateaux : rejouer les œuvres où sa trace demeure, transmettre aux jeunes acteurs ce que signifient rigueur et disponibilité. Les spectateurs, eux, garderont ces images intérieures qu’elle savait susciter : un visage à demi éclairé, une voix qui tranche sans hausser le ton, un pas lent qui remue l’air.

Repères

  • Naissance et jeunesse : grandit à Nice, études à Montpellier, premiers pas à Paris.
  • Formation : tentative au Conservatoire de Paris (recalée par Robert Manuel), apprentissages en ateliers et compagnies.
  • Années 1980 : rencontres (Gilles Dao, Éric Doye, Michel Cauléa) entre Paris et Bruxelles.
  • 1988-1991 : collaboration avec Christian Benedetti : Liliom à la Tempête, assistance sur Ivan le Terrible.
  • Années 1990 : détour par la musique (avec Christophe Miossec), puis retour au théâtre.
  • 1997-2000 : rencontre puis entrée dans l’univers de Joël Pommerat et de la Compagnie Louis Brouillard.
  • Depuis 2004 : grandes créations : Au monde, La Réunification des deux Corées, Contes et Légendes, Ça ira (1) – Fin de Louis.
  • Années 2010-2025 : au cinéma : Notre Dame des Hormones, Captives, Les Immortelles (tourné fin 2024).

Cet article a été rédigé par Émilie Schwartz.